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exil - Page 2

  • Autour de ton cou – Chimamanda Ngozi Adichie

    autour de ton cou.pngVoilà bien longtemps que je n’avais pas été charmé de la sorte par un écrivain. Qui plus est par un recueil de nouvelles, art délicat s’il en est. Chimamanda Ngozi Adichie signe avec autour de ton cou, un petit bijou que je ne saurais recommander assez. Au gré des douze nouvelles qui composent le recueil, l’écrivain nigériane compose une mosaïque juste et expressive qui raconte un pan de réalité africaine – en particulier du Nigéria : les vicissitudes politiques, la guerre du Biafra, l’exil, la condition féminine, la condition noire… Chacune des nouvelles du recueil est un bijou d’écriture qui se passe de fioritures pour toucher à l’essentiel, dessiner la complexité du réel et démontrer l’art de l’auteur. En peu de pages, des personnages épais, des histoires touchantes et une langue qui fait mouche. Talent pur ! Pour le détail des nouvelles :

     Cellule Un : La trajectoire terrible d’un enfant gâté de la bourgeoisie Nigériane pour illustrer la cruauté d’un système carcéral et plus généralement l’impéritie d’un état. Le tout agrémenté d’enjeux intimes propres à une famille.

     Imitation : Le quotidien et le destin de l’épouse d’un homme important et fortuné du Nigéria. Entretenue mais seule aux USA, loin de son homme et du Nigéria. Le confort au prix de la solitude et des œillères pour ces femmes ?

     Une expérience intime : Une expérience intime de la violence et de la peur. Deux femmes que tout oppose se retrouvent réunies et se rapprochent, en se cachant lors de violences ethniques et religieuses au Nigéria. Une expérience de la perte aussi.

     Fantômes : Une nouvelle triste et forte, sur la guerre, mais plus surement sur la nostalgie et sur le poids du passé et les virtualités non accomplies. En revoyant Ikenna Okoro, un homme qu’il croyait mort, le narrateur se replonge dans des évènements douloureux et éclaire son morne présent. « Vous en avez peut-être fini avec le passé mais le passé n’en a pas fini avec vous ».

    Lundi la semaine dernière : Une nouvelle magnifique sur le désir et sur ses failles. Sa force est dans la mise en scène d’instants critiques.

    Jumping Monkey Hill : Une nouvelle sur l’écriture et les écrivains. Splendeurs et misères de l’atelier d’écriture. Pas la plus convaincante malgré un réel intérêt.

    Autour de ton cou : La nouvelle éponyme. Une nouvelle forte sur l’exil. Une Nigériane aux USA. Un parcours. L’essentiel est dit en mode tutoiement. Vis ma vie loin de mon pays.

    L’ambassade américaine : Echapper à son quotidien Nigérian pour aller à l’encontre du rêve occidental, une épreuve à la pénibilité inouïe dont peu d’occidentaux ont conscience. A la racine de ces rêves d’exil, souvent des épreuves ou des drames intimes qui peuvent justifier (ou pas) un cheminement difficile.

    Le tremblement : Une nouvelle difficile à caractériser. Histoire d’un amour raté, d’une amitié bancale ? Quelque chose de l’exil des étudiants nigérians en Amérique est dit, mais bien plus. Intrigant mais pas forcément réussi.

    Les marieuses : Une autre nouvelle sur une Nigériane qui se retrouve en Amérique. Mariée à un bon parti, la protagoniste principale se retrouve perdue face à un homme qu’elle ne connaît pas et dans un environnement qu’elle ne maîtrise pas. Entre révolte et résignation, une situation douloureuse résumée en quelques pages excellentes .

    Demain est trop loin : Sous ce titre, proche de celui d’un titre du groupe de rap marseillais Iam, l’histoire d’un drame intime et d’une fêlure impossible à combler. La perte d’un être cher dans des circonstances fâcheuses qui dessine une nouvelle géographie intérieure. On a tous en nous un démon d’envie et de jalousie. Troublant.

    L’historienne obstinée : Cette nouvelle a des airs du monde s’effondre de Chinua Achebe. Quelque part entre l’évocation d’une Afrique pré puis postcoloniale et un féminisme diffus, la recherche d’une identité africaine finalement revalorisée en fin de compte. Subtil.

     Formidable. Fortement recommandé.

  • Des mille et une façons de quitter la Moldavie - Vladimir Lortchenkov

    lortchenkov.jpgVous connaissez la Moldavie ? Ce petit pays d’Europe orientale de moins de 4 millions d’habitants est en quelque sorte le personnage principal de ce roman satirique de Vladimir Lortchenkov. Comment expliquer que toute la population d’un pays, depuis les habitants d’un minuscule village jusqu’au président de la république même, essaie désespérément d’atteindre l’Italie, terre promise, véritable eldorado ou les attendent travail, félicité, dignité ? Peut-être en dressant le portrait loufoque d’une des nations les plus pauvres d’Europe, un pays qui se cherche entre la nostalgie d’un satellite essentiellement à vocation agricole de l’URSS et un futur incertain de membre de la grande union européenne. C’est ce que fait Vladimir Lortchenkov d’une manière très originale et drôle, par le biais de cette satire féroce.
    En effet tout au long du livre, l’auteur moldave s’en donne à cœur joie contre tout le monde, la Roumanie, l’Union Européenne et surtout les moldaves de tout bord, du plus simple des citoyens, jusqu’au président de la république. Sous sa plume, les moldaves se révèlent être de gros buveurs, ignorants, violents et paresseux qui n’ont de motivation que pour fuir leur pays de cocagne, pas pour le transformer. Les rêves d’exil de ses compatriotes et l’émigration massive sont dépeints sous un jour burlesque, fortement teinté de méchanceté, de violence et de noirceur, qui ravit le lecteur.
    Chaque chapitre est un épisode qui raconte une tentative d’exil qu’il ne faut pas dévoiler pour en conserver toute la saveur. Chacune d’entre elles rivalise d’une ingéniosité abracadabrantesque pour se solder presqu’inévitablement par un lamentable, voire tragique échec. Encore et encore, comme pour souligner le caractère un peu vain de toutes ces entreprises et pour démontrer l’inventivité de l’auteur qui semble s’amuser comme un fou à imaginer ces péripéties hilarantes.
    Il y a d’ailleurs dans ce livre, un côté compilation d’aventures et d’anecdotes qui pourrait à la longue lasser, n’eut été cette créativité sans cesse renouvelée de Vladimir Lortchenkov, son humour noir et aussi des personnages finalement attachants. Les habitants du village de Larga sont en effet touchants par cette volonté indécrottable d’échapper à leur misère par l’émigration mais aussi par la truculence dont ils font preuve dans leur morne quotidien.
    Un livre original, drôle et divertissant alors qu’il aborde des sujets qui pourraient être pesants comme la pauvreté, l’exil, les mouvements migratoires.
    Recommandé.

  • Rue des voleurs – Mathias Enard

    rue des voleurs.jpgLe destin de Lakhdar, jeune marocain de 20 ans vivant à Tanger, n’était pas écrit. Issu d’une famille modeste mais subvenant correctement à ses besoins, il aurait pu tranquillement succéder à son père et reprendre la boutique de ce dernier. Un avenir assuré pour un jeune homme, musulman peu pratiquant, qui aime lire des polars, traîner avec Bassam son ami de toujours, et qui a envie de profiter de la vie comme la plupart des jeunes de cet âge: en résumé, faire la fête et rencontrer des filles.  

    Seulement, ce n’est pas si facile dans une société qui n’est pas forcément très libertaire, alors Lakhdar commet l’irréparable en couchant avec sa cousine Meryem qui tombe enceinte. Point de départ de l’opprobre, du rejet par sa famille qui va le conduire d’abord dans la rue, puis dans le giron d’un groupe islamiste, sur la voie de la normalisation en travaillant pour un éditeur français, puis à bord d’un ferry sur la route de l’exil pour l’Europe, dans d’improbables galères de sans-papiers dans l’arrière-pays espagnol et enfin à Barcelone, rue des voleurs, la cour des miracles où il va échouer et mettre un terrible point final à cette histoire. 

    Rue des voleurs est un livre intéressant qui s’applique à éviter les sentiers battus sur des thèmes déjà bien explorés : qu’il s’agisse des pièges tendus par l’islamisme à la jeunesse des pays arabes, des attentats terroristes islamistes, du mirage de l’exil et des fantasmes  qui lui sont associés par une grande partie des habitants du tiers-monde et des pays du Maghreb ou encore des difficiles conditions d’existence des immigrés clandestins en Europe. Lakhdar ne rêve pas d’exil au début, c’est plutôt le cas de Bassam son ami. S’il est sauvé de la rue par les islamistes, il arrive à échapper au lavage de cerveau, pas son ami Bassam. Il n’essaie pas par tous les moyens de s’attacher à une européenne pour avoir des papiers mais tombe réellement amoureux d’une jeune espagnole qu’il essaie de rejoindre pour vivre sa passion. 

    Si dans le fond, Mathias Enard ne dit pas forcément grand-chose de neuf, il n’en demeure pas moins juste, nuancé et plutôt pertinent dans le regard qu’il pose sur ces différents thèmes. En arrière –plan de son livre, les révoltes arabes, l’attentat du 28/04/2011 de Marrakech, le climat social tendu de l’Europe en crise, dessinent l’ombre de la grande histoire. C’est le cadre de la trajectoire assez originale de Lakhdar qui donne au livre un souffle de roman d’aventures à la mode picaresque qui captive et distrait le lecteur. De fait, rue des voleurs se révèle être en même temps, un roman d’apprentissage assez dur, cruel même par moments, qui comporte néanmoins sa part de rêve et de naïveté qui font que le lecteur s’attache facilement à Lakhdar.  

    Il est un peu dommage que derrière Lakhdar, un Mathias Enard érudit et amoureux de la culture arabe transparaisse souvent et n’arrive pas à s’éclipser. On peut aussi regretter certains passages faciles comme la relative tranquillité dont dispose Lakhdar parmi les islamistes ou regretter l’usage un peu unidimensionnel de Bassam, parfait contrepoint de Lakhdar. Tout ceci n’empêche pas néanmoins d’apprécier les talents de conteur de Mathias Enard et sa prose habile et nuancée qui arrive à appréhender la réalité d’un monde tourmenté : « Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses.»

     OK.