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Littérature Anglaise - Page 4

  • Le tour d’écrou – Henry James

    tour-d-ecrou.jpgMais que se passe-t-il exactement à Bly ? Voilà ce que se demande assez rapidement dans cette résidence isolée de campagne, la jeune gouvernante qui a été récemment engagée par un riche célibataire pour s’occuper de Miles et Flora deux jeunes orphelins. Très beaux, calmes et obéissants, les jeunes enfants inspirent beaucoup d’amour et d’inspiration à cette jeune fille avant de susciter de la méfiance, voire de l’appréhension.

    Et si ces enfants n’étaient pas aussi innocents qu’ils en ont l’air ?  Après tout, Miles n’a-t-il pas été renvoyé de son établissement scolaire ? Flora ne dissimule-t-elle pas certaines choses qu’elle sait ? Leur ancienne gouvernante n’avait-elle pas fini par les abandonner ? Surtout, les deux enfants ne voient-ils pas les apparitions de Peter Quint et de Miss Jessel, deux anciens serviteurs décédés de la maison de campagne, qui étaient amants ? Et si ces spectres n’apparaissaient qu’à la gouvernante ? Et s’ils n’étaient que le fruit de son imagination ?

    Une des œuvres les plus célèbres d’Henry James, le tour d’écrou irrigue la culture populaire depuis sa parution à la fin du XIXème siècle jusqu’aujourd’hui avec des adaptations célèbres au cinéma, à la télévision ou encore à l’Opéra. Il est reconnu par la critique littéraire comme une merveille du genre fantastique qui arrive à créer une atmosphère de tension avec talent et maîtrise (Borges, etc.).

    Pour ma part, je reste un peu à distance de ce déluge d’admiration qui pleut sur le tour d’écrou qui est loin de m’avoir subjugué. Oui, Henry James construit une belle mécanique de fantastique. Il y a dans le tour d’écrou une atmosphère étouffante, sombre et électrique qui prend sa source dans l’infiltration progressive du surnaturel dans ce cadre campagnard et dans cet univers feutré suintant les bons sentiments et la bienséance.

    Maintenant, il faut reconnaître que l’ensemble est un peu longuet dans la mesure où Henry James tire sur la même ficelle pendant un moment et gonfle exagérément les effets autour des mêmes éléments de fantastique. La première scène durant laquelle la gouvernante a la première apparition de Peter Quint est ainsi extrêmement saisissante et réussie. C’est moins le cas pour les autres fois. Et puis il y a tout ce jeu un peu excessif de la petite gouvernante en émoi constant et au bord des larmes qui apparaît un peu daté aujourd’hui et qui s’avère redondant malgré la brièveté du récit. Quant aux ambigüités de l'ensemble – pas uniquement par rapport aux fantômes, mais aussi par exemple dans la relation entre Miles et la jeune gouvernante, etc. -, elles restent au final d’une force limitée malgré leur contribution notable à l’atmosphère du livre.

    Pour le reste, il est possible d’apprécier (ou pas) l’écriture très précieuse, très élégante mais aussi très grande bourgeoisie de fin du 19ème, début du 20ème siècle d’Henry James. Elle me semble plutôt adaptée à l’atmosphère de fantastique de l’époque avec un côté un peu suranné, tout en circonvolutions.

    Dans le même genre ma préférence va plutôt à E.A. Poe ou encore plus certainement à Villiers de l’Isle Adam et à Ses contes cruels.  

    Pas subjugué par ce classique.

  • La vie très privée de Mr Sim – Jonhatan Coe

    sans-titre.pngMaxwell Sim est un homme seul, un homme triste et fade, un homme quelconque, moyen. Tellement banal et tellement contemporain, qu’il ne fait pas vraiment rire, ni pitié, mais peur. Cet homme est un miroir impitoyable qui crache la vérité au lecteur. Cette vie misérable et pathétique peut être la tienne. C’est une ombre qui plane au coin de notre existence, menace tapie dans l’ombre d’une société contemporaine où le futile, le paraître et les faux-semblants ne peuvent jamais que mal dissimuler et repousser la solitude, la monotonie, l’ennui et le conformisme. Voici le visage de l’ennemi, voici Maxwell Sim.

    A quoi ressemble donc la vie de Maxwell Sim ? C’est un homme que sa femme a quitté, emportant avec elle leur jeune fille pré pubère. Il n’avait jamais réussi à lui offrir l’horizon matériel et surtout intellectuel dont elle rêvait. Autre chose que cette réalité appauvrie de la classe moyenne basse de l’Angleterre provinciale. Il n’a pas vraiment d’amis, surtout depuis la perte de son ami d’enfance Chris, juste des comptes facebook qui n’ont rien de concret et de matériel et ne constituent qu’un vague substitut à son vide affectif. Alors oui, évidemment Maxwell Sim est déprimé. Au point d’être en arrêt maladie depuis quelques mois. De toutes les façons, son poste de responsable d’un service après-vente semblait s’inscrire dans cette logique de défaite qui structure son existence. Mais alors est-ce que la solution à son marasme est vraiment dans ce poste de représentant commercial pour une société productrice de brosses à dents écologiques qui lui est proposé par un de ses anciens collègues ?

    Cette proposition en apparence ridicule, conduire une voiture hybride sur les routes du Royaume-Uni de Watford jusqu’aux îles Shetland pour aller livrer des brosses à dents et filmer quelques moments authentiques pour une campagne de communication originale, est pourtant la porte de salut inattendue de Maxwell Sim. C’est un road-trip de looser, qui se révèle surtout être un voyage initiatique au cours duquel Maxwell Sim revisite son passé et découvre le secret de ses origines.  Cet homme se révèle progressivement à lui-même à travers chacune des étapes de ce voyage qui lui livrent des éléments, des documents qui constituent les pièces d’un puzzle qui prend forme.

    Jonhatan Coe fait preuve dans la vie très privée de Mr Sim d’une grande finesse psychologique. Au fil des pages, il affine le portrait de son personnage principal, plus riche, plus épais, plus intéressant sur la longueur. Il ne suffit pas de dire que Maxwell est un perdant, il faut comprendre le pourquoi et le comment d’un tel champ de ruines. On parle tout de même d’un homme qui en arrive à se lier d’affection pour son GPS et sa voix féminine à qui il s’adresse comme à une vraie personne ! Jonhatan Coe se montre un romancier habile dans le dévoilement orchestré des méandres et des failles de la vie de Maxwell Sim. Le cheminement de ce dernier vers ses vérités intérieures comporte ce qu’il faut de dramatique, de tragique et même de drôlerie pour le rendre attachant, intéressant en dépit de sa platitude et pour captiver le lecteur.

    Il faut dire aussi que Jonhatan Coe est un observateur subtil de la réalité contemporaine et d’une certaine société anglaise. Il promène son personnage principal dans l’Angleterre profonde et moyenne, loin de Londres, dans un univers  gris, désindustrialisé et tristounet. Il dit le sentiment de solitude exacerbée qui traverse ces mornes paysages et la société en général, un mal-être sourd, latent, vis-à-vis de l’existence sociale et professionnelle de la middle-class. Le tout sans être lourd, en s’autorisant quelques extravagances, quelques digressions finalement salutaires dans cette ambiance terne. Il établit également un parallèle osé mais très intéressant entre le parcours de son personnage principal Maxwell Sim et celui du navigateur solitaire Donald Crowhurst, participant malheureux de la golden globe race organisée par le Sunday times à la fin des années 60.

    Un roman intelligent, au regard acéré sur l’époque, habile jusqu’à sa pirouette finale, prégnant avec son ambiance mélancolique teintée d’humour acide.

    Juste et bon.

  • Le monde inverti – Christopher Priest

    arton1856[1].gifC’est un des incipits les plus fameux de la science-fiction. « J’avais atteint l’âge de 1000 Km. De l'autre côté de la porte, les membres de la guilde des Topographes du Futur s'assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Au-delà de l'impatience et de l'appréhension de l'instant, en quelques minutes allait se jouer ma vie ». Mais quelle est donc cette planète sur laquelle l’âge se compte en kilomètres ? Où peut bien se trouver cette cité baptisée terre qui est en fait un train-ville qui se déplace très lentement sur un chemin de fer construit au fur et à mesure ? Vers où se dirige ce train et que peut bien représenter cet optimum qu’il ne cesse de poursuivre dans sa marche en avant ?

    Autant de questions, autant de mystères qui sont habilement entretenus par Christopher Priest qui démontre une parfaite maîtrise du suspens, jusque dans la dernière partie de son livre. Cette planète et ce train-cité Terre se révèlent progressivement au lecteur en même temps qu’à Helward Mann, le jeune topographe du futur au centre de ce roman d’apprentissage. Conformément aux règles de son monde, le jeune apprenti découvre seul, sa fonction, la réalité du monde dans lequel il est né et a grandi et sort de l’ignorance dans laquelle il a été maintenu jusque-là. Le lecteur en apprend donc plus à chaque page sur l’univers complexe et unique conçu par Christopher Priest.

    C’est un des intérêts du livre que de partir à la découverte et la compréhension de cet univers doté de sa propre logique. Le monde inverti, c’est d’abord le train-cité Terre, une société de castes plutôt complexe, rigide, régie par des règles et des codes immuables et sévères, obnubilée par des objectifs étranges et en apparence complètement refermée sur elle-même. En effet, la grande majorité de ses habitants n’ont pas le droit d’en sortir et ne savent donc rien du monde extérieur ou de la nature même de leur ville.

    Ce n’est pas le cas de certains privilégiés comme Helward Mann, des membres de différentes guildes essentielles au bon fonctionnement du train-cité Terre, qui ont l’opportunité de pouvoir s’aventurer à l’extérieur et d’en apprendre plus sur une planète étrange. A l’extérieur, il y a d’autres peuples avec qui les membres des guildes sont en contact, il y a des dangers, réels ou supposés qui poussent le train-cité Terre à sans cesse aller de l’avant. Il y a surtout de violents phénomènes de distorsions spatiotemporelles qui défient les lois de la physique terrienne et constituent l’essence même de cette planète.

    Le monde inverti est plus qu’un roman d’apprentissage ou la peinture d’un univers original de science-fiction. Il y a dans ce roman une reprise du mythe de Sisyphe à travers le destin de cette ville sur rails, condamnée à avancer dans un sempiternel recommencement des mêmes tâches, des mêmes épreuves, dans une quasi absence de sens. En filigrane, il est possible de lire une critique sur l’absurdité du travail, sur la colonisation ou encore sur les rigidités sociales. 

    Le cœur du livre, c’est cependant le questionnement de la réalité, problématique essentielle dans l’œuvre de Christopher Priest – magistralement mise en œuvre dans la séparation. Qu’est-ce que la réalité ? Que savons-nous vraiment de la réalité ? Quelle est l’étendue réelle de notre savoir, de notre connaissance ? Dans quelle mesure ce savoir est-il vrai, juste ? Où se situe la barrière de l’illusion ? A partir de son entrée dans la guilde, la réalité d’Helward Mann, celle qu’il a apprise, qu’on lui a enseignée et qu’il a saisie dans le train-cité Terre jusqu’à ce moment-là, bascule pour lui laisser entrevoir un autre monde insoupçonné, différent, qui lui-même s’effondrera pour laisser place à encore une autre vision des choses.

    Oui, Helward Mann traverse 3 réalités qui peuvent s’emboîter, faire sens ensemble et s’inscrire dans une même logique malgré des contradictions apparentes. Mais encore faut-il accepter d’intégrer cette logique. La difficulté tient à la perception même de la réalité qui est au centre de notre nature d’être humain. A chaque fois, Helward Mann est heurté par l’effondrement de sa perception des choses et doit tout remettre en cause alors que tout lui semblait cohérent jusque-là. Est-il trahi par ses sens alors même que les réalités physiques s’imposent à lui ? Ou alors est-il trahi par son esprit qui a été formaté ou qui ne perçoit les choses qu’à travers le filtre de sa culture (au sens large) ? Où est la réalité en fin de compte est-il obligé de se demander. Y a-t-il une réalité objective ? Ou seulement des constructions, des grilles de lecture cohérentes de ce qui nous entoure ?

    Le roman de Christopher Priest pourrait donc être magistral s’il ne souffrait de quelques défauts qui en amoindrissent son impact. D’abord, il y a quelques longueurs dans le livre, ainsi qu’un manque relatif de souffle qui empêchent le lecteur de se laisser complètement happer par ce(s) monde(s) différent(s) alors qu’on le découvre en même temps qu’Helward Mann. Surtout, il y a ce dénouement, sur lequel est basé une partie du questionnement autour de la réalité et de sa perception, qui n’est pas vraiment réussi. Contrairement à certains lecteurs, ce n’est pas tant la nature même du dénouement - qui appuie la problématique de la perception de la réalité - que sa mise en œuvre et son développement qui me déçoivent un peu. Il apparaît brutalement amené, un peu précipité. Cette dernière partie est un peu trop courte et pas complètement exploitée alors qu’elle ouvre de nombreuses pistes. Quand on voit le soin apporté à la construction des deux autres réalités du monde inverti, il est dommage que la dernière partie du livre n’en bénéficie pas d'autant.

    Tout de même intéressant et intelligent.