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amour - Page 3

  • L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie

    L'autre motié du soleil.jpgL’autre moitié du soleil est un roman formidable. Un autre de plus de Chimamanda Ngozi Adichie après l’excellent Americanah et son recueil de nouvelles Autour de ton cou que j’ai récemment découverts. De facture classique, cette fiction de plus de 600 pages est en réalité un tour de force qui met en valeur la maîtrise narrative et le talent de l’écrivaine nigériane.

    L’autre moitié du soleil est avant tout la chronique d’une guerre qui s’est lentement effacée de la mémoire collective en dépit de son grand retentissement à la fin des années 60 : la guerre du Biafra. Les terrifiantes images du conflit, notamment celles des enfants affamés, avaient pourtant choqué l’opinion publique mondiale. Le Biafra, une des régions d’un Nigéria à peine indépendant, a fait sécession et tenté l’aventure de l’indépendance avant de chuter après quelques années d’une atroce guerre civile. La chronique de ce conflit est faite avec beaucoup de justesse et de lucidité, depuis ses prémisses jusqu’à son dénouement. C’est un récit efficace qui lève le voile sur la tragédie d’une guerre qui vient pulvériser les destinées de chacun des personnages du livre. Aucun ne sort vraiment indemne de ce conflit. Tous sont transformés par la succession d’épreuves confinant à l’horrible qu’ils traversent.

    L’autre moitié du soleil n’est pourtant pas qu’un livre sur la guerre du Biafra. C’est aussi un roman sur l’amour et le mariage. La relation entre la magnifique mais très conventionnelle Olanna issue de la bourgeoisie et le brillant mais fougueux professeur d’université Odenigbo, les deux personnages principaux, est au cœur du livre. Chimamanda Ngozi Adichie déroule lentement une histoire d’amour belle mais douloureuse, finalement chaotique, frappée de plein fouet par la guerre. Les turpitudes de l’amour, qui prennent un relief particulier dans ce contexte, sont également développées à travers la relation amoureuse complexe entre Kainene, la rebelle jumelle d’Olanna et Richard, un apprenti romancier britannique. Loin d’affaiblir le roman, ces histoires d’amour l’enrichissent, l’épaississent, lui offrant de nombreuses possibilités narratives et contribuant à maintenir son souffle sur la longueur. De l’amour en temps de guerre…

    L’autre moitié du soleil est donc logiquement un livre sur le Nigéria de cette époque – et indirectement sur celui d’aujourd’hui. Au-delà de la guerre du Biafra, il aborde directement les conflits ethniques et religieux qui minent le pays – composé principalement d’Igbos, de Yorubas et d’Haoussas -, les espoirs et les désillusions qui ont suivi l’indépendance, les questionnements identitaires postcoloniaux, l’omniprésence de la corruption ou encore les pratiques d’une classe bourgeoise affairiste, très éloignée d’un milieu universitaire plutôt idéaliste et de la majorité désargentée de la population. C’est un roman de la désillusion. Sur le Biafra et sur le Nigéria.

    Le talent de Chimamanda Ngozi Adichie tient à sa capacité à happer et à captiver le lecteur tout au long de son roman. La lecture de l’autre moitié du soleil est une expérience de totale immersion dans une fiction extrêmement bien structurée qui ne cesse de développer des intrigues riches et profondes, sans cesse renouvelées. Le lecteur est emporté par l’atmosphère et l’énergie du roman, placé au plus près des personnages. Ces derniers ne peuvent que le marquer durablement tant Chimamanda Ngozi Adichie arrive à les incarner, les construisant patiemment, les épaississant, les faisant évoluer jusqu’à la fin du roman. Ces destins attachants sont décrits avec beaucoup de justesse à travers une écriture pleine de sensibilité, avec le désir constant que le réalisme recherché et le tragique conté n’emportent pas toute la poésie et le lyrisme. 

     Plus que fortement recommandé.

  • Le roman du mariage – Jeffrey Eugenides

    Le-roman-du-mariage.jpegAu premier abord, on pourrait penser que le roman du mariage est un de ces campus novels qui n’ont que peu d’équivalent en France. Il est pourtant bien plus que cela même si son intrigue se déroule en grande partie sur le campus de l’université de Brown, en Nouvelle-Angleterre dans les années 80. Il n’est pas non plus vraiment un roman sur le mariage en tant que tel malgré son titre qui s’avère donc quelque peu trompeur. Ce roman du mariage est d’abord celui d’un triangle de jeunes amoureux au sortir de l’université. Madeleine, 22 ans au compteur, aime Léonard alors que Mitchell est éperdument amoureux d’elle. Le choix pourrait s’avérer simple si Léonard ne sombrait pas progressivement dans la maladie mentale alors que Mitchell décide de s’enfuir en Inde, lancé dans une difficile quête spirituelle.

    Classique, ce triangle amoureux n’est pas si passionnant dans sa problématique du choix amoureux, d’autant plus que le roman s’étend sur plus de cinq cents pages et que l’époque moderne a relativisé l’impact de ce genre de choix. Son intérêt réside partiellement dans la profondeur donnée à cette problématique du choix à travers le parallèle établi par Jeffrey Eugenides avec le roman du mariage anglais du XIXème siècle. Lire ce roman du mariage, c’est accepter de revisiter les romans de Jane Austen, Henry James, etc. et de les confronter aux modifications, aux évolutions sociales de l’amour, de la sexualité, de la condition de la femme.

    Plus globalement, le roman du mariage est un livre qui a également pour sujet la littérature. Jeffrey Eugenides sait en tirer matière à développement et à enrichissement de son œuvre et de ses personnages mais cela peut peser négativement dans la balance du lecteur avec une appétence limitée pour de telles problématiques. Le roman du mariage constitue donc en tout cas un véritable jeu sur les romans d’amour anglais du XIXème, mais contient également une critique, une moquerie de la période déconstructiviste de l’intelligentsia des lettres de certaines universités américaines dans les années 80.

    La force du roman de Jeffrey Eugenides tient principalement dans la fusion du triangle amoureux de son intrigue dans un roman d’apprentissage complexe qui propose de jeunes personnages denses et attachants et qui les confronte à de profonds enjeux de personnalité et de destin avec une certaine finesse. Pour Madeleine, il s’agit de dépasser son origine sociale bourgeoise, sa soif d’idéal et de se heurter à une réalité bien plus brusque. Du côté de Léonard, c’est l’acceptation et la gestion du talent mais aussi de la maladie maniaco-dépressive dont une brillante description est faite. Concernant Mitchell, c’est le combat contre la recherche de l’absolu et l’exigence féroce envers soi-même qui est en jeu.

    Le roman du mariage excelle ainsi en tant que roman de la fin de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. Jeffrey Eugenides suit un trio qui s’échappe difficilement de sa chrysalide, entame une métamorphose aux violents soubresauts, avec comme horizon la liberté d’agir hors des déterminismes de la génération qui les a précédés et loin de leurs idéaux de jeunesse ou des modèles théoriques issus de la littérature. Bienvenue dans le monde cruel jeunes gens !

    Roman de facture très classique, faisant preuve d’un savoir-faire évident mais long par moments, le roman du mariage séduit par son intelligence, l’épaisseur de ses personnages et par sa finesse psychologique même s’il n’est au final pas si original ni si marquant.

    Solide.

  • Le baiser de la femme-araignée – Manuel Puig

    Puig.jpgEntièrement situé dans une prison en Argentine pendant la dictature, Le baiser de la femme araignée raconte les échanges entre deux prisonniers qui partagent la même cellule. D’un côté, Molina, un homosexuel très efféminé, complètement apolitique, qui est incarcéré pour un détournement de mineurs, de l’autre, Valentin qui est emprisonné en raison de son activisme politique. Ces deux hommes que tout oppose finissent par développer une relation unique qui dépasse l’amitié. Une relation qui part de l’attention et de l’affection que porte Molina à Valentin et qui le pousse à lui raconter des vieux films pour l’occuper, à le nourrir et à lui prodiguer des soins quand nécessaire.

    Ouvrage culte, qui a bénéficié d’une adaptation cinématographique saluée au milieu des années 80, le baiser de la femme araignée est un livre duquel je suis resté distant tout au long de la lecture. Il y a d’abord la forme de ce livre. Il s’agit d’un dialogue quasi ininterrompu de plus de 300 pages qui peut être déroutant de prime abord mais qui surtout au long cours s’avère d’un intérêt limité, freinant les possibilités d’exploitation de la situation carcérale et des expériences personnelles des deux protagonistes principaux. L’ensemble reste ainsi finalement sous-exploité au nom de cet artifice narratif.

    Ensuite, il y a le pari de raconter ces quelques films datant des années 40-50 à travers le personnage de Molina. Ces films sont censés agir dans le sens d’une communicabilité qui de prime abord paraît impossible. En réalité, le dialogue reste très superficiel et binaire, même si la fin du livre voit finalement Molina dépasser sa simple recherche de l’amour pour embrasser la quête d’une plus grande justice sociale au travers de la lutte révolutionnaire et Valentin faire le chemin inverse. Surtout, le livre se révèle ennuyeux et long en raison de ces longs passages consacrés à ces films que je n’ai pas réussi à voir comme des hommages au cinéma d’une certaine époque. Ce sont surtout des nanars peut-être cultes mais qui avec leurs pointes de fantastique et un quota d’eau de rose ont fini par me désintéresser du livre, de Molina et de Valentin.

    Reste maintenant la réflexion sur la sexualité, plus précisément sur l’homosexualité, qui sert de porte d’entrée à Manuel Puig pour remettre en question l’enfermement de chacun dans des conventions sociales de toutes sortes, sur les genres, sur les valeurs, les comportements, etc. L’invitation à se libérer est bien sûr salutaire, par moments subversive, mais n’est pas assez présente dans le livre ou assez marquante pour en faire oublier les défauts.

    A oublier.