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exil - Page 7

  • La place – Ch’oe Inhun

    198315_4682714.jpgPour qui s’intéresse à la littérature Coréenne, difficile de passer à côté de La place – Gwanjang en version originale – le roman de Choe Inhoun. Au-delà du symbole de la littérature de la division, La place est un roman troublant qui mérite vraiment audience par le questionnement profond d’un individu en quête de sens, de plénitude, de vérité ou tout simplement à la recherche de sa place.

    La place de Myôngjun est – elle du côté de Pyongyang ou de Séoul ? C’est une des interrogations fondamentales placées au cœur du livre. Etudiant en philosophie, le jeune Myôngjun vomit, dans la première partie du livre, une Corée du Sud réactionnaire et pressée dans les bras d’un capitalisme dont il saisit le néant eschatologique et l’incapacité à faire pleinement sens tout seul. Sa place serait donc en Corée du Nord ? C’est ce qu’il a l’occasion de découvrir suite à des brutalités policières liées au fait que son père est un communiste vivant en Corée du Nord. Seulement, une fois échappé de l’autre côté du 38me parallèle, Myôngjun se retrouve confronté à un communisme corrompu auquel il n’adhère pas plus. Quelle autre voie qu’une terre neutre, un endroit ou ne plus être étranger, cette possibilité qui est offerte à certains combattants prisonniers à la fin de la guerre de Corée ? Peut-être celle que choisit finalement Myôngjun.

    Ce dernier est un personnage charismatique, tourmenté par le drame d’un pays qui embrasse son histoire personnelle et épouse d’abyssales interrogations intimes. Myôngjun est un enfant de la séparation,  de l’exil et du déracinement, le cul entre deux chaises – pour être trivial. Il est abandonné par son communiste de père parti chercher fortune au nord, il vit au Sud, accueilli par une famille amie qu’il risque de compromettre lorsque ses ennuis débutent. Englué dans une quête de sens alimentée par une sensibilité exacerbée, le jeune homme vit un exil intérieur, navigant entre les deux idéologies ennemies, lorgnant vers le cynisme et le nihilisme, toujours désenchanté.

    Myôngjun est aussi un héros romantique car la seule alternative qui se dessine devant lui pour échapper à son destin et à l’opposition capitalisme/communisme, n’est rien d’autre que l’amour. C’est peut-être là cette place lumineuse, cet endroit où il peut se tenir hors de l’aliénation et dépasser son mal être profond, taire ses interrogations. C’est la place qu’il cherche sans doute et qui n’échappera pas à la désillusion. Celle d’abord d’un premier échec avec Yunae, sa première tentative d’amour en Corée du Sud, vaine et ratée. Celle ensuite avec la danseuse Unhye, amour véritable et profond qui subit les coups de l’ambition de la danseuse, puis de la guerre de Corée. L’histoire et les logiques des deux pays ne laissent pas à Myôngjun l’opportunité de se réaliser dans la place qu’il a trouvée, celle de l’amour. Au point de le rendre cruel, lorsqu’il se jette dans la guerre, mais surtout désillusionné, brisé, vaincu à la fin.

    La place est un roman dense et profond qui touche par la noirceur et le pessimisme qui l’irriguent. Le tragique est au cœur de l’œuvre, dans l’Histoire et ses gros sabots, dans la quête de sens de son personnage principal. Il y a des passages d’une poésie qui exhale la dureté, la lucidité, la perte de repères et la mélancolie. Ils font de La place, une œuvre marquante. Tellement Coréenne, tellement humaine.

    A lire.

  • Au pays – Tahar Ben Jelloun

    pays.jpgAu pays, c’est l’histoire de Mohamed, immigré marocain de la première génération, à l’heure du bilan, alors que la retraite approche. Que faire de tout ce temps libre qui se profile ? La question pourrait paraître anodine, elle ne l’est pas pour Mohammed qui se retrouve maintenant face à lui-même, à ce qu’il a fait de sa vie d’adulte et à ce qu’il souhaite pour son avenir. L’exil a été le chemin choisi par Mohamed, celui qu’il raconte, depuis son village au fin fond du Maroc rural jusqu’à l’usine en France qui a été son alpha et son oméga. La société française ? Il ne connaît pas vraiment, où en tout cas s’en méfie, homme bloqué quelque part dans la culture de ce pays qu’il a quitté.

    Le problème c’est que ses enfants, nés ici en France, eux ne connaissent pas cette culture, ces traditions qu’il a essayé de préserver tout au long de ce parcours. Ils sont d’une autre culture, d’un autre monde, avec d’autres valeurs et constituent le chagrin du vieil homme. Grand est le fossé entre lui et eux, dans lequel leur culture d’origine semble s’être perdue. Mais alors que faire maintenant que rôde la question du retour ? Que faire des rêves chéris à l’ombre de l’usine, ceux d’un retour glorieux, d’un héritage culturel et humain légué et transmis tel qu’il en a toujours été et qu’il doit toujours être selon Mohammed ?

    Le livre de Tahar Ben Jelloun aborde avec beaucoup de sensibilité ces questions incontournables auxquelles sont confrontés les immigrés. Il n’y a aucune facette des enjeux liés à ces questions qu’il n’aborde pas. Du bled et ses traditions, jusqu’aux banlieues et à l’intégration en passant par l’islam et ses dérives. L’auteur franco-marocain a raison : tout est inextricablement lié, mais il se trouve que ça en fait beaucoup pour finalement peu de pages et on a l’impression quand même de survoler pas mal de choses. C’est un peu comme s’il fallait tout passer en revue absolument - On peut regretter que les relations entre Mohammed et ses fils ne soient pas plus développées par exemple. C’est regrettable, parce qu’on a parfois l’impression d’être dans un reportage formaté Cappa pour envoyé spécial.

    Heureusement, il se trouve que Tahar Ben Jelloun sait incontestablement raconter des histoires et happer le lecteur. Alors oui la vie, l’existence de Mohammed se dévorent, et oui Tahar Ben Jelloun en sait quelque chose de tous ces thèmes qu’il aborde. Il utilise par moments des angles originaux, comme celui de la retraite de ce vieil immigré qu’est Mohammed ou alors il n’hésite pas à prendre le parti du fantastique et de l’allégorie comme dans le dénouement du livre. C’est ainsi qu’il peut d’ailleurs offrir un visage un peu moins lisse à son personnage principal. Car force est de le reconnaître, Mohammed frise parfois l’immigré modèle, le personnage parfait, quasiment programmé pour nous arracher des émotions.

    Au final, au pays est un livre qui manque d’un petit quelque chose, à la fois dans le propos, le personnage et l’histoire, qui aurait pu en faire une totale réussite. Il n’en reste pas moins un livre très touchant aux propos justes sur les questions brûlantes de l’immigration, l’exil, le retour, l’héritage culturel.

  • Retour au pays bien aimé – Karel Schoeman

    retour-au-pays.jpgEcrit en 1972, Retour au pays bien aimé est une œuvre captivante aux multiples facettes qui en dit long sur le passé de l’Afrique du Sud et bien plus encore. Suite au décès de sa mère, George, Sud-Africain exilé en Suisse, revient sur la terre de sa petite enfance le temps d’un bref voyage. En une semaine, il s’agit surtout pour lui de revoir la propriété de ses parents, où il a si peu vécu, de retrouver peut-être quelques souvenirs, une partie de ces êtres chers disparus, un pan de leurs rêves, de leurs maux d’âme et de décider quoi faire de cet héritage.

    Retour au pays bien aimé est un roman sur le retour et l’exil, donc un roman sur la quête d’identité et les origines. George revient en Afrique du Sud, dans ce pays qui est censé être le sien, pour comprendre qu’il n’y a pas vraiment de retour possible, pas plus que de pays bien aimé. Karel Schoeman déchire le voile de la réalité. Le pays que George a rêvé, qu’il a imaginé n’est pas, n’est plus et ne lui apportera pas les réponses qu’il attend. C’est en territoire étranger qu’il se retrouve pour réaliser que son pays c’est peut-être la Suisse.

    Ou comment sont démasquées dans le même temps les mythologies propres à l’exil. Ce pays qu’attendait George, c’est celui dont il a aussi entendu parler toute son enfance. C’est celui que racontait notamment sa mère, celui qui lui manquait jusqu’à sa mort. Ce pays bien aimé, c’est ce territoire fantasmagorique que cultivent ceux qui sont loin de chez eux. Cette terre remplie de souvenirs, qu’ils façonnent, reconstruisent, malaxent jusqu’à en faire un eldorado qui les ronge de l’intérieur.

    Il n’y a de pays bien aimé que dans le passé et c’est ce dont va se rendre compte George en atterrissant chez les Hattings dès le début du roman. Cette famille Afrikaner l’accueille alors qu’il est perdu sur la route de la ferme familiale. Eux sont restés quand les parents de George ont quitté le pays. Ils ont vu leur monde s’effondrer et souffrent eux aussi d’une autre forme d’exil, intérieur celui là. Ils ressassent le passé. Quelque part, ils souffrent du même mal que les exilés, comme s’ils avaient été expulsés de leur propre existence au lieu de l'être de leurs terres. Le passé ne passe pas d’autant plus qu’il était rutilant.

    Karel Schoeman fait évoluer George comme un zombie dans le dédale de ces problématiques existentielles. Les hattings et leurs voisins agissent comme les gardiens du feu sacré, ceux qui préservent la lumière de ce qui a été, prisonniers quelque part du passé et de ce pays qui n’existe plus et qu’ils ressuscitent sans cesse dans chaque dialogue, par mille évocations. La force de la nostalgie, de la mélancolie, du regret et du chagrin monte progressivement en puissance tout au long du roman pour devenir omniprésente, bouleversante, à la limite du supportable, dans un crescendo maîtrisé.

    Il y a quelque chose d’oppressant dans le décor où évolue George, chez les Hattings. Les vastes étendues du Veld Sud-Africain ne sont pas synonymes de liberté, d’horizons ouverts. Elles constituent la toile de fond d’un monde âpre et dur, quasi carcéral. Ces Afrikaners déroulent sous nos yeux, un univers communautaire, fermé, avec un retour à la terre, au monde paysan, à une existence rude et sèche marquée par un certain dénuement et – on le découvre à la fin – une certaine putréfaction.

    George ne peut pas être de ce monde et on le lui fait sentir. En même temps, il représente ce qui a été, mais aussi un vieux rêve, le retour de ceux qui sont partis, l’aide de l’extérieur. Il cristallise sur lui les rêves d’évasion dans le passé ou à l’étranger et l’affirmation du courage, de la foi, de la résistance de ceux qui sont restés alors que l’heure était à la fuite, au départ et à l’abandon du pays. D’ailleurs pourquoi sont-ils partis et comment ces Afrikaners se retrouvent ils dans la situation qui est la leur alors qu’on est en 1972 et que l’Apartheid bat son plein en Afrique du Sud ?

    C’est en se posant ces questions que l’on peut prendre encore plus conscience de la singularité de retour au pays bien aimé. Il s’est passé quelque chose en Afrique du Sud dans le roman de Karel Schoeman. Un évènement qui n’est jamais explicité et dont on ne sait rien jusqu’au bout du livre. On sait seulement qu’il a provoqué la décadence de cette famille d’Afrikaners et le départ de beaucoup d’autres vers l’étranger. La question raciale n’est jamais ouvertement posée mais rôde. C’est sans doute elle et le parfum de mystère autour de ces évènements qui charrient une ambiance teintée d’angoisse, de peur, une menace diffuse. Le monde de ces gens ne s’est pas effondré seul. Est-ce que le régime d’Apartheid est tombé ? Est-ce que les noirs ont réussi par la lutte armée à s’emparer du pouvoir ? Est-ce pour cela que ces Afrikaners vivent sur leurs terres loin des villes et villages ? A sa manière, originale, Karel Schoeman ne laisse pas la question centrale de ce « pays bien aimé » être absente de ce chef d’œuvre qu’est retour au pays bien aimé.

    Une œuvre forte, dense, dont les personnages et la puissance envahissent lentement le lecteur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans ce livre, une intensité entre les lignes, quelque chose d’acéré qui nous triture au fil des dialogues et des situations vécues par George.

    A lire.