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exil - Page 4

  • Le sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrari

    le-sermon-sur-la-chute-de-rome-roman-acte-sud-jerome-ferrar.jpgAoût 410, Rome est tombée entre les mains d’Alaric le roi des Wisigoth. Rome l’éternelle n’est plus. L’abasourdissement qui suit cette fin est tel qu’il menace l’Eglise à laquelle Rome et l’Empire se sont donnés et force Saint Augustin, l’évêque d’Hippone, à sortir de son silence pour livrer un de ses sermons les plus fameux. Jérome Ferrari lui prête sa voix: « Tu pleures parce que Rome a été livrée aux flammes ? Dieu a-t-Il jamais promis que le monde serait éternel ? Les murs de Carthage sont tombés, le feu de Baal s’est éteint, et les guerriers de Massinissa qui ont abattu les remparts de Citta ont disparu à leur tour, comme s’écoule le sable. Cela tu le savais, mais tu croyais que Rome ne tomberait pas. Rome n’a-t-elle pas été bâtie par des hommes comme toi ? Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles ? L’homme bâtit sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâtit, tu n’étreins que le vent. Tes mains sont vides, et ton cœur affligé. Et si tu aimes le monde, tu périras avec lui ».

    Il n’y a pas leçon plus pure et plus dure que celle-ci sur la fragilité des choses, des entreprises humaines. Et c’est dans un audacieux parallèle que Jérôme Ferrari fait d’un bar, sa Rome. Ce bar, c’est celui de Matthieu et Libéro, deux amis d’enfance, qui abandonnent leurs études de philosophie à Paris pour devenir les tenanciers d’un bar qui se veut un monde, là-bas en Corse. Ce bar, c’est une utopie, un monde comme un autre, destiné à s’effondrer, même si à un moment, il est au firmament, même si à un moment sa lumière est aveuglante et qu'il semble éternel. Il en va ainsi des grandes choses, comme des petites, des grandes utopies politiques, des empires, comme des amours, de l’enfance, des maisons ou même des bars, et j'en passe. Et c’est une excellente façon de le démontrer que de raconter l’histoire d’une chose aussi triviale qu’un bar. Tôt ou tard, le monde s’effondre (Chinua Achebe) et Jérôme Ferrari l’illustre doublement à travers l’histoire du grand-père de Matthieu, dont les rêves de grandeur sont emportés par la chute d’un autre empire, celui dela France des colonies. Là encore le parallèle avec l’histoire de Matthieu et Libéro, évident, n’en est pas moins fort et convaincant.

    Il ne faut cependant pas limiter le livre de Jérôme Ferrari à cette question de la fragilité des choses humaines et à comment naissent et meurent les mondes. L’auteur Corse part de ce point pour couvrir un champ de questions plus vaste. Matthieu et Libéro construisent certes un monde avec leur bar, mais à partir de rêves et de trajectoires différents. Matthieu n’est qu’originaire de Corse et n’y a passé que ses étés, alors que Libéro y a vécu toute sa vie et n’est parti en métropole que pour ses études universitaires. Derrière le départ des deux jeunes gens pour la Corse se cachent deux approches différentes du thème de l’exil. Celui qu’on peut ressentir loin de chez soi comme Libéro ou encore celui qu’on peut ressentir en rêvant à un eldorado qui n’est pas son chez soi, mais un ailleurs rêvé. Peuvent-ils vraiment construire ensemble un monde durable en partant de points aussi distants ? Complexe, le livre de Jérôme Ferrari tisse sa toile autour de l’exil à travers l’histoire du grand-père de Matthieu parti de Corse pour les colonies mais également à travers l’histoire de sa sœur Aurélie, archéologue partie en Algérie pour des fouilles à…Hippone.

    Il ne s’agit pas uniquement d’une boucle artificielle. C’est un des éléments qui montrent la construction narrative simple mais efficace du livre de Jérôme Ferrari. Il s’appuie finalement sur peu de personnages qui agissent pourtant comme des catalyseurs de thèmes forts, puissants qui prennent toute leur mesure dans un jeu de parallèles entre les histoires de chacun d’entre eux. Le sermon sur la chute de Rome est de toutes les façons un livre d’une grande richesse qui évoque aussi le racisme, la responsabilité ou les relations filiales avec beaucoup d’intelligence, de finesse et de brio. Je ne peux donc que recommander cette excellente lecture en revenant sur un dernier point que les critiques que j’ai pu entendre dans les média n’ont pas souvent soulevé : le style de Jérôme Ferrari. Le sermon sur la chute de Rome est un véritable plaisir pour le lecteur. Les phrases de l’écrivain corse sont amples, souples et transportent le lecteur dans le souffle d’une voix hypnotisante et véritablement entraînante.

    Brillant.

  • Le fantôme d’Anil – Michael Ondaatje

    le-fantome-d-anil-michael-ondaatje.gifAnil a quitté le Sri Lanka à la fin de l’adolescence pour faire des études de médecin légiste en occident. Une quinzaine d’années plus tard, elle est de retour sous le mandat de l’ONU pour enquêter sur des crimes impunis.

    Alors, le fantôme d’Anil, roman de l’exil et du retour ? Un peu. Partie à dix-huit ans, Anil revient par bribes sur son enfance, son passé Sri Lankais, ses premières années à l’étranger. L’ensemble reste tout de même évanescent : des passages sur l’obtention de son nom qui a d’abord appartenu à son frère, sa célébrité en tant qu’espoir de natation, son mariage raté à l’étranger avec un Sri Lankais, etc. La mémoire, présente par éclats, laisse plutôt la place au présent, au décalage qu’Anil ressent par rapport à son pays. Le propos est classique sur l’exil et le retour et on peut rester sur sa faim sur ces thèmes. La vie d’Anil, passé et présent restent lointains.

    Pourtant, Michael Ondaatje prend du temps pour raconter l’histoire qu’Anil a eue avec Cullis, un écrivain scientifique marié. On ne peut pas vraiment dire que ce soit le plus intéressant du roman. C’est même banal et se détache du reste du roman même si on peut considérer que ça donne plus d’épaisseur au personnage d’Anil. Il en est de même pour l’amitié de cette dernière avec Leaf. Cela contraste avec l’absence relative du frère ou des parents d’Anil sur lesquels on n’en saura pas beaucoup plus.

    Peut-être parce que l’essentiel du roman est ailleurs, dans le travail d’Anil pour faire le jour sur les massacres, les exécutions, à partir de la découverte d’un cadavre récent enterré avec d’autres datant de plusieurs siècles. C’est le fil conducteur du roman qui permet à Michael Ondaatje de revenir sur le contexte politique et historique du Sri Lanka. Il fait jour, si besoin était, sur les massacres, les horreurs commis aussi bien par le gouvernement que par les rebelles, notamment les tigres tamouls. Si Anil vise le gouvernement à travers son enquête, très vite, les histoires qui émaillent le texte démontrent le marigot de l’enfer dans lequel l’ancienne Ceylan s’est embourbée pour devenir une terre d’exactions, dont tout le monde est finalement victime. C’est une des forces du roman ; tout comme les personnages.

    Ceux qu’Anil croise au cours de son enquête sont tous un peu déglingués. Et à chaque fois, c’est un peu la faute au terrible conflit qui ravage le pays et qui leur a pris quelqu’un, quelque chose et qui quand il ne les détruit pas, les laisse cabossés, au bord du chemin. Que ce soit Sarath l’ambigu anthropologue qui aide Anil ou son insomniaque de frère, Gamini le médecin christique ou encore Ananda le mineur, sculpteur et ivrogne notoire, etc. Il semble ne plus y avoir d’innocence possible, et c’est tout simplement effrayant de voir ces dérives humaines et la chute de l’île. Anil sillonne le Sri Lanka à la recherche d’une vérité sur elle-même et sur l’île qui semble évidente en même temps insaisissable.

    Michael Ondaatje  écrit avec le fantôme d’Anil un drôle de roman. Semblant parfois traîner en longueur ou plus précisément tourner en rond, il peut paraître par moments un peu elliptique sur des questions essentielles. Il n’en demeure pas moins un livre riche de personnages atypiques et touchants, saisissant par moments, habité d’une certaine poésie douloureuse et intéressant par rapport à la guerre civile du Sri Lanka.

  • Exils – Nuruddin Farah

    exils-nuruddin-farah-L-1.jpegAprès des années d’exil, Jeebleh décide de revenir à Mogadiscio en Somalie. Qu’est-ce qui peut bien pousser cet homme à partir si loin de sa femme, de ses filles, de sa vie à New York pour se rendre dans le trou du cul du monde ? L’accident provoqué par un chauffeur de taxi new-yorkais d’origine somalienne ? Le désir de se recueillir sur la tombe de sa mère disparue en son absence ? La volonté de retrouver son ami Bilé qui a eu moins de chance que lui et qui est resté là-bas dans les geôles officielles puis dans l’anarchie qui règne depuis ? L’envie de connaître et de retrouver  Raasta la nièce de ce dernier, une enfant miracle kidnappée en compagnie de son amie Makka, la petite trisomique ? L’appel de la vengeance contre Caloosha, le frère de Bilé ? Un peu de tout ça en réalité. Et c’est ce qui fait d’Exils, un livre riche et dense.

    A la poursuite de tous ces objectifs, Jeebleh erre dans une Mogadiscio en ruines. Le portrait qui ressort de l’ancienne capitale de l’état défaillant de Somalie est sombre, apocalyptique, effrayant. Jeebleh découvre une ville plongée dans le chaos, livrée aux seigneurs de guerre et surtout à des bandes d’adolescents incontrôlables et sanguinaires. Il ne reste plus rien de ce que Jeebleh a connu, sinon des ruines, des décombres. Un monde s’est littéralement effondré pour faire place à une anarchie qui profite à quelques-uns et plonge tous les autres dans une spirale infernale de lutte pour la survie, de combats de clans, etc. Il règne dans Exils, une ambiance de fin du monde qui en fait sa spécificité.

    C’est une atmosphère singulière dans laquelle Nuruddin Farah installe un Jeebleh désarçonné et désorienté, un autre monde dans lequel évoluent selon leur propre logique des personnages qui traversent l’œuvre sans se départir de leur mystère. Pour Jeebleh, il s’agit d’évoluer parmi les avalanches sans n’être jamais sûr de savoir à qui il a affaire (Af Laawe, Seamus, Shanta, Caloosha). Dans cette ville fantôme, tout est incertain et les bruits courent sur ces drôles de personnages que croisent Jeebleh. Il n’y a plus d’innocents par ici et il y a des moments où le lecteur est aussi perdu et angoissé que Jeebleh dans un monde absurde, abscons, rongé par un passé qui ne passe pas. En arrière-plan, le lecteur peut entrevoir, le règne et la chute de Syad Barré, l’infortunée opération de paix « restore hope » de l’armée américaine (cf. La chute du faucon noir de Ridley Scott), etc.

    On peut regretter le dénouement un peu facile et précipité du livre. Comme si Nuruddin Farah ne savait pas comment clore certaines des quêtes de Bilé. On peut également rester de marbre vis-à-vis de la mystique déployée autour de Raasta l’enfant miracle ou déplorer quelques longueurs en rapport avec la disparition de cette dernière. Peut-être le livre aurait-il gagné à accorder une place plus importante à la vengeance de Jeebleh ou à la question de sa mère défunte ? Il faut tout de même reconnaître qu’Exils est doté d’une réelle puissance évocatrice concernant la Somalie. C’est un livre porté par sa galerie de personnages liés les uns aux autres par l’horreur et la mémoire. 

    Une œuvre à découvrir.