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amour - Page 8

  • L’immeuble Yacoubian – Alaa El Aswany

    20331.jpgPlus qu’un immeuble, Alaa El Aswany évoque l’Egypte de la fin du XXème siècle à travers l’histoire de certains des habitants du mythique Yacoubian, au Caire. C’est un roman polyphonique avec des personnages choisis pour représenter plusieurs facettes du pays dans un ballet au tempo crescendo, avec une atmosphère empreinte de nostalgie du passé, de mal-être du présent et d’inquiétude pour le futur.

    Voici donc le vieil et intrépide séducteur Zaki Dessouki. Mémoire d’une Egypte qui n’est plus, cosmopolite, ouverte et tolérante, le riche homme cherche l’amour alors que d’autres en veulent à son argent. Il faut dire qu’on en manque cruellement dans les couches populaires. La plantureuse Boussaïna Sayed en sait quelque chose, elle qui est obligée pour aider sa famille et travailler, de subir les assauts des mâles désirants qui abusent de leur pouvoir. Si seulement l’amour du jeune Taha El Chazli pouvait lui suffire et préserver son innocence. Seulement voilà, cet élève brillant est freiné dans ses rêves par la corruption et le poids de son ascendance sociale. Comment ne pas être frustré par pareille injustice ? Comment ne pas se jeter dans les bras de ces Cheikhs qui vantent le Djihad ? C’est qu’ils n’ont au moins pas tort quand ils crachent sur une société corrompue qui permet à des personnages comme le Hadj Azzam d’investir le champ politique, de s’élever encore plus avec des trafics en tous genres, des magouilles économiques et électorales au sein d’un régime dictatorial aux mains sales et ensanglantées. Argent, amour et religion, la sainte trinité au cœur des relations entre Hatem Rachid et Abou et tous les personnages.

    La force du roman d’Alaa El Aswany est d’être quelque part une mini saga qui s’appuie sur des ressorts classiques – amour, argent, ambition, famille, trahison, religion, etc. – pour captiver le lecteur et dénoncer en même temps les maux qui gangrènent la société égyptienne – corruption, népotisme, islamisme rampant, sexisme… Alaa El Aswany n’hésite pas  à évoquer l’homosexualité, le priapisme ou d’autres questions brûlantes en terres d’Islam de manière directe. Malgré tout l’immeuble Yacoubian n’est pas vraiment un chef d’œuvre et un sentiment d’inachevé est ressenti quand le livre se referme.

    Si on a l’impression qu’il manque quelque chose au livre malgré le plaisir de lecture, c’est d’abord parce que l’ensemble est tout de même assez convenu, assez prévisible dans ses mécaniques et ses intentions. A vrai dire, il y a un léger manque de complexité, pas dans les intrigues et leur enchevêtrement qui sont maîtrisés, mais dans les sujets abordés. Parfois on a l’impression qu’on ne va pas assez loin. Il y a peut-être aussi un peu trop de personnages de sorte qu’on n’a pas toujours la sensation qu’ils sont creusés et ils restent pour certains plutôt lisses. La faute à cette légère ambiance eau de rose qui est parfois présente, façon saga justement, au happy end de certains personnages, à quelques situations qui auraient pu ouvrir des voies plus originales.

    Facile à lire, OK. 

  • La place – Ch’oe Inhun

    198315_4682714.jpgPour qui s’intéresse à la littérature Coréenne, difficile de passer à côté de La place – Gwanjang en version originale – le roman de Choe Inhoun. Au-delà du symbole de la littérature de la division, La place est un roman troublant qui mérite vraiment audience par le questionnement profond d’un individu en quête de sens, de plénitude, de vérité ou tout simplement à la recherche de sa place.

    La place de Myôngjun est – elle du côté de Pyongyang ou de Séoul ? C’est une des interrogations fondamentales placées au cœur du livre. Etudiant en philosophie, le jeune Myôngjun vomit, dans la première partie du livre, une Corée du Sud réactionnaire et pressée dans les bras d’un capitalisme dont il saisit le néant eschatologique et l’incapacité à faire pleinement sens tout seul. Sa place serait donc en Corée du Nord ? C’est ce qu’il a l’occasion de découvrir suite à des brutalités policières liées au fait que son père est un communiste vivant en Corée du Nord. Seulement, une fois échappé de l’autre côté du 38me parallèle, Myôngjun se retrouve confronté à un communisme corrompu auquel il n’adhère pas plus. Quelle autre voie qu’une terre neutre, un endroit ou ne plus être étranger, cette possibilité qui est offerte à certains combattants prisonniers à la fin de la guerre de Corée ? Peut-être celle que choisit finalement Myôngjun.

    Ce dernier est un personnage charismatique, tourmenté par le drame d’un pays qui embrasse son histoire personnelle et épouse d’abyssales interrogations intimes. Myôngjun est un enfant de la séparation,  de l’exil et du déracinement, le cul entre deux chaises – pour être trivial. Il est abandonné par son communiste de père parti chercher fortune au nord, il vit au Sud, accueilli par une famille amie qu’il risque de compromettre lorsque ses ennuis débutent. Englué dans une quête de sens alimentée par une sensibilité exacerbée, le jeune homme vit un exil intérieur, navigant entre les deux idéologies ennemies, lorgnant vers le cynisme et le nihilisme, toujours désenchanté.

    Myôngjun est aussi un héros romantique car la seule alternative qui se dessine devant lui pour échapper à son destin et à l’opposition capitalisme/communisme, n’est rien d’autre que l’amour. C’est peut-être là cette place lumineuse, cet endroit où il peut se tenir hors de l’aliénation et dépasser son mal être profond, taire ses interrogations. C’est la place qu’il cherche sans doute et qui n’échappera pas à la désillusion. Celle d’abord d’un premier échec avec Yunae, sa première tentative d’amour en Corée du Sud, vaine et ratée. Celle ensuite avec la danseuse Unhye, amour véritable et profond qui subit les coups de l’ambition de la danseuse, puis de la guerre de Corée. L’histoire et les logiques des deux pays ne laissent pas à Myôngjun l’opportunité de se réaliser dans la place qu’il a trouvée, celle de l’amour. Au point de le rendre cruel, lorsqu’il se jette dans la guerre, mais surtout désillusionné, brisé, vaincu à la fin.

    La place est un roman dense et profond qui touche par la noirceur et le pessimisme qui l’irriguent. Le tragique est au cœur de l’œuvre, dans l’Histoire et ses gros sabots, dans la quête de sens de son personnage principal. Il y a des passages d’une poésie qui exhale la dureté, la lucidité, la perte de repères et la mélancolie. Ils font de La place, une œuvre marquante. Tellement Coréenne, tellement humaine.

    A lire.

  • La surproductivité – Kim Sung’ok

    La surproductivité.jpgLa surproductivité n’est pas un livre facile à appréhender. Il est constitué de 3 nouvelles qui sont centrées autour du thème de la fuite. Des amis qui décident de rôtir eux-mêmes un porc vivant pour leur barbecue voient le suidé leur échapper momentanément et les entrainer dans une course burlesque, un lapin censé être le héros d’une pièce de théâtre expérimentale s’enfuit de la scène suite au pet foireux d’un spectateur et aux rires qui s’ensuivent, un vieillard pris en filature par une agence qui doit le protéger réussit à s’évanouir dans la nature sans laisser de traces.

    Fuite donc dans ces 3 nouvelles. Recherche de la liberté, tentative de sortie par la petite porte pour prendre une autre voie, échapper au destin tout tracé et peu glorieux. Faut-il y voir là une critique déguisée dela Coréedu Sud post indépendance et guerre de 1950-53 sous la férule de Synghman Rhee d’abord puis de Park Chung Hee ensuite ? Peut-être en poussant l’analyse plus loin peut-on lier aussi ce thème de la fuite à la situation des ressortissants de Corée du Nord, privés des libertés essentielles.

    Kim Sung’ok n’est pas dans la dénonciation, ni dans le pamphlet ou dans le roman social ou analytique et c’est ce qui peut-être déroutant pour le lecteur. Ces histoires peuvent paraître simplement relever de l’anecdote à une première lecture. Elles peuvent aussi frapper par la tonalité moqueuse, caustique et une écriture qui insiste véritablement sur l’aspect comico-pathétique, risible, des situations. Faire dérailler les évènements semble être la façon de dire quelque chose sur son pays pour Kim Sung’ok. Ces histoires sont véritablement à part. Plus en tout cas que la romance qui sert de toile de fond commune à ces 3 nouvelles.

    Le jeune narrateur, qu’on suit dans les 3 rocambolesques aventures citées plus haut, est un journaliste sans le sou qui tombe amoureux de la fille de sa logeuse. Il y a quelque chose de suranné et d’un peu triste, de gauche dans sa rencontre, puis dans sa relation et ses aspirations avec cette fille un peu trop ordinaire. Ce « récit amoureux » est dans la même veine que les nouvelles, parfois cocasse, caustique, mais en moins marqué, en moins marquant. On peut y saisir quelque chose de la condition des jeunes Coréens à une époque où la Corée n’était pas encore un des 4 dragons asiatiques.  

    L’atmosphère de cette œuvre est vraiment spéciale, à cause donc du ton de Kim Sung’ok, du traitement original du thème de la fuite - et indirectement de la Corée des années 60. C’est assez déroutant et singulier sans être pour autant toujours convaincant, ni forcément captivant ou à même de maintenir un intérêt constant.

    Une curiosité.