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adolescence - Page 2

  • Ailleurs en ce pays – Colum McCann

    Ailleurs en ce pays.jpgCe recueil de nouvelles est composé de trois nouvelles qui racontent chacune à leur façon l’Irlande et son histoire tourmentée. Dans chacune de ces nouvelles, le conflit irlandais avec l’Angleterre est traité de manière subtile, omniprésent, mais jamais au premier plan, tout en non-dits et en évitements. Colum McCann s’est attaché à montrer comment l’Irlande est profondément minée par son histoire qui en arrive à créer un fossé entre la génération des pères pleine de ressentiment et celle de leur descendance qui est entre deux eaux, coincés entre le devoir de mémoire, le poids du passé et l’espoir de lendemains différents. Ces nouvelles sont noires, grises exhalant la rudesse d’un pays en souffrance, frustré par un combat qui fut épuisant et qui a marqué les cœurs. Il y a et une violence sourde qui génère une tension palpable dans chacune de ces nouvelles. Si les deux premières nouvelles, plutôt brèves, sont excellentes et condensent le talent de l’auteur de la rivière de l’exil, la troisième, beaucoup plus longue, est moins aboutie, un peu trop diluée. Elle atténue quelque peu la bonne impression d’ensemble du recueil.
    Pour le détail des nouvelles :
    Ailleurs en ce pays : La nouvelle éponyme est très forte, enchaînant une succession de scènes très intenses. Elle est symbolique de cette rage et de cette haine contenue des irlandais envers les anglais. C’est donc l’histoire d’un paysan qui est sur le point de perdre dans un torrent son cheval que des soldats anglais de passage vont sauver. Comment accepter de l’aide de l’ennemi ? Comment digérer cette humiliation supplémentaire ? La tension narrative de cette nouvelle est exceptionnelle et son final brutal, extrême, est dérangeant. Le point de vue de la jeune fille du paysan permet à l’auteur irlandais de mettre en avant les différences d’attitude entre deux générations et de créer un certain équilibre par rapport aux sentiments du paysan. Bien.
    Le bois : Suite à un accident de travail, un ébéniste de talent est désormais paralysé. Sa femme et son aîné acceptent en cachette de fabriquer des hampes pour un défilé en lien avec l’Angleterre pour subvenir à leurs besoins. Le principe de réalité de la mère et de l’aîné se heurte à la haine viscérale de l’anglais du père. Moins dure et marquante que la première nouvelle, celle-ci est plus touchante, avec un côté triste amer qui reste en mémoire. Bien.
    Une grève de la faim : Cette nouvelle est centrée sur la relation entre une mère célibataire et son jeune adolescent dont l’oncle emprisonné a entamé une grève de la faim. Les références à Bobby Sands dont la grève de la faim en 1981 n’a pas réussi à faire plier Margaret Thatcher sont à peine voilées. Ce contexte historique constitue l’arrière-plan d’une nouvelle plutôt lente dont le rythme suit celui de la perte de poids de l’oncle. On est au plus près de cet adolescent dont on partage l’ennui. Il ne sait pas comment s’inscrire et trouver sa place dans ce conflit qui le dépasse. Il a du mal à supporter un héritage si lourd. Frustration et désœuvrement d’un jeune qui se sent dépassé par la réalité de l’Irlande et auquel finalement on n’a pas trop envie de coller aux basques en fait. C’est un peu long, un peu anodin et surtout ça souffre de la comparaison avec les deux autres nouvelles.

  • La couronne verte – Laura Kasischke

    518FFa0EH4L.jpgPour Anne et Michelle, deux jeunes lycéennes de l’Illinois, plutôt tranquilles et bien sous tous rapports, les vacances de printemps qui précèdent leur future entrée à l’université est l’occasion d’une grande aventure. Ce sera donc un voyage de cinq jours, toutes seules, au Mexique, loin de leur environnement familial et de leur cocon local, une étape qui marque le début de la vie d’adulte qui les attend à l’issue de l’année scolaire. Pour ces deux amies d’enfance, c’est l’occasion d’une plongée dans ces fameux séjours springbreaks qui font partie de la culture et de l’imaginaire collectif américain.

    Le séjour de ces jeunes filles à Cancun est l’occasion de dépeindre ce que nous savons déjà de ces fameux springbreaks. Dans ce cadre exotique et idyllique,  le couvercle puritain de l’Amérique moyenne et profonde vole en éclats pour offrir le spectacle affligeant d’une jeunesse gâtée qui flirte consciemment avec le précipice. Sous le regard encore un peu angélique des deux héroïnes se dévoile un univers propice aux excès en tous genres. 

    Laura Kasischke a une écriture fluide et sensorielle qui permet d’être au plus près de ce monde que découvrent Anne et Michelle. Chaque phrase déroule un flot de sensations et de perceptions qui amènent le lecteur à subir la chaleur torride, à sentir l’odeur de la mer, du  chlore de la piscine, des crèmes solaires, à entrevoir les corps juvéniles et dénudés, à entendre les cris de joie, le bruit de la fureur de vivre et de se consumer de tout ce petit monde. Ce pourrait être le paradis, mais dès les premiers instants, il n’en est déjà rien.

    Avec talent, Laura Kasischke installe rapidement mais de manière progressive une atmosphère pesante, teintée d’inquiétude qui devient littéralement oppressante au fur et à mesure que le roman avance. Une menace plane sur ces jeunes filles et la catastrophe est annoncée, sans que l’on ne sache vraiment d’où elle va venir. Le piège tendu aux jeunes filles est-il caché derrière l’une de ces débauches d’alcool, de drogue, de sexe ou derrière la ballade à Chichen Itza que leur propose un intrigant homme d’âge mûr qui leur raconte le sacrifice des jeunes vierges au Dieu Quetzacoatl au temps des Mayas ?

    Peu importe où est le danger, il y aura un prix à payer pour la transgression et l’émancipation qu’espèrent ces jeunes filles. La double narration, alternant les points de vue de Michelle et d’Anne, permet à Laura Kasischke d’explorer avec habileté le psychisme de ces jeunes adolescentes à la croisée des chemins. Elle joue sur des craintes et des attentes différentes chez chacune d’entre elles. Michelle, est à la recherche du père qu’elle n’a jamais eu, mais aussi d’un sens à sa vie, d’où sa fascination pour les mayas. Elle est attirée par quelque chose de plus grand, de moins futile et est prête à prendre plus de risques alors qu’Anne paraît plus sage, plus craintive et plus conformiste, consciente et attentive aux risques encourus.

    Le roman ressemble parfois à une longue rêverie, à un moment de flottement qui s’interrompt brutalement  pour revêtir les oripeaux d’un fait divers sordide, enrobé, atténué par son incorporation dans un récit mystique. Une analogie évidente est effectuée entre le parcours initiatique de ces deux adolescentes et celui des jeunes vierges mayas sacrifiées en des temps anciens. Comme à ces jeunes vierges, c’est un peu de leur cœur, un peu de leur vie, qui est arraché à Michelle et à Anne dans cette aventure.

    Récit maîtrisé du début à la fin, savamment dosé en suspens, bénéficiant d’une atmosphère prégnante, la couronne verte est un livre efficace et captivant qui, à coup de brefs tableaux, jette un regard cru sur la jeunesse américaine, sur la période de la fin de l’adolescence, sur la transgression.

    Dans la même veine, que rêves de garçons  ma rencontre précédente avec Laura Kasischke, mais indiscutablement bien meilleur.

  • Rêves de garçons – Laura Kasischke

    reves-de-garcons-2561-250-400.jpgC’est l’été de ses dix-sept ans que raconte Kristy Sweetland. Celui qui a marqué la fin d’une époque pour elle, alors qu’à priori il n’avait rien de singulier. Quelque part dans le Midwest américain, elle a séjourné en compagnie de sa meilleure amie dans un camp de vacances pour effectuer un stage de perfectionnement de pom-pom girls. Au menu, vie de groupe encadrée, exercices et grosse chaleur dans un paysage de lacs et arbres forestiers. Et puis surtout une escapade en voiture au cours de laquelle Kristy, Desiree sa meilleure amie et Kristi une autre pom pom girl rencontrée sur place, vont croiser la voiture de deux jeunes hommes.

    Incipit du roman, cette rencontre fortuite entre ces jeunes filles et ces jeunes hommes sert de filigrane jusqu’au dénouement. Qui sont ces deux jeunes hommes qui ont suivi les trois filles qui les ont finalement semés ? Se peut-il qu’ils les aient retrouvées et qu’ils traînent maintenant autour du camp ? Qu’attendent-ils alors au juste ? Quels sont leurs plans ? Se peut-il que les puériles provocations sexuelles des filles lors de cette rencontre leur aient donné des idées ? L’ombre de ces deux jeunes hommes, potentiels agresseurs et poursuivants, permet à Laura Kasischke d’introduire et d’asseoir un climat de tension diffuse, de menace omniprésente, de voyeurisme qui fonde partiellement l’intérêt du livre. Une peur sourde grandit progressivement parmi les principaux protagonistes du roman et installe une atmosphère d’inquiétude qui ne faiblit pas. L’imminence d’une catastrophe est annoncée et habite autant le lecteur que les héroïnes.

    L’ambiance du livre est une réussite qui malheureusement génère également un suspens et une forte attente qui peut être déçue par la conclusion du livre. Disons-le d’emblée, celle-ci n’est pas à la hauteur du roman et l’affaiblit légèrement même si l’essentiel est indéniablement ailleurs. Rêves de garçons n’est pas un thriller, mais bien une plongée dans l’adolescence en général et en particulier dans celle d’une jeune fille de la classe moyenne de l’Amérique ordinaire. Laura Kasischke arrive à restituer avec justesse cette période charnière avec son lot d’interrogations, d’hésitations, d’angoisses.

    Kristy, la narratrice, est une jeune fille qui semble avoir en main les bonnes cartes sans pour autant arriver à se décider sur son jeu. Belle fille, plutôt intelligente, dégourdie, populaire et attachée à des valeurs morales traditionnelles, elle a fait de Desiree, son exact contraire, sa meilleure amie. Laura Kasischke explore ainsi le jeu classique des amitiés adolescentes basées sur l’envie, le désir, l’esprit de bande, la haine commune et une certaine cruauté. Elle analyse en creux du discours et des souvenirs de Kristy, la naissance d’une adulte, précipitée par l’épisode singulier de cet été pas comme les autres. Rêves de garçons est le récit d’une glissade à côté d’une existence programmée.

    L’écriture de Laura Kasischke est fluide, au plus près des sensations, des émotions de son héroïne. Elle arrive à porter l’intensité des expériences et du ressenti de la période adolescente tout en ménageant le suspens et en portant une atmosphère d’inquiétude bien spécifique.

    Pour moi, une première rencontre agréable mais pas renversante avec Laura Kasischke. Il manque malgré tout à Rêves de garçons, un je ne sais quoi pour sortir du lot et marquer le lecteur.