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famille - Page 2

  • Conversation après un enterrement - Yasmina Reza

    9782226192493g.jpgTout est dit dans le titre. Alex, Edith et Nathan viennent de dire adieu à leur père et se retrouvent à converser de tout sauf du défunt. Ils étalent en fait leurs fragilités et les histoires qui les rongent, dessinant des lignes de fractures entre frères et sœurs. Le nœud des tensions, c’est Elisa, l’ancienne compagne d’Alex qui s’est jetée dans les bras de Nathan le frère aîné. Sa présence à l’enterrement est un choc pour Alex qui s’enfonce dans une humeur ténébreuse et ruminant sa frustration face à ce frère traître, si maître de lui-même, qu’il admire secrètement pour une vie supposément plus réussie ou aboutie. Entre ses frères, Edith ne peut que prendre des coups perdus tout en déplorant une ambiance délétère que parviennent difficilement à rendre comique un oncle et son ingénue d’épouse, également présents dans la maison familiale.
    Conversation après enterrement est une pièce d’un intérêt plutôt limité. Il y a effectivement dans cette pièce, un minimalisme exacerbé qui lui nuit profondément. Les personnages sont plutôt monolithiques, avec une psychologie à peine dessinée. Ils se résument à une esquisse plutôt brouillonne autour de cette histoire de femme partagée entre deux frères. L’enterrement qui est censé être le cadre permettant à ces conversations d’advenir paraît plutôt artificiel, éloigné. La mayonnaise ne prend que par intermittences car l’ensemble est souvent banal. Les répliques ne font pas toujours mouche, flottant parfois dans un vide que Yasmina Reza a créé.
    Conversation après un enterrement n'exploite pas assez son potentiel pour pleinement exister et convaincre même si son matériau de départ peut paraître intéressant, même s’il arrive à générer quelques fugaces moments d’émotion, même si l’effet de comique autour du personnage de l’oncle prend parfois. Le potentiel que recèle conversation après un enterrement n'est finalement pas si bien exploité et la pièce peine à marquer le lecteur.

    Moyen.

  • Un pedigree- Patrick Modiano

    pedigree.jpgLa quatrième de couverture du livre illustre particulièrement bien la quintessence d'un pedigree: "J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence -ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voulais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi: tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie." 
    Voici donc les vingt et une premières années de la vie de Patrick Modiano racontées de manière froide et distanciée, comme un procès-verbal. Pas d'émotions donc, à quelques exceptions près - la mort de son frère par exemple -, un enchaînement d’événements, d'anecdotes pas forcément importantes, racontés de manière lapidaire, un empilement de personnes plus ou moins de passage, d'adresses provisoires, dans une existence qui ressemble à un interminable tunnel gris vaguement semé d'embûches. Patrick Modiano est, semble-t-il, passé à côté de son enfance et de son adolescence, dans une attitude qui ressemble plus à un moyen de protection et de survie face à un parcours chaotique, à des parents à la dérive et, à la fin, à un certain dénuement. Une citation de Léon Bloy, lue dans le livre, illustre bien ce parcours de peine: "L'homme a des endroits de son pauvre cœur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient."
    Pour pouvoir apprécier ce livre, il faut supporter cette distance que Patrick Modiano met avec sa vie, ce ton monocorde et plat, ce côté très factuel, ainsi que cet incessant name-dropping - il croise des personnes plus ou moins connues. Surtout, il faut avoir lu d'autres livres de Patrick Modiano afin de saisir l'éclairage qu'un pedigree apporte sur l'oeuvre de celui qui a été prix Nobel de littérature en 2014. La première partie sur son père explique son obsession pour la période de l'occupation. Les milieux troubles que fréquentait ce dernier, le mystère et le caractère mal défini de ses activités sont également des indices sur l'atmosphère des livres de Modiano et les contours flous de ses personnages. La solitude, le manque d'amour dont semble avoir été victime l'écrivain sont également des traits marquants d'une oeuvre dont les figures féminines - et autres - peuvent éventuellement renvoyer à l'absence de la mère.
    Je ne suis pas un grand fan des autres livres de Patrick Modiano que j'ai lus, assez similaires les uns aux autres. Si un pedigree échappe quelque peu à cette appréciation, c'est justement du fait de l'éclairage qu'il apporte sur l'oeuvre de l'écrivain. Sinon, pris individuellement, je ne suis pas sûr qu'un pedigree soit réellement un ouvrage marquant en dépit de sa dernière partie plus touchante, qui cristallise l'essence d'une enfance et d'une famille déchirées et erratiques.
     

  • Expiation – Ian Mc Ewan

    Ian-McEwan-Expiation.gifEn ce mois d’août 1935, Briony n’est qu’une petite fille de 13 ans dont la vocation est en train d’éclore. Alors que la canicule s’abat sur une Angleterre qui bruisse déjà de rumeurs sur la peste brune qui sévit là-bas sur le continent, une journée va définitivement transformer son existence. C’est donc la genèse d’un écrivain, mais aussi d’une adulte, qui est racontée et qui prend ses racines dans un évènement qui fait basculer tout un univers et plusieurs vies dans un drame d’une grande ampleur.

    Dans une exceptionnelle première partie, Ian Mc Ewan déroule progressivement cette journée qui va accoucher d’une tragédie qui est la pierre de touche de cette œuvre. Lentement, avec une maîtrise romanesque remarquable, il installe un climat poisseux, une atmosphère étouffante dans un cadre où vont s’enchaîner dans une mécanique implacable, les rouages qui mènent à la faute de Briony. C’est une déflagration qui hante le livre et chacun de ses personnages jusqu’à la fin.

    Les deux autres parties du livre, qui se déroulent en 1940, s’inscrivent dans la continuité de cet épisode de 1935 et restent cristallisées autour de cette faute que Briony doit expier. Pourtant c’est quand même dans l’enfer de la seconde guerre mondiale que Ian Mc Ewan plonge ses personnages. Une fois de plus, il est difficile de ne pas être impressionné par la virtuosité du romancier anglais qui opère une rupture brutale avec la première partie du roman tout en maintenant omniprésente, la tragédie et le poids de cette fameuse journée de 1935 sur ses personnages.

    C’est en France, en plein Blietzkrieg, que se poursuit la deuxième partie du livre. Ian Mc Ewan revient sur l’opération dynamo, la retraite des unités anglaises vers Dunkerque devant la force de la puissance de l’Axe et ses bombardements meurtriers. Repli tactique et débâcle dans une ambiance hallucinée de fin du monde. La longue marche des protagonistes vers Dunkerque, leur seule porte de salut, ressemble à une lente et cruelle agonie dont Ian Mc Ewan ne nous épargne rien avec une succession de scènes fortes qui constituent un concentré très amer d’une guerre dont le pire était encore à venir.  

    La guerre aux premières loges donc, mais aussi en retrait, à Londres, où tout le monde retient son souffle en attendant que la folie ne survienne. Briony et sa sœur Cécilia, devenues infirmières, sont une porte d’entrée sur la réalité d’une société mobilisée, dans l’attente de l’apocalypse. Cette dernière surgit brutalement, sous la forme des blessés, mutilés de toutes sortes qui reviennent du champ de bataille. Le Blitz ne s’est pas encore abattu sur Londres, mais le portrait de l’irruption de la guerre dans le quotidien d’infirmières que fait Ian Mc Ewan est saisissant. Sous le choc, ces jeunes filles – majoritairement - découvrent une réalité cruelle et d’une extrême violence - qui les choque malgré une préparation exigeante, . Cette tragédie collective ne prend pourtant pas entièrement le pas sur celle individuelle, intime de Briony, qui court depuis 1935.

    Expiation est un roman multiple qui déploie dans chacune de ses parties une puissance rare et un art délicat de la narration qui montrent le savoir-faire de Ian Mc Ewan. Ce livre est à sa façon, un roman de guerre, en même temps qu’une histoire de famille et une peinture de mœurs réaliste d’une certaine Angleterre, entre les deux guerres. C’est surtout un roman d’apprentissage construit autour du pouvoir de la fiction doublé d’une bouleversante histoire d’amour au souffle épique qui évolue sur le terrain de l’absolu et sur celui du tragique.

    Expiation est une réflexion dense et profonde sur le pouvoir de la fiction et ses limites. C’est un roman sur l’écriture et son rapport avec la réalité. Ian Mc Ewan interroge les possibilités démiurgiques et les conséquences du processus de fiction en termes de compréhension mais aussi de fabrication ou de remodelage du monde et de la réalité. Et il le fait de manière subtile en déroulant cette problématique autour d’une passionnante intrigue basée sur un péché originel et sa nécessaire expiation.

    Il faut lire Ian Mc Ewan. C’est un styliste dont le travail sur la langue est remarquable. C’est une prose ciselée, d’un classicisme un peu suranné, faite de longues phrases dont l’élégance, la légèreté et la souplesse ont quelque chose d’ensorcelant. La magie d’une écriture racée qui porte une analyse psychologique fine de personnages denses et profonds ainsi que l’intelligence d’une structure narrative maîtrisée pour aborder des thèmes universels comme l’amour, la guerre ou plus spécifiques comme l’écriture et les limites de la fiction. Il faut lire Expiation parce que c’est un roman passionnant, puissant et brillant.

    Une claque.