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exil - Page 2

  • Des mille et une façons de quitter la Moldavie - Vladimir Lortchenkov

    lortchenkov.jpgVous connaissez la Moldavie ? Ce petit pays d’Europe orientale de moins de 4 millions d’habitants est en quelque sorte le personnage principal de ce roman satirique de Vladimir Lortchenkov. Comment expliquer que toute la population d’un pays, depuis les habitants d’un minuscule village jusqu’au président de la république même, essaie désespérément d’atteindre l’Italie, terre promise, véritable eldorado ou les attendent travail, félicité, dignité ? Peut-être en dressant le portrait loufoque d’une des nations les plus pauvres d’Europe, un pays qui se cherche entre la nostalgie d’un satellite essentiellement à vocation agricole de l’URSS et un futur incertain de membre de la grande union européenne. C’est ce que fait Vladimir Lortchenkov d’une manière très originale et drôle, par le biais de cette satire féroce.
    En effet tout au long du livre, l’auteur moldave s’en donne à cœur joie contre tout le monde, la Roumanie, l’Union Européenne et surtout les moldaves de tout bord, du plus simple des citoyens, jusqu’au président de la république. Sous sa plume, les moldaves se révèlent être de gros buveurs, ignorants, violents et paresseux qui n’ont de motivation que pour fuir leur pays de cocagne, pas pour le transformer. Les rêves d’exil de ses compatriotes et l’émigration massive sont dépeints sous un jour burlesque, fortement teinté de méchanceté, de violence et de noirceur, qui ravit le lecteur.
    Chaque chapitre est un épisode qui raconte une tentative d’exil qu’il ne faut pas dévoiler pour en conserver toute la saveur. Chacune d’entre elles rivalise d’une ingéniosité abracadabrantesque pour se solder presqu’inévitablement par un lamentable, voire tragique échec. Encore et encore, comme pour souligner le caractère un peu vain de toutes ces entreprises et pour démontrer l’inventivité de l’auteur qui semble s’amuser comme un fou à imaginer ces péripéties hilarantes.
    Il y a d’ailleurs dans ce livre, un côté compilation d’aventures et d’anecdotes qui pourrait à la longue lasser, n’eut été cette créativité sans cesse renouvelée de Vladimir Lortchenkov, son humour noir et aussi des personnages finalement attachants. Les habitants du village de Larga sont en effet touchants par cette volonté indécrottable d’échapper à leur misère par l’émigration mais aussi par la truculence dont ils font preuve dans leur morne quotidien.
    Un livre original, drôle et divertissant alors qu’il aborde des sujets qui pourraient être pesants comme la pauvreté, l’exil, les mouvements migratoires.
    Recommandé.

  • Rue des voleurs – Mathias Enard

    rue des voleurs.jpgLe destin de Lakhdar, jeune marocain de 20 ans vivant à Tanger, n’était pas écrit. Issu d’une famille modeste mais subvenant correctement à ses besoins, il aurait pu tranquillement succéder à son père et reprendre la boutique de ce dernier. Un avenir assuré pour un jeune homme, musulman peu pratiquant, qui aime lire des polars, traîner avec Bassam son ami de toujours, et qui a envie de profiter de la vie comme la plupart des jeunes de cet âge: en résumé, faire la fête et rencontrer des filles.  

    Seulement, ce n’est pas si facile dans une société qui n’est pas forcément très libertaire, alors Lakhdar commet l’irréparable en couchant avec sa cousine Meryem qui tombe enceinte. Point de départ de l’opprobre, du rejet par sa famille qui va le conduire d’abord dans la rue, puis dans le giron d’un groupe islamiste, sur la voie de la normalisation en travaillant pour un éditeur français, puis à bord d’un ferry sur la route de l’exil pour l’Europe, dans d’improbables galères de sans-papiers dans l’arrière-pays espagnol et enfin à Barcelone, rue des voleurs, la cour des miracles où il va échouer et mettre un terrible point final à cette histoire. 

    Rue des voleurs est un livre intéressant qui s’applique à éviter les sentiers battus sur des thèmes déjà bien explorés : qu’il s’agisse des pièges tendus par l’islamisme à la jeunesse des pays arabes, des attentats terroristes islamistes, du mirage de l’exil et des fantasmes  qui lui sont associés par une grande partie des habitants du tiers-monde et des pays du Maghreb ou encore des difficiles conditions d’existence des immigrés clandestins en Europe. Lakhdar ne rêve pas d’exil au début, c’est plutôt le cas de Bassam son ami. S’il est sauvé de la rue par les islamistes, il arrive à échapper au lavage de cerveau, pas son ami Bassam. Il n’essaie pas par tous les moyens de s’attacher à une européenne pour avoir des papiers mais tombe réellement amoureux d’une jeune espagnole qu’il essaie de rejoindre pour vivre sa passion. 

    Si dans le fond, Mathias Enard ne dit pas forcément grand-chose de neuf, il n’en demeure pas moins juste, nuancé et plutôt pertinent dans le regard qu’il pose sur ces différents thèmes. En arrière –plan de son livre, les révoltes arabes, l’attentat du 28/04/2011 de Marrakech, le climat social tendu de l’Europe en crise, dessinent l’ombre de la grande histoire. C’est le cadre de la trajectoire assez originale de Lakhdar qui donne au livre un souffle de roman d’aventures à la mode picaresque qui captive et distrait le lecteur. De fait, rue des voleurs se révèle être en même temps, un roman d’apprentissage assez dur, cruel même par moments, qui comporte néanmoins sa part de rêve et de naïveté qui font que le lecteur s’attache facilement à Lakhdar.  

    Il est un peu dommage que derrière Lakhdar, un Mathias Enard érudit et amoureux de la culture arabe transparaisse souvent et n’arrive pas à s’éclipser. On peut aussi regretter certains passages faciles comme la relative tranquillité dont dispose Lakhdar parmi les islamistes ou regretter l’usage un peu unidimensionnel de Bassam, parfait contrepoint de Lakhdar. Tout ceci n’empêche pas néanmoins d’apprécier les talents de conteur de Mathias Enard et sa prose habile et nuancée qui arrive à appréhender la réalité d’un monde tourmenté : « Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses.»

     OK. 

  • Lumières de pointe noire – Alain Mabanckou

    lumiecc80res-de-pointe-noire.jpgVingt-trois ans après son départ pour la France, Alain Mabanckou revient sur les terres de son enfance et de sa jeunesse, au Congo, à Pointe-Noire. Vingt-trois ans, une éternité. Depuis, Maman Pauline, la mère de l’écrivain, fils unique, s’en est allée sans que ce dernier ne puisse revenir et assister à ses funérailles. Tout comme Papa Roger, son père adoptif. Le souvenir des parents disparus de l’écrivain est omniprésent dans ce livre. Avec mélancolie et tendresse, Alain Mabanckou dresse le portrait de ces deux personnes qui ont été au centre de sa vie à Pointe-Noire. Ils sont vivants, tels que l’écrivain congolais les a laissés à son départ, mais aussi bloqués, figés dans cette époque éloignée qui renaît à coups d’anecdotes, d’épisodes plus ou moins marquants, de flashbacks.

    Déambulant dans le décor de son enfance, Alain Mabanckou écrit le livre d’un temps heureux malgré quelques galères et un dénuement relatif. Il est littéralement interpellé par son environnement qui le projette loin en arrière, que ce soient les ruelles du quartier Voungou, l’ancien cinéma du quartier ou les rencontres imprévues avec des parents, d’anciennes fréquentations ou même des inconnus. Tout est bien sûr prétexte au souvenir mais aussi au choc comme dans tout bon roman sur le retour. En vingt-trois ans, certaines choses ont changé, se sont transformées. Les gens ont vieilli, changé, évolué, quand ils ne sont pas morts, et les lieux abritent parfois d’autres histoires, d’autres fonctions, d’autres mémoires. Le constat est toujours le même, difficile : on est bien de retour à la maison, mais plus vraiment, complètement chez soi. Si on n’est pas assez lucide pour l’admettre, on trouvera toujours quelqu’un pour vous le dire ou pour vous le faire sentir…

    Alain Mabanckou évite le piège du sentimentalisme larmoyant dans Lumières de Pointe-Noire grâce à son indéfectible humour et à une certaine distance qui est salutaire pour observer cette ville, ses habitants, mais aussi le passé. Il s’essaye au difficile exercice de la lucidité et affronte avec une certaine humilité, les vivants et les morts, les imprévus et les chamboulements intervenus durant son absence. L’écrivain se fait même moins gouailleur, moins tape à l’œil que dans certains de ses romans précédents. Cela est d’autant plus appréciable qu’il n’en conserve pas moins de la verve et nous gratifie toujours de bons mots, tout comme de nombreuses références populaires – notamment les titres de chapitres qui renvoient à des films connus. Sa science du portrait fait également toujours mouche avec tous ses personnages hauts en couleur qu’il croise. Il en est de même pour son sens de l’observation intact qui lui permet de livrer des réflexions pertinentes sur sa situation présente, sur le retour, sur le Congo actuel.

    Journal intime, reportage, autobiographie, Lumières de Pointe-Noire est un livre attachant qui bénéficie des photos sobres, en noir et blanc, de Caroline Blatche, la compagne de l’écrivain.

    Bon.