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Littérature Anglaise - Page 4

  • Le monde inverti – Christopher Priest

    arton1856[1].gifC’est un des incipits les plus fameux de la science-fiction. « J’avais atteint l’âge de 1000 Km. De l'autre côté de la porte, les membres de la guilde des Topographes du Futur s'assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Au-delà de l'impatience et de l'appréhension de l'instant, en quelques minutes allait se jouer ma vie ». Mais quelle est donc cette planète sur laquelle l’âge se compte en kilomètres ? Où peut bien se trouver cette cité baptisée terre qui est en fait un train-ville qui se déplace très lentement sur un chemin de fer construit au fur et à mesure ? Vers où se dirige ce train et que peut bien représenter cet optimum qu’il ne cesse de poursuivre dans sa marche en avant ?

    Autant de questions, autant de mystères qui sont habilement entretenus par Christopher Priest qui démontre une parfaite maîtrise du suspens, jusque dans la dernière partie de son livre. Cette planète et ce train-cité Terre se révèlent progressivement au lecteur en même temps qu’à Helward Mann, le jeune topographe du futur au centre de ce roman d’apprentissage. Conformément aux règles de son monde, le jeune apprenti découvre seul, sa fonction, la réalité du monde dans lequel il est né et a grandi et sort de l’ignorance dans laquelle il a été maintenu jusque-là. Le lecteur en apprend donc plus à chaque page sur l’univers complexe et unique conçu par Christopher Priest.

    C’est un des intérêts du livre que de partir à la découverte et la compréhension de cet univers doté de sa propre logique. Le monde inverti, c’est d’abord le train-cité Terre, une société de castes plutôt complexe, rigide, régie par des règles et des codes immuables et sévères, obnubilée par des objectifs étranges et en apparence complètement refermée sur elle-même. En effet, la grande majorité de ses habitants n’ont pas le droit d’en sortir et ne savent donc rien du monde extérieur ou de la nature même de leur ville.

    Ce n’est pas le cas de certains privilégiés comme Helward Mann, des membres de différentes guildes essentielles au bon fonctionnement du train-cité Terre, qui ont l’opportunité de pouvoir s’aventurer à l’extérieur et d’en apprendre plus sur une planète étrange. A l’extérieur, il y a d’autres peuples avec qui les membres des guildes sont en contact, il y a des dangers, réels ou supposés qui poussent le train-cité Terre à sans cesse aller de l’avant. Il y a surtout de violents phénomènes de distorsions spatiotemporelles qui défient les lois de la physique terrienne et constituent l’essence même de cette planète.

    Le monde inverti est plus qu’un roman d’apprentissage ou la peinture d’un univers original de science-fiction. Il y a dans ce roman une reprise du mythe de Sisyphe à travers le destin de cette ville sur rails, condamnée à avancer dans un sempiternel recommencement des mêmes tâches, des mêmes épreuves, dans une quasi absence de sens. En filigrane, il est possible de lire une critique sur l’absurdité du travail, sur la colonisation ou encore sur les rigidités sociales. 

    Le cœur du livre, c’est cependant le questionnement de la réalité, problématique essentielle dans l’œuvre de Christopher Priest – magistralement mise en œuvre dans la séparation. Qu’est-ce que la réalité ? Que savons-nous vraiment de la réalité ? Quelle est l’étendue réelle de notre savoir, de notre connaissance ? Dans quelle mesure ce savoir est-il vrai, juste ? Où se situe la barrière de l’illusion ? A partir de son entrée dans la guilde, la réalité d’Helward Mann, celle qu’il a apprise, qu’on lui a enseignée et qu’il a saisie dans le train-cité Terre jusqu’à ce moment-là, bascule pour lui laisser entrevoir un autre monde insoupçonné, différent, qui lui-même s’effondrera pour laisser place à encore une autre vision des choses.

    Oui, Helward Mann traverse 3 réalités qui peuvent s’emboîter, faire sens ensemble et s’inscrire dans une même logique malgré des contradictions apparentes. Mais encore faut-il accepter d’intégrer cette logique. La difficulté tient à la perception même de la réalité qui est au centre de notre nature d’être humain. A chaque fois, Helward Mann est heurté par l’effondrement de sa perception des choses et doit tout remettre en cause alors que tout lui semblait cohérent jusque-là. Est-il trahi par ses sens alors même que les réalités physiques s’imposent à lui ? Ou alors est-il trahi par son esprit qui a été formaté ou qui ne perçoit les choses qu’à travers le filtre de sa culture (au sens large) ? Où est la réalité en fin de compte est-il obligé de se demander. Y a-t-il une réalité objective ? Ou seulement des constructions, des grilles de lecture cohérentes de ce qui nous entoure ?

    Le roman de Christopher Priest pourrait donc être magistral s’il ne souffrait de quelques défauts qui en amoindrissent son impact. D’abord, il y a quelques longueurs dans le livre, ainsi qu’un manque relatif de souffle qui empêchent le lecteur de se laisser complètement happer par ce(s) monde(s) différent(s) alors qu’on le découvre en même temps qu’Helward Mann. Surtout, il y a ce dénouement, sur lequel est basé une partie du questionnement autour de la réalité et de sa perception, qui n’est pas vraiment réussi. Contrairement à certains lecteurs, ce n’est pas tant la nature même du dénouement - qui appuie la problématique de la perception de la réalité - que sa mise en œuvre et son développement qui me déçoivent un peu. Il apparaît brutalement amené, un peu précipité. Cette dernière partie est un peu trop courte et pas complètement exploitée alors qu’elle ouvre de nombreuses pistes. Quand on voit le soin apporté à la construction des deux autres réalités du monde inverti, il est dommage que la dernière partie du livre n’en bénéficie pas d'autant.

    Tout de même intéressant et intelligent.

  • Un bonheur de rencontre – Ian McEwan

    51GJ3NJEPYL.jpgUn couple tranquille, Mary et Colin, s’ennuie pendant ses vacances à l’étranger, dans une ville Européenne jamais nommée. Au menu, pas grand-chose, paresse dans la chambre d’hôtel, à la terrasse des cafés, parfois des moments d’amour ou de sexe, quelques disputes, des déambulations qui les égarent dans cette ville, la rébarbative recherche de restaurants, etc. Langueur d’un couple de 7 ans englué dans une routine qui ne peut être mieux décrite : «Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule».

    Tout va basculer avec la rencontre de Robert qui surgit à un moment où le couple est perdu et les entraîne plus ou moins contre leur gré dans un bar. Affable mais dérangeant dans son attitude, dans son discours, un peu mystérieux , cet homme va progressivement faire pénétrer Colin et Mary dans son univers. Racontant son histoire familiale, les invitant chez lui, leur présentant sa femme Caroline, déroulant quelques théories sur le couple et l’évolution des relations intersexuelles, Robert ouvre lentement un abîme sous les pieds du couple. Au bout du tunnel, un drame, qui ne surprend finalement personne, attendu.

    Lent, collant au rythme de ce couple qui s’ennuie, Ian Mc Ewan installe une atmosphère oscillant entre l’attente, le désoeuvrement et le malaise. Il y a quelque chose de dérangeant dans un bonheur de rencontre. La langue précise, riche de l’auteur anglais est déployée à travers de longues descriptions qui participent de l’ambiance hybride du livre. C’est une entreprise de dénudement qui est menée. Nous sommes dans les entrailles d’un couple que la langue d’Ian Mc Ewan triture tout en y injectant un poison par le biais des personnages de Robert et Caroline.

    Le miracle de l’écriture d’Ian Mc Ewan est donc bien là, mais ne suffit pas. En effet, il est difficile de ne pas être contaminé par l’ennui de ce couple qui n’a rien de bien passionnant. Quant au mystère de Robert et Caroline, diffus, il prend de l’ampleur pour finalement exploser dans la dernière partie du livre, un peu tardivement. Restent l’atmosphère dérangeante et la brutalité de cette histoire qui laisse son lecteur face à des questions dérangeantes sur le couple, le sexe, la violence intersexuelle, entre autres.

    Un Ian Mc Ewan quand même en mode mineur.

  • Au cœur des ténèbres – Joseph Conrad

    Heart of Darkness.jpgVoilà longtemps que je souhaitais lire ce classique de la littérature anglaise. Maintenant que c’est fait, je comprends pourquoi Au cœur des ténèbres est considéré comme une œuvre majeure. C’est d’abord un livre qui est porté par une atmosphère. Depuis le récit introductif à Londres, sur la Tamise, qui présente Marlow le narrateur, jusqu’à la fin de l’expédition au plus profond du Congo, les ténèbres rôdent, annoncées. Au fil du récit, un sentiment de malaise monte progressivement, en même temps qu’une réalité nouvelle se dévoile sous les yeux de Marlow. Le lecteur partage son hébétude et sa répulsion devant un environnement complètement hors normes.

    Ce que Marlow découvre et dénonce en abordant la côte africaine et en remontant le Congo, dans une ambiance brumeuse, c’est l’enfer de la colonisation. D’un côté, il y a les noirs victimes du racisme, qui subissent des violences, des exactions de toutes sortes et paient, accablés, un lourd tribut de souffrance à l’entreprise coloniale. De l’autre côté, il y a les blancs qui font preuve d’une réelle cruauté et d’un mépris à l’égard des noirs mais qui se retrouvent dans une autre galère, pas épargnés par les maladies et une nature peu clémente, souvent inadaptés, incompétents, dépassés par une aventure dont les enjeux économiques – le commerce de l’ivoire en l’occurrence – priment.

    Au-delà de cette atmosphère infernale et de la dénonciation de l’entreprise coloniale - malgré quelques relents racistes propres à l’époque de Conrad concernant les noirs et l’Afrique -,  Au cœur des ténèbres fascine surtout par la figure de Kurtz. Omniprésente dans le livre, celle-ci est une ombre dont tout le monde parle et vers laquelle vogue Marlow lentement et non sans dangers. Durant tout son périple, il n’est question que de Kurtz avec une certaine admiration mêlée de crainte. Cet homme remarquable, dont on n’a plus de nouvelles depuis un certain temps et sur lequel courent toutes les rumeurs, est en effet celui qui ramène le plus d’ivoire à partir de son comptoir au plus profond du pays. Ce nom ne cesse de retentir dans tout le livre comme une antienne magique. Et le lecteur de se demander qui est donc ce Kurtz, que lui est-il arrivé et qu’est ce qui fait de lui un homme si exceptionnel.

    Cruelle, la vérité révèle finalement le sens multiple du titre du livre. Joseph Conrad ne parle pas que des ténèbres du Congo, mais aussi de celles qui ont envahi le cœur et l’esprit de Kurtz. Présenté comme un homme de lumières et un génie universel, Kurtz devait être celui qui amène la civilisation aux sauvages noirs, un phare des valeurs et des idéaux de la civilisation occidentale en pleine jungle et en milieu hostile, un symbole de l’aspect positif de la colonisation. Las, c’est la barbarie qui a vaincu Kurtz devenu un misérable et pathétique chef de tribu aux pratiques inavouables, un mégalomane aux mains visiblement entachées de sang, adulé par des indigènes à sa solde. Tout son savoir a failli et ne lui a visiblement servi à rien. Sinon à devenir une figure ambigüe.

    La question sous-jacente est comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi un tel échec, une telle transformation ? Sans doute parce que Kurtz avait en lui cette virtualité, cette folie, parce que l’entreprise coloniale et ses excès, son poste au cœur de la jungle congolaise l’ont rendu possible. Kurtz est une figure fascinante, le coup de maître qui a validé la pérennité de cette œuvre de Joseph Conrad jusqu’à inspirer notamment Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now ou encore Werner Herzog pour son Aguirre ou la colère de Dieu.  Il n’en demeure pas moins pour autant qu’au cœur des ténèbres n’est pas un de mes classiques préférés pour plusieurs raisons.

    Il me semble que le livre est légèrement déséquilibré dans sa construction. L’avant-dernière partie du livre consacrée à la rencontre entre Marlow et Kurtz est peu développée par rapport à celles qui précèdent, plus longues et qui suscitent de grandes attentes, ou même par rapport à l’épilogue. Tant de mystère autour de Kurtz et une si lente progression vers lui pour finalement peu de pages et peu de détails sur sa folie, sa dérive, son parcours, son histoire. « L’horreur, l’horreur », s’écrit Kurtz, en nous laissant un peu sur notre faim. Alors certes, la place est laissée pour tous les fantasmes et pour la création d’un mythe, mais le lecteur était en droit d’en attendre plus.

    A cela il faut également ajouter quelques bémols concernant la technique d’écriture de Joseph Conrad. Dans Au cœur des ténèbres, la langue est très imagée et possède une réelle puissance évocatrice qui est l’une des forces du livre tout en étant parfois brumeuse, flottante. Il faut dire qu’elle n’est pas toujours aidée par une narration qui est incertaine par moments, ni par un Marlow quelques fois englué dans des épisodes peu captivants ou face à des personnages finalement peu intéressants, qui ne servent qu’à ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice de Kurtz.

    Un classique qui n’est donc pas dans mon panthéon.