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famille - Page 4

  • Expiation – Ian Mc Ewan

    Ian-McEwan-Expiation.gifEn ce mois d’août 1935, Briony n’est qu’une petite fille de 13 ans dont la vocation est en train d’éclore. Alors que la canicule s’abat sur une Angleterre qui bruisse déjà de rumeurs sur la peste brune qui sévit là-bas sur le continent, une journée va définitivement transformer son existence. C’est donc la genèse d’un écrivain, mais aussi d’une adulte, qui est racontée et qui prend ses racines dans un évènement qui fait basculer tout un univers et plusieurs vies dans un drame d’une grande ampleur.

    Dans une exceptionnelle première partie, Ian Mc Ewan déroule progressivement cette journée qui va accoucher d’une tragédie qui est la pierre de touche de cette œuvre. Lentement, avec une maîtrise romanesque remarquable, il installe un climat poisseux, une atmosphère étouffante dans un cadre où vont s’enchaîner dans une mécanique implacable, les rouages qui mènent à la faute de Briony. C’est une déflagration qui hante le livre et chacun de ses personnages jusqu’à la fin.

    Les deux autres parties du livre, qui se déroulent en 1940, s’inscrivent dans la continuité de cet épisode de 1935 et restent cristallisées autour de cette faute que Briony doit expier. Pourtant c’est quand même dans l’enfer de la seconde guerre mondiale que Ian Mc Ewan plonge ses personnages. Une fois de plus, il est difficile de ne pas être impressionné par la virtuosité du romancier anglais qui opère une rupture brutale avec la première partie du roman tout en maintenant omniprésente, la tragédie et le poids de cette fameuse journée de 1935 sur ses personnages.

    C’est en France, en plein Blietzkrieg, que se poursuit la deuxième partie du livre. Ian Mc Ewan revient sur l’opération dynamo, la retraite des unités anglaises vers Dunkerque devant la force de la puissance de l’Axe et ses bombardements meurtriers. Repli tactique et débâcle dans une ambiance hallucinée de fin du monde. La longue marche des protagonistes vers Dunkerque, leur seule porte de salut, ressemble à une lente et cruelle agonie dont Ian Mc Ewan ne nous épargne rien avec une succession de scènes fortes qui constituent un concentré très amer d’une guerre dont le pire était encore à venir.  

    La guerre aux premières loges donc, mais aussi en retrait, à Londres, où tout le monde retient son souffle en attendant que la folie ne survienne. Briony et sa sœur Cécilia, devenues infirmières, sont une porte d’entrée sur la réalité d’une société mobilisée, dans l’attente de l’apocalypse. Cette dernière surgit brutalement, sous la forme des blessés, mutilés de toutes sortes qui reviennent du champ de bataille. Le Blitz ne s’est pas encore abattu sur Londres, mais le portrait de l’irruption de la guerre dans le quotidien d’infirmières que fait Ian Mc Ewan est saisissant. Sous le choc, ces jeunes filles – majoritairement - découvrent une réalité cruelle et d’une extrême violence - qui les choque malgré une préparation exigeante, . Cette tragédie collective ne prend pourtant pas entièrement le pas sur celle individuelle, intime de Briony, qui court depuis 1935.

    Expiation est un roman multiple qui déploie dans chacune de ses parties une puissance rare et un art délicat de la narration qui montrent le savoir-faire de Ian Mc Ewan. Ce livre est à sa façon, un roman de guerre, en même temps qu’une histoire de famille et une peinture de mœurs réaliste d’une certaine Angleterre, entre les deux guerres. C’est surtout un roman d’apprentissage construit autour du pouvoir de la fiction doublé d’une bouleversante histoire d’amour au souffle épique qui évolue sur le terrain de l’absolu et sur celui du tragique.

    Expiation est une réflexion dense et profonde sur le pouvoir de la fiction et ses limites. C’est un roman sur l’écriture et son rapport avec la réalité. Ian Mc Ewan interroge les possibilités démiurgiques et les conséquences du processus de fiction en termes de compréhension mais aussi de fabrication ou de remodelage du monde et de la réalité. Et il le fait de manière subtile en déroulant cette problématique autour d’une passionnante intrigue basée sur un péché originel et sa nécessaire expiation.

    Il faut lire Ian Mc Ewan. C’est un styliste dont le travail sur la langue est remarquable. C’est une prose ciselée, d’un classicisme un peu suranné, faite de longues phrases dont l’élégance, la légèreté et la souplesse ont quelque chose d’ensorcelant. La magie d’une écriture racée qui porte une analyse psychologique fine de personnages denses et profonds ainsi que l’intelligence d’une structure narrative maîtrisée pour aborder des thèmes universels comme l’amour, la guerre ou plus spécifiques comme l’écriture et les limites de la fiction. Il faut lire Expiation parce que c’est un roman passionnant, puissant et brillant.

    Une claque.

  • La famille de Pascal Duarte – Camille José Cela

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    Qui est Pascal Duarte ? Un pauvre hère au destin funeste et un criminel sans pitié dont le manuscrit écrit depuis la prison, où il attend la peine capitale, constitue l’essentiel de ce livre. Comment en est-il arrivé là ? C’est ce qu’essaie d’expliquer Pascal Duarte en racontant sa vie. Il ne s’agit pas ici d’émouvoir, de toucher, ni même de convaincre. Le récit de Camille José Cela est d’un réalisme cru et violent, frisant le glauque dans une accumulation implacable de faits divers et de personnages déclassés, frustes, en marge de la société.

    Pascal Duarte est issu d’une famille paysanne et pauvre du Sud de l’Espagne de l’entre-deux guerres. C’est peu de dire que le contexte n’est pas favorable à son épanouissement. Son père et sa mère, sans le sou, portés sur la bouteille, ont la dispute facile et bien souvent les coups du paternel pleuvent sur presque tout ce qui bouge. C’est un univers usé, ranci, aigre que ne sauvent, ni une sœur cadette vicieuse qui n’hésite pas à fuguer ou à s’adonner à la prostitution, ni un frère cadet débile, vite retourné à la poussière.

    Même lorsque des portes de sortie de cet univers sordide s’offrent à Pascal, sous la forme de l’amour de Lola, d’une autre ou lors d’une brève excursion hors de son environnement putride, il semble voué à subir une cascade de malheurs dont il n’est pas toujours responsable, même s’il ne fait rien pour que les choses évoluent dans le bon sens. Camille José Cela fait le portrait d’un homme habité par la violence. Tapie en lui, celle-ci ne demande qu’à exploser dans des accès incontrôlables. C’est un homme limité intellectuellement, qui semble dominé par ses pulsions, mais qui est en même temps dans une certaine distance avec les évènements.

    Pascal Duarte apparaît par moments comme une personne qui ne comprend pas, ne saisit pas ce qui lui arrive et qui est indifférent quasiment au monde extérieur et englué dans une existence sans échappatoire. D’une certaine façon, Camille José Cela le rapproche du monstre. C’est une perception qui est renforcée par l’écriture froide, distanciée, qui contraste avec la violence, la brutalité des évènements.

    La famille de Pascal Duarte est un livre aride, sec, à l’image du décor de l’Espagne du sud qu’il décrit, abrutie par la chaleur et la pauvreté, misérable. C’est un livre empli d’une tension, sourde, latente, qui habite ses personnages abîmés, et explose dans des scènes marquantes. La tragique destinée de Pascal Duarte le criminel, est effarante et symbolique du trémendisme, courant esthétique littéraire espagnol du milieu du XXème siècle.

    Bon.

  • L’oubli que nous serons – Hector Abad

    9782070446209.jpgIl est difficile de dire plus justement ce qu’est l’oubli que nous serons que ne le fait le grand Mario Vargas Llosa dans la préface. Ce livre est une touchante autobiographie qui est centrée sur la figure du père d’Hector Abad. L’oubli que nous serons est un roman d’amour. Celui d’Hector Abad pour son père, médecin, professeur d’université et surtout humaniste jovial et soucieux des libertés et du progrès pour tous. Un amour filial qui irradie toute cette œuvre et bouleverse le lecteur. L’oubli que nous serons est un hommage, un tombeau de papier pour le père d’Hector Abad, ce héros dont il fait le portrait, assassiné à 65 ans en 1987 en Colombie.

    Hector Abad se souvient et raconte le bonheur simple d’une famille comme on rêve d’en avoir tous. Ca pourrait être dégoulinant, complètement guimauve de se plonger dans ces histoires de famille, si l’œuvre d’Hector Abad n’avait pas – je cite Mario Vargas Llosa – «la beauté formelle, la qualité d’expression, la lucidité des réflexions, la grâve et la finesse». Surtout si cette famille heureuse et vertueuse n’avait pas été frappée par ces deux tragédies qui minent toute l’œuvre. Car outre la mort de son père, Hector Abad a aussi perdu sa sœur qui avait 16 ans d’un cancer. Il fait de ces deux drames, des récits qui ont une force exceptionnelle, bouleversante et déchirante.

    L’oubli que nous serons est aussi une fenêtre ouverte sur un bout d’histoire dela Colombie, et plus particulièrement sur une de ses périodes les plus sanglantes, celle des assassinats en masse, lorsque la violence régnait en maître dans le pays et emportait tout sur son passage.  Si le père d’Hector Abad a été assassiné, c’est parce qu’il dénonçait l’abîme dans lequel son pays plongeait et aussi les coupables de ce naufrage.

    L’oubli que nous serons est un livre que je recommande fortement. Il est d’une justesse remarquable, porteur d’une voix marquante et sensible. C’est un livre touchant et un ode au père qui éclipse par exemple celui que fait Albert Cohen à sa mère dans Le livre de ma mère.