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écriture - Page 4

  • Tonio Kröger – Thomas Mann

    artiste,différence,génie,écriture,normalitéDescendant de la bourgeoisie du nord de l’Allemagne, Tonio Kröger est un adolescent en proie au mal être. Dès les premières lignes du livre de Thomas Mann, on comprend qu’il n’est pas de ceux qui bénéficient de la paix des âmes et du sommeil du juste. Tonio Kröger est différent. Est-ce de par ses racines latines, don de sa mère Consuelo, qui ont fait de lui un brun au pays des blonds ? Le trouble est plus profond et la différence plus subtile, bien que Tonio Kröger lui-même s’attache à ces détails physiques.

    Ce jeune homme, que l’on pourrait traiter facilement de romantique, est tout simplement un artiste, sans doute de génie. Et il n’y a pas de fardeau plus difficile à porter et à assumer pour un adolescent, un homme que celui-ci. Bien plus qu’une vocation, une raison d’être ronge le jeune homme de l’intérieur, l’inclinant à une lucidité, à une empathie qui l’ébranlent. « Etre trop conscient, c’est être malade » dit Dostoievski dans mémoires écrits dans un souterrain.

    Etat difficile que celui de Tonio Kröger qui envie la légèreté, de Hans Hansen, son ami, archétype du garçon populaire du lycée ou d’Inge Ingeborg, celle pour qui bat son cœur adolescent, le symbole de la jolie poupée. Le drame de Tonio Kröger est d’avoir conscience de sa condition d’artiste et de vouloir être comme les autres, de ne plus être un douloureux roseau pensant empêtré dans son monde intérieur. On l’entend presque dire comme Victor Hugo « je serai Châteaubriand ou rien ». La tentation délicieuse de l’abîme, du rien, résonnant plus fort que l’appel à enfiler les habits de l’auteur du génie du christianisme.

    Je crois qu’il faut dépasser une lecture biographique, certes intéressante, de l’œuvre de Thomas Mann. Il y a en effet bien des similitudes entre Tonio Kröger et le prix nobel de littérature 1929. Se focaliser sur le désir que ressent Tonio Kröger pour deux personnes de sexes différents (Inge et Hansen) nous éloigne aussi un peu de l’essence du livre. La problématique essentielle posée par Thomas Mann dans Tonio Kröger est la souffrance née de la distance et d’une certaine forme d’inadéquation entre l’artiste et le monde. Souffrance vécue dans la chair, tourment qui lui permet de créer et de dire quelque chose de fondamental à et sur la société des hommes. Cette problématique peut-être élargie à celle de la différence et de l’étranger, particulièrement dans un univers (artistique ou non) contemporain pressé par les forces du conformisme – accompagnant celles du marché.

    Tonio Kröger devenu écrivain des années plus tard, retourne sur les lieux de son enfance et éprouve une nostalgie, une fêlure, difficiles à décrire. C’est l’abîme au-dessus desquels marchent plus ou moins facilement les plus grands. Une béance qui se retrouve amplifiée lorsque se matérialisent comme par magie sur son lieu de résidence, lors d’un voyage au Danemark, ceux qui ont été au cœur de la prise de conscience de sa différence, de son dilemme : Inge et Hans, les symboles de la normalité éclatante, bienheureuse et triomphante. Je ne peux m’empêcher de citer l’excipit du livre qui vaut toutes les explications :

    « Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien. Je produirai des œuvres meilleures, Lisateva – ceci est une promesse. Tandis que j’écris, le bruissement de la mer monte vers moi et je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche, qui demande à être organisé et à prendre forme ; je vois une foule mouvante d’ombres humaines qui me font signe de venir les chercher et les délivrer ; des ombres tragiques et des ombres ridicules et d’autres qui sont l’un et l’autre à la fois – celles là je les aime particulièrement. Mais mon amour le plus profond et le plus secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus, aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables aux, habituels ».

    Tonio Kröger est un chef d’œuvre qui, en peu de pages, a le mérite de dire grand avec le génie du verbe de Thomas Mann.  

  • Pedro Paramo – Juan Rolfo

    o_pedro-paramo.jpgLorsque la mère de Juan Preciado meurt, elle lui fait promettre de se rendre à Comala trouver son père qu’il ne connaît pas et qui les a abandonnés : Pedro Paramo. Dès les premières pages, on comprend que cette quête du père est complexe. En effet, Comala est un village désert, abandonné, dont tous les habitants semblent avoir péri ou disparu. L’unique alternative pour trouver Pedro Paramo est d’écouter les voix qui hantent le village. Elles racontent par fragments l’histoire du village et permettent à Juan Preciado de connaître la vérité sur son père et sur le village de Comala.

    La véritable valeur de Pedro Paramo tient au procédé narratif du livre. Les voix des habitants décédés du village s’enchaînent, se mêlent s’alternent sans véritable ordre, ni réelle logique. Ce sont des fantômes qui habitent les lieux et qui prennent inopinément la parole pour conter des histoires à Juan Preciado. Ils envahissent son sommeil, ses rêves, son esprit, exhalent des murs, des pièces des maisons pour livrer un puzzle qui lentement se reconstitue. Avouons-le clairement, c’est assez déroutant comme procédé de narration, c’est parfois embrouillé, et le livre peut perdre en impact, mais c’est aussi original et empreint d’une atmosphère particulière. En effet, Pedro Paramo est un livre dont l’ambiance a quelque chose du rêve éveillé, et du fantastique, mêlant présent et passé dans une brume difficile à définir. L’écriture aérienne de Juan Rolfo y contribue grandement et empêche le lecteur de totalement décrocher de l’enchevêtrement de toutes ces histoires.

    Ces dernières montrent que le père de Juan Preciado, Pedro Paramo est tout simplement une espèce de tyran local qui a fait main basse sur le village de Comala et imposé avec l’aide de sa descendance, violence, viol et truandise. Un homme qui ne semble avoir du cœur que lorsqu’il s’agit de Susanna, l’amour de sa vie qui est partie. En fait rien de forcément transcendant. Souvent on a l’impression d’être dans l’anecdote, certes intéressante, même si des épisodes de la vie de Comala surnagent et marquent, comme l’arrivée d’une guérilla en route pour la conquête du pouvoir central par exemple. Les méfaits de Pedro Paramo défilent donc jusqu’à sa fin tragique.

    Pedro Paramo n’est pas le chef d’œuvre attendu, mais c’est néanmoins un portrait original, un livre doté d’une identité propre, un livre intéressant pour sa technique narrative et le style de Juan Rolfo.

  • Le livre de sable - Jorge Luis Borges

    le%20livre%20de%20sable.jpgPublié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme, de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.

     

    Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur de la littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché  ?

     

    1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.

     

    2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.

     

    3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.

     

    4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle mystérieux. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.

     

    5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça de nos jours. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.

     

    6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.

     

    7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent sur le langage.

     

    9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.

     

    10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante. Ok.

     

    11/Avelino Arredondo part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.

     

    12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.

     

    13/ Le livre de sable qui donne son titre au recueil contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.

     

    En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.