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afrique - Page 5

  • Kirinyaga – Mike Resnick

    270135501.jpgKirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).

    Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyus. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.

    Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, outils de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.

    A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.

    Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?

    La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.

    Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner. Là est un paradoxe d'autant plus parlant que Mike Resnick, l'auteur, est un texan de type caucasien.

    Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore.

    Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la bouleversante nouvelle Toucher le ciel.

  • Terre d’ébène - Albert Londres

    terre d'ébène.jpgAlbert Londres décide en 1927 de voir de ses propres yeux, les colonies tant vantées d’Afrique noire. Il part donc pour un périple au cœur de l’empire français. En même temps qu'André Gide et son voyage au congo. Le résultat est une leçon de journalisme original et percutant comme on n'en fait plus vraiment. Albert Londres dénonce avec vigueur les crimes et les aberrations du système colonial. Il donne autant une vision très parlante de la situation des noirs qui souffrent le martyr dans ces contrées que des expatriés et de leurs existences, leurs préoccupations si éloignées de celles des français de métropole.

    Il est d’une lucidité rare sur la situation de cette époque. L’aventure eet la douleur sont au coin de la ligne avec une multitude d’anecdotes sur les maladies, les chantiers, le moteur à bananes. Il se sert intelligemment de son style énergique pour interpeller le lecteur sur la situation dans les colonies, pour le brusquer et éveiller sa conscience. Il est très proche du style oral et passe ainsi plus facilement ses idées. Il est d’une causticité et d’une drôlerie à toute épreuve dans chacune des anecdotes qu'il rapporte. C’est sa façon de convaincre, sa marque de fabrique. Elle ne fait pas oublier pour autant quelques moqueries un peu datées sur les noirs, quelques clichés désormais intolérables et une attitude paternaliste dérangeante.

    Terre d'ébène est un témoignage néanmoins saisissant sur la vie dans les colonies durant l'entre deux guerres.


     

     

  • Négrologie - Stephen Smith

    negrologie.jpgCe livre a plusieurs fois été récompensé lors de sa parution, souvent présenté comme un des meilleurs livres sur l’Afrique, écrit par un de ses connaisseurs qui ne cède pas à la facilité, aux écueils de certains livres sur le continent noir. Dans ce livre donc pas de paternalisme, ni de bienpensance et encore moins de sanglot de l’homme blanc, Stephen Smith n’hésite pas à dire les vérités qui fâchent. A commencer par celle-ci qui est sa thèse principale et une véritable bombe : l’Afrique se meurt d’elle-même, engagée dans un suicide long et douloureux sous les yeux du monde, refusant le développement.

    Ah bon !? Tiens, tiens, c’est nouveau ça ! Et comment en arrive t-on là ? C’est simple, on commence par dénoncer certaines dérives insoutenables du continent noir, certains gouffres de l’espoir, on mâtine le tout de faits documentés qui raviront bien des néophytes et on arrive à un constat très pessimiste que nous pouvons tous partager. Qui peut effectivement se satisfaire de l’état actuel de l’Afrique ? Personne. Sur cette lancée, Stephen Smith détaille des faits bien connus de ceux qui s’intéressent à l’Afrique mais qui sont selon lui les causes du mal et la preuve du suicide de l’Afrique et de son refus du modernisme. Pour résumer, l’Afrique se donne aux démons identitaires qui mènent à la crispation ethnique mère de tous les affrontements et à l’idéalisation du passé mère de l’opposition à tout changement dans le bon sens, et ce comportement suicidaire est favorisé par l’aide généreuse de l’occident qui la gâte et la confirme dans ses errements.

    Rarement, je n’ai entendu raisonnement si pernicieux. D’abord, sans exonérer les Africains d’une certaine part de responsabilité indéniable (qui n’est pas en partie responsable de son destin ou de sa réaction face au destin ?), ni accabler l’Occident de tous les maux, comment peut-on éluder aussi facilement que le fait l’auteur, le poids de l’histoire dans les dérives actuelles de l’Afrique ? L’idée n’est pas de s’apitoyer sur la pauvre Afrique mais juste de reconnaître le boulet que constitue sur la route du développement, les siècles d’esclavage et de colonisation qui ont construit un système, un environnement, un départ défavorables à l’épanouissement du développement et qui ont durablement piégé le continent dans certaines impasses. Alors bien sûr il n’y a pas de fatalité et depuis le temps, rien ne change. D’abord ceci n’est pas vrai, des choses changent en Afrique et puis précisons que depuis lors le jeu a encore été truqué, puisque outre les handicaps déjà précités, est intervenu une forme de néo-colonialisme, qui bien souvent a anéanti les forces qui souhaitaient aller dans le bon sens en Afrique et ceci au nom des intérêts des différentes puissances internationales qui ont tout simplement assujetti ces nations en construction comme des pions de leurs stratégies internationales.

    Il est vraiment décevant de voir limiter l’impact de ces éléments fondamentaux auxquels il faut ajouter le caractère pernicieux et truqué du système économique actuel. C’est faux de dire que l’Afrique ne souhaite pas s’insérer dans le système économique mondial actuel. Il est plus logique de dire que ce système la tient à l’écart avec la bienveillance des grandes puissances. Il est tout aussi faux de dire que l’Afrique n’a pas de richesses (sic). Il l’est encore plus de parler d’une aide au développement mondial conséquente et inutile. S’il est vrai que l’aide économique est inefficace, avec de graves effets pervers, c’est faire preuve d’ignorance ou de mauvaise foi que de ne pas préciser la nature de l’aide au développement, qui, faible quantitativement, est en réalité pour une grande partie des prêts (certes à taux faibles ou inexistants, mais des prêts quand même…) et une autre des contrats dont tirent profits les donateurs. Et ne parlons même pas de l’époque où elle servait de financement occulte des partis politiques…

    Ce qu’il faut à l’Afrique, c’est une aide véritable et massive, un réel souci de l’intégrer dans le système économique international, de payer à prix honnête ses richesses et de favoriser ses forces vives, démocratiques et volontaires. A ce moment là, on pourra savoir si vraiment elle a décidé de se suicider et d’échouer malgré de véritable efforts. Il est dommage que l’on distille de fausses idées contribuant à faire croire au reste du monde que tout est fait pour l’Afrique et qu’elle ne veut rien faire même si une fois de plus, il ne faut pas exonérer l’Afrique de ses responsabilités et il ne faut avoir cesse de souligner ses dérives et les écueils qui lui tendent les bras. Un livre qui ouvre un débat qui mérite bien plus que ces quelques lignes, tant il y a à dire.