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famille - Page 7

  • L’épaisseur des âmes - Colm Toibin

    418tAlzR3oL._SS400_.jpgLe titre original du livre de Colm Toibin, Mothers and Sons en dit plus que celui choisi pour la traduction, le néanmoins très beau l’épaisseur des âmes. Il s’agit dans ce livre donc de 9 nouvelles à travers lesquelles Colm Toibin aborde les relations mère-fils mais pas uniquement. Ce recueil de nouvelles dit aussi quelque chose de l’Irlande et surtout il le dit d’une manière singulière. C’est l’écriture de Colm Toibin qui fait la force de ce recueil. Ce sont les silences, la nécessité de lire l’essentiel entre les lignes, le non-dit, qui en font sa spécificité. Quelque chose de dense, d’intense mais de voilé, de couvert semble courir dans les situations décrites par l’auteur irlandais, dans les rapports entre ces mères et ses fils - et pour extrapoler sur ces terres d’Irlande. Le manque, le deuil, l’incompréhension, la colère et le désir, la culpabilité sont présents entre ces personnages. Ces neuf nouvelles sont plutôt inégales mais peuvent inciter à découvrir l’œuvre de cet écrivain. Pour le détail :

     

    L’usage de la raison: Un caïd se retrouve avec des tableaux impossibles à vendre après un casse réussi. La situation est d’autant plus embarrassante que sa mère, alcoolique, ne sait pas tenir sa langue. La mort du frère du caïd semble s’interposer entre eux. Nouvelle intéressante mais qui manque de quelque chose dans la relation mère-fils justement. Le personnage a quelque chose de celui du film de John Boorman, Le général. 

    Une chanson: Cette nouvelle a quelque chose de fascinant. Brève, mais intense, elle raconte les retrouvailles accidentelles entre une mère et un fils dans un pub. Ils ne se connaissent pas mais partagent un lien qui se matérialise à travers la musique. 

    Le ticket gagnant: C’est une nouvelle assez longue et très riche qui aborde les pérégrinations d’une veuve, mère de trois enfants, pour sauver le commerce criblé de dettes dont elle a hérité à la mort de son mari. Cette mère a un rêve mais découvre qu’il est en contradiction avec l’évolution de son fils. Choc des ambitions, survivance du mari dans le fils, relation de mère célibataire avec son fils au programme. Complexe. 

    Famous Blue Raincoat: Cette nouvelle a un air des 60-70’ et est l’une de mes préférées du recueil. Comment les agissements innocents d’un fils réveillent les souvenirs douloureux de sa mère. Elle a été une autre femme dans le passé, jeune, et surtout confrontée au succès et à un drame intime qui lui est lié. Un morceau de ce qu’elle est refait inopinément irruption dans sa vie mais a un sens trop lourd pour sereinement s’intégrer à cette relation mère-fils. Beau. 

    Un prêtre dans la famille: Une relation mère-fils vue sous un double prisme particulier. Le fils est un prêtre et il est accusé d’un crime. Avoir un prêtre dans la famille c’est quelque chose de noble, mais c’est aussi partager ce fils avec tous. Et si c'est un criminel ? Cette nouvelle est ma préférée du recueil. Intense. 

    Trois amis: Un homme qui vient de perdre sa mère est rejoint par des amis qui ne semblent pas nécessairement avoir leur place aux funérailles et qui surtout l’invitent à une nuit de débauche quelques jours plus tard. Comme pour oublier. Deuil de la mère par le fils ? Pas seulement, les relations entre ces hommes interpellent. La nouvelle ne me semble pas totalement aboutie. 

    Un job d’été: Une mère s’interroge sur les relations privilégiées développées entre son fils et sa grand-mère au fil du temps. L’adolescence du jeune homme, la mort peut-être imminente de la vieille femme viennent tout bouleverser et introduire des tensions entre mère et fils. Je suis passé à côté de cette nouvelle qui ne m’a pas inspiré grand chose. 

    Un long hiver: Deuxième nouvelle longue et riche du recueil avec « un ticket gagnant ». Elle se déroule hors d’Irlande, en Espagne. Un jeune homme de retour de l’armée est confronté aux difficultés de sa mère et à ce qui lui a été caché en son absence. A l’issue d’une dispute, sa mère disparaît alors que dehors c’est la tempête de neige dans la montagne. Nouvelle intéressante et qui porte sur plusieurs thèmes. 

  • Le tigre blanc – Aravind Adiga

    le tigre blanc.jpgBalram Halwai est un enfant de la région du Bihar en Inde. Intelligent, il saisit très rapidement le destin qui l’attend dans cette province du nord marquée par la pauvreté, la violence, la corruption, lorsqu’il est obligé d’arrêter ses études. Pour ne pas connaître la même fin tragique que son père, un rickshaw vaincu par la misère et la tuberculose, ou encore la fatalité d’un emploi de prolétaire dans un tea shop, comme son frère, il choisit de devenir chauffeur. C’est le début d’une trajectoire marquée du sceau de l’ambition qui le conduit jusqu’à Delhi.

    L’évocation de l’enfance de Balram est l’occasion pour Aravind Adiga de décrire une Inde qui semble avoir raté le coche de la modernité. C’est une inde où les traditions pèsent de tout leur poids sur les individus, où le système de castes est omniprésent dans la grille de lecture de la réalité. Le Bihar de Balram est un univers de quart-monde qui écrase ses habitants sous des structures quasi féodales. C’est une machine à reproduire inlassablement de l’insalubrité, de la corruption, de la pauvreté, de la servilité dans une ambiance aliénante de religiosité et de fatalité.

    C’est cette Inde que Balram veut fuir en devenant le chauffeur d’une riche famille du Bihar. Cette Inde qu’il retrouve échouée, vaincue à Delhi, rejetée aux abords d’un univers complètement différent avec lequel elle coexiste. En effet Balram découvre progressivement une autre Inde de Bihar à Delhi. C’est l’Inde des familles aisées, les propriétaires terriens, les industriels, les entrepreneurs, l’Inde de l’informatique et de la sous-traitance au service de l’Amérique et des pays anglo-saxons. L’inde des riches et des gosses de riches - de retour de leurs études à l’étranger ou pas - avec ses supermarchés, ses galeries marchandes, ses malls, ses dancings, ses putes, ses chiens de garde corrompus et j’en passe.

    Le contact avec cette autre Inde pousse encore plus loin Balram dans sa détermination à échapper à une vie de serviteur. Au fil du roman, la volonté du jeune homme se raffermit, mûrit à force d’humiliations, de frustrations, de péripéties. Son constat de la société indienne est terrible. Elle le mène à une conclusion développée sur plusieurs pages sur ce qu’il appelle la cage aux poules. Il sait que pour s’en sortir, il lui faut plus que sa rage intérieure pour ne plus être une de ces poules, une victime de la reproduction sociale et d’une inertie liée à l’environnement socio-culturel de ce pays et qui est fatale au changement.

    Aravind Adiga fait de son héros une figure de l’individualisme et de l’égoïsme. Balram trace sa destinée et brise ses chaînes en décidant de s’affranchir de la loi, en tuant et en faisant souffrir, mais surtout en se libérant des conventions socio-culturelles de l’Inde, de sa famille et d’une partie de lui-même. Le prix à payer est élevé, mais Balram l’accepte car c’est un tigre blanc, de l’étoffe rare de ceux qui accomplissent leurs rêves. A tout prix. Les entrepreneurs comme il dit ? L’analogie peut faire froid dans le dos.

    Je tiens à préciser que le livre d’Aravind Adiga est plaisant. Outre un ton qui n’a rien de mélodramatique en dépit du propos, les aventures vécues par Balram prennent parfois une tournure tragico-comique, voire carrément drôle dans certains cas. La forme du livre peut aussi être perçue d’un point de vue humoristique : Balram s’adresse dans des lettres au leader chinois Wen Jiabao qui doit visiter l’Inde.

    Aravind Adiga n’hésite pourtant pas à être dur avec son pays. Il y a des passages lucides sur ce qu’est l’Inde d’aujourd’hui. La plus grande démocratie du monde souffre d’une corruption endémique, de profondes inégalités, de progrès socio-économiques mal répartis et de situations sanitaires alarmantes. Tout cela est indigne d’une grande puissance émergente.

    Le tigre blanc a été récompensé par le Booker Prize 2008 et je ne trouve pas cela injustifié. Bon livre.

  • Middlesex - Jeffrey Eugenides

    middlesex.jpgMiddlesex aurait simplement pu être le roman d'apprentissage d'une jeune fille qui découvre en plein milieu de son adolescence qu'elle est un garçon. Cela aurait déja suffi à faire de ce livre, une oeuvre à part, car il ne me semble pas que l'hermaphrodisme soit un sujet légion en littérature. Mais ce livre est plus que cela, plus que le récit d'une vie qui constituerait une sorte de témoignage - tendance voyeuriste ou adepte du sensationnel - comme il en pleut régulièrement de nos jours.

    Middlesex est une véritable saga familiale qui suit sur plusieurs générations le destin d'immigrés grecs venus s'installer en Amérique, à Détroit. Le livre est riche d'anecdotes familiales, de péripéties de la vie, succès, échecs, trahisons, peurs, amitiés, amours, sexe et compagnie, tout ce qui fait de la famille le premier lieu du tragique et de l'aventure. Et de l'extraordinaire, il y en a dans cette famille, notamment l'hermaphrodite de narrateur. 

    Jeffrey Eugenides a un humour subtil et un ton qui le rapproche du lecteur, le plonge dans un projet finalement ambitieux, puisqu'il ne cesse de mêler de manière très étroite, la petite histoire de cette famille d'immigrés à celle des Etats-Unis - plus particulièrement la ville de Détroit -, à ses remous depuis le début des années vingt jusqu'à la fin des années soixante-dix.

    Le livre se fait donc parfois, grâce au talent, à la ludique érudition et à la réflexion de l'auteur, chronique historique, portrait d'une ville et même petit précis scientifique sur l'hermaphrodisme, etc. Pour ne rien gâcher à tout ça, il y a un sens de la construction romanesque, de la formule et une imagination au service du récit qui enchantent, captivent le lecteur.

    Plaisant et efficace.