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écriture - Page 3

  • L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation – Georges Perec

    augmentation.jpgDerrière ce titre à rallonge, très accrocheur, se cache un de ces exercices littéraires dont Georges Perec et les membres de l’OULIPO – ouvroir de littérature potentielle – ont le secret. Il s’agit donc encore et toujours d’écrire sous contraintes, ces dernières étant en l’occurrence représentées par le schéma absurde en introduction du livre. Une sorte de parcours du combattant, construit autour de plusieurs probabilités, qui fait tourner en rond le salarié désireux d’avoir une augmentation.

    Il ne faut pas négliger la charge ironique présente dans le livre de Georges Perec. Vous pouvez toujours vous grattez pour avoir votre augmentation malgré une litanie d’efforts dans ce qui est toujours une démarche délicate. On est autant dans la moquerie légère à propos du salarié que dans la critique à peine déguisée de l’entreprise, de son fonctionnement et de la considération envers l’employé. Cependant le propos s’évanouit assez rapidement derrière la forme dans le livre de Georges Perec. Un peu dommage.

    Comment faire de la littérature à partir de tout ça ? Un vouvoiement pour interpeller directement le lecteur et le mettre à la place du salarié en question d’abord. Ensuite une seule et interminable phrase  - Mathias Enard n’a rien inventé avec Zone - pour matérialiser la quête vaine et sans cesse recommencée de l’augmentation dans une exploration fluide de toutes les possibilités. Fluidité qui au passage n’altère pas, bien au contraire, un sentiment de folie, de course kafkaïenne, vaine et angoissante, qui s’explique par l’impression de répétition des situations dans la transcription littéraire du champ des possibles pour le salarié.

    Comme auparavant pour un lieu, Georges Perec est embarqué dans une tentative d’épuisement, d’une situation cette fois-ci. C’est bien entendu, comme souvent avec lui, plus une performance qu'autre chose. Si ça peut-être admirable au niveau de la construction, assez original dans son ambition, il faut reconnaître que c’est assez chiant à lire bien que court, du genre vain, bien que plus convaincant que tentative d'épuisement d'un lieu parisien.

    Georges Perec quoi.

     

  • Les soldats de Salamine – Javier Cercas

    Les-soldats-de-Salamine.gifLes soldats de Salamine n’est pas un roman, c’est un récit réel. C’est ce qu’explique Javier Cercas lui-même dans son livre. J’irai plus loin que l’auteur espagnol en disant que c’est un triple récit réel. C’est d’abord celui de Javier Cercas, journaliste désargenté, écrivain infructueux, qui à un carrefour de son existence, tombe sur l’histoire qui va la changer, la bouleverser – quand on sait le succès des soldats de Salamine dans le monde.

    Cette partie du récit qui peut moins intéresser les lecteurs potentiels du livre vaut néanmoins le détour. Pas tant sur les détails de la vie de Javier Cercas, mais sur la manière dont il se met en scène en train de poursuivre, d’abord un sujet, de l’approfondir, d’enquêter pour finalement écrire son livre. L’écriture du livre est autant sujet du livre que le récit de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas, puis celle de Miralles. Ce récit du processus de naissance et maturation du livre est le lien entre ces deux histoires, il se confond avec elles. Il constitue le moteur qui fait avancer le livre d’abord dans un mouvement d’éclaircissement de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas puis de celle de Miralles qui d’une certaine façon se rejoignent.  

    Ce sont donc deux histoires de guerre qui sont les autres récits réels du livre. Il y a en premier lieu l’incroyable aventure de Rafael Sanchez Mazas. Cet écrivain, poète, intellectuel est un des fondateurs de la phalange. Fait prisonnier pendant la guerre civile espagnole de 1936-39, il échappe à la mort par un miracle qui fonde l’intérêt de Javier Cercas et le nôtre pour lui et son histoire. Fusillé avec d’autres prisonniers par des républicains en déroute, il survit et s’enfuit avant d’être découvert par un des soldats partis à sa recherche. Ce dernier le regarde droit dans les yeux, et sciemment, affirme à ses compagnons qu’il n’y a personne là où il se trouve.

    Javier Cercas s’attarde sur le personnage de Rafael Sanchez Mazas, au centre de cette histoire, puis sur ce qui s’est ensuivi, sur les personnes qui ont recueilli le phalangiste, traitant en creux de la guerre civile espagnole et de la phalange. Ce n’est qu’en second lieu qu’il tente de répondre aux questions les plus lancinantes de cet incroyable épisode de la guerre civile espagnole. Pourquoi ce soldat républicain épargne-t-il Rafael Sanchez Mazas ? Qui est-il ? A quoi pense-t-il à ce moment-là ? C’est là qu’intervient Miralles et son histoire.

    Fascinante, épique, la vie de Miralles mériterait un roman ou un récit à elle toute seule. Elle est liée à  l’aventure de Rafael Sanchez Mazas, mais est plus intéressante pour le livre pour d’autres raisons. Elle permet un élargissement et un approfondissement de la réflexion de Javier Cercas au-delà de la guerre civile espagnole, sur la guerre en générale, les valeurs défendues contre le fascisme, sur l’héroïsme, la destinée et sur la mort. Ce n’est pas un hasard s’il y a un crescendo dans le livre qui fait de cette dernière partie, la plus touchante, la plus forte et la plus profonde aussi. Elle irradie finalement sur le reste du livre et projette une lumière différente sur l’histoire de Rafael Sanchez Mazas.

    Bon livre.

     

  • Limonov – Emmanuel Carrère

    limonov.jpgIl y a eu un tel bruit autour de ce livre qu’un doute vous saisit alors que vous êtes sur le point de le mettre dans votre panier de courses culturelles ou de le sortir de votre pile à lire ? Vous auriez tort de ne pas poursuivre votre geste. Pourquoi ? Parce qu’Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants que j’ai lus ces dernières années. Opinion dans laquelle il me conforte avec Limonov. Parce que la vie de Limonov telle qu’il la raconte vaut amplement le détour. D’autres vies que celle d’Emmanuel Carrère, d’autres que la mienne, que la vôtre. Assurément.

    Bigger than Life disent les américains pour les vies telles que celles d’Édouard Veniaminovitch Limonov. Et c’est ce qui a poussé Emmanuel Carrère à s’en emparer. Pour se faire une très brève idée : fils d’un sous fifre du NKVD (l’ancêtre du KGB), Limonov sera truand puis jeune poète clandestin en URSS, avant d’émigrer aux USA où une vie misérable et clocharde précèdera une ère de stabilité en tant que majordome aux services d’un milliardaire. Ecrivain révélé et branché à Paris dans les Eighties, électron de la bande de l’idiot international de Jean Edern Hallier, il rejoindra la mère patrie à l’effondrement du communisme. Le début d’une énième vie, cette fois-ci tournée vers la politique, jalonnée de séjours en prison, de détours nauséeux par les champs de bataille de l’ex Yougoslavie et les anciens satellites de l’URSS. Un dernier chapitre dont la conclusion, d’actualité, est le combat contre Vladimir Vladimirovitch Poutine.

    C’est peu de dire qu’une telle trajectoire est fascinante, captivante. Une fois plongé dans la vie de Limonov, il est difficile de s’en extraire. Le livre peut se lire comme un roman d’aventures, tant il est riche en rebondissements, en péripéties, en retournements de situations. A chaque fois Limonov chute, perd, se trompe, n’y arrive pas, est défait, et on se dit qu’il est en bout de course, mais à chaque fois, il se relève, ne reste pas à terre, repart au combat, prend ce qu’il y a à prendre, sans regarder en arrière, sans renoncer. Ca n’arrête pas, haletant. Mais Où roules-tu petite pomme ? (Léo Perutz)

    Derrière les aventures, c’est le personnage Limonov qui saisit le lecteur, l’interpelle. Mu par une formidable énergie, fonceur, disposant d’un certain code de l’honneur, mais adossé à des idées, idéologies peu ragoûtantes, jusqu’au-boutiste, attiré par la lumière et la grandeur, ce type est une énigme, un mystère. Laissons la morale de côté. Limonov est une sorte d’Ubris incarné. Il veut tellement être quelqu’un de grand que c’en est pathétique, voire pathologique. Il ne s’agit pas ici seulement de célébrité comme en rêvent les candidats de la téléréalité. Non, c’est quelque chose de plus profond, une ambition proche du héros, du surhomme, un être à part, qui compte dans l’histoire, loin de la vie normale, simple. On l’entendrait presque se dire quelque chose comme Victor Hugo : "je serai Châteaubriand ou rien".

    C’est cette quête qui lui fait vivre cette vie d’enfer, qui en fait un fasciste, un homme qui s’acoquine puis embrasse définitivement des idées rétrogrades. Oui, d’une certaine façon, il y est arrivé au vu de sa vie, en comparaison de nos quotidiens rangés, pourrait-on se dire. En fait non, il n’y est pas arrivé au regard de son ambition et de son statut réel en tant qu’écrivain, homme politique ou quoique ce soit. "Une ambition dont on n’a pas le talent est un crime" qu’il disait d’ailleurs le Châteaubriand.

    Limonov n’est pas vraiment une biographie au sens classique du terme. C’est un de ces OLNI (objet littéraire non identifié) auxquels nous a habitué Emmanuel Carrère. Il ne fait pas que raconter la vie de son personnage principal. Cette vie, on la trouve d’ailleurs dans les propres livres de l’auteur Russe. Emmanuel Carrère interroge à travers Limonov, ce désir d’avoir une vie originale, d’aventurier. Il oppose cette vie à la sienne. Et comme dans ces derniers romans, n’hésite pas à se mettre en scène dans la création de ce livre, mais aussi dans la réflexion sur sa vie par rapport à la vie, à la trajectoire de Limonov. Un être aussi radical que ce dernier suscite une foule d’interrogations sur la morale, bien entendu, la destinée, mais aussi l’ambition, l’individu à l’épreuve de l’histoire et j’en passe.

    Limonov en tant que personnage présente en outre l’avantage pour Emmanuel Carrère d’explorer un sujet qui lui tient à cœur et qu’il connaît bien: la Russie.  Tout un pan de l’histoire de la Russie, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’éclosion de Vladimir Poutine en passant par les ères Brejnev, Andropov, Gorbatchev et Eltsine. Le destin de Limonov étant étroitement lié à celui de son pays, on navigue dans les eaux troubles du communisme, de la déstalinisation, de la glasnost, de la chute du communisme et de la période troublée et ultra libérale qui s’en est suivie. L’écrivain ne s’en contente pas, essayant à chaque fois de rendre le contexte dans lequel évolue son anti-héros : le petit milieu littéraire français des années 80, la Yougaslavie en pleine Balkanisation sanglante (pléonasme ?), le monde carcéral, etc.

    J’ai entendu Arnaud Viviant dire au masque et la plume que ce qu’il y avait de remarquable chez Emmanuel Carrère depuis quelques livres, c’est son détachement de toute forme classique de récit ou de roman pour en arriver à cette liberté qui caractérise son écriture - loin de toute ambition stylistique superfétatoire - et sa narration. Couplée à un total dénuement du réel, des faits, à une grande finesse de l’analyse psychologique et à une intensité difficile à définir, elle fait d’Emmanuel Carrère, un écrivain remarquable et de Limonov un livre à lire.