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guerre - Page 2

  • Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

    Otsuka.jpgDurant l’entre-deux guerres, plusieurs milliers de femmes japonaises ont quitté leur pays pour rejoindre les Etats-Unis. Elles ont traversé le pacifique pour aller épouser des compatriotes déjà installés en Amérique. Si elles ont choisi de se lancer dans une telle aventure, de prendre un mari sur une simple photo ou des lettres convoyées par une marieuse, c’est qu’elles avaient toutes diverses raisons de quitter le Japon. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est qu’elles avaient été trompées, se retrouvant finalement mariées à de pauvres immigrés japonais aux statuts de larbins, débutant une dure vie de labeur et d’exil qui se termine par leur internement dans des camps spéciaux suite à l’attaque de la base américaine de Pearl Harbor par les japonais en 1942.

    Julie Otsuka raconte la trajectoire de toutes ces femmes en huit chapitres brefs qui sont chacun centrés sur des éléments clé de leur histoire. Le roman débute par la traversée du pacifique, raconte leur première nuit « maritale », passe entre autres par la découverte des blancs, la naissance de leurs enfants, pour se terminer par l’épisode historique de leur internement. La romancière parle ainsi des douleurs de l’exil, des espoirs déchus d’une vie meilleure, des existences difficiles marquées par les épreuves et le dur labeur. Ce sont des destins de femme marqués par le racisme, la violence, l’échec, la honte. Des femmes qui ne peuvent plus retourner dans leur pays, essaient tant bien que mal de trouver leur place dans leur nouveau pays, dans leur nouvelle vie  Elles s’adaptent comme elles peuvent tout en essayant de transmettre leur culture à des enfants qui, inéluctablement, s’éloignent, se révèlent en partie étrangers à elles, américains.

    Julie Otsuka ne s’intéresse pas à une de ces femmes en particulier. Elle s’intéresse à toutes. Elle utilise ainsi systématiquement la première personne du pluriel : « nous ». C’est une destinée commune qu’elle dessine à la manière d’un kaléidoscope, associant les détails de la vie de la vie de plusieurs d’entre elles, les variantes autour des mêmes moments de leurs vies. Ces vies existent toutes en même temps, sont placées sur le même pied d’égalité, enchaînées, apparaissant comme autant de voix qui s’entremêlent pour dire à la fois leurs différences au cœur d’une tragédie commune. De temps en temps, dans ce flot de murmures, s’échappe particulièrement une voix, mise en avant par une typographie en italique. Elle semble s’incarner, se détacher, pour cristalliser un moment, un sentiment, un ressenti précis ou symbolique.

    Julie Otsuka arrive à éviter le piège du pathos alors qu’elle raconte des tragédies. Elle met en lumière de manière sobre et convaincante ces vies anonymes et l’épisode historique de l’internement de milliers de japonais durant la seconde guerre mondiale. Elle nous captive à travers des pages quasi incantatoires, psalmodiques, qui suivent leur propre rythme. C’est avec une force tranquille, après des pages parfois très belles, que nous arrivons à un épilogue fort et poignant qui fait disparaître les japonais et laisse la parole aux autres, aux blancs.

    Émouvant. Bien.

  • L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie

    L'autre motié du soleil.jpgL’autre moitié du soleil est un roman formidable. Un autre de plus de Chimamanda Ngozi Adichie après l’excellent Americanah et son recueil de nouvelles Autour de ton cou que j’ai récemment découverts. De facture classique, cette fiction de plus de 600 pages est en réalité un tour de force qui met en valeur la maîtrise narrative et le talent de l’écrivaine nigériane.

    L’autre moitié du soleil est avant tout la chronique d’une guerre qui s’est lentement effacée de la mémoire collective en dépit de son grand retentissement à la fin des années 60 : la guerre du Biafra. Les terrifiantes images du conflit, notamment celles des enfants affamés, avaient pourtant choqué l’opinion publique mondiale. Le Biafra, une des régions d’un Nigéria à peine indépendant, a fait sécession et tenté l’aventure de l’indépendance avant de chuter après quelques années d’une atroce guerre civile. La chronique de ce conflit est faite avec beaucoup de justesse et de lucidité, depuis ses prémisses jusqu’à son dénouement. C’est un récit efficace qui lève le voile sur la tragédie d’une guerre qui vient pulvériser les destinées de chacun des personnages du livre. Aucun ne sort vraiment indemne de ce conflit. Tous sont transformés par la succession d’épreuves confinant à l’horrible qu’ils traversent.

    L’autre moitié du soleil n’est pourtant pas qu’un livre sur la guerre du Biafra. C’est aussi un roman sur l’amour et le mariage. La relation entre la magnifique mais très conventionnelle Olanna issue de la bourgeoisie et le brillant mais fougueux professeur d’université Odenigbo, les deux personnages principaux, est au cœur du livre. Chimamanda Ngozi Adichie déroule lentement une histoire d’amour belle mais douloureuse, finalement chaotique, frappée de plein fouet par la guerre. Les turpitudes de l’amour, qui prennent un relief particulier dans ce contexte, sont également développées à travers la relation amoureuse complexe entre Kainene, la rebelle jumelle d’Olanna et Richard, un apprenti romancier britannique. Loin d’affaiblir le roman, ces histoires d’amour l’enrichissent, l’épaississent, lui offrant de nombreuses possibilités narratives et contribuant à maintenir son souffle sur la longueur. De l’amour en temps de guerre…

    L’autre moitié du soleil est donc logiquement un livre sur le Nigéria de cette époque – et indirectement sur celui d’aujourd’hui. Au-delà de la guerre du Biafra, il aborde directement les conflits ethniques et religieux qui minent le pays – composé principalement d’Igbos, de Yorubas et d’Haoussas -, les espoirs et les désillusions qui ont suivi l’indépendance, les questionnements identitaires postcoloniaux, l’omniprésence de la corruption ou encore les pratiques d’une classe bourgeoise affairiste, très éloignée d’un milieu universitaire plutôt idéaliste et de la majorité désargentée de la population. C’est un roman de la désillusion. Sur le Biafra et sur le Nigéria.

    Le talent de Chimamanda Ngozi Adichie tient à sa capacité à happer et à captiver le lecteur tout au long de son roman. La lecture de l’autre moitié du soleil est une expérience de totale immersion dans une fiction extrêmement bien structurée qui ne cesse de développer des intrigues riches et profondes, sans cesse renouvelées. Le lecteur est emporté par l’atmosphère et l’énergie du roman, placé au plus près des personnages. Ces derniers ne peuvent que le marquer durablement tant Chimamanda Ngozi Adichie arrive à les incarner, les construisant patiemment, les épaississant, les faisant évoluer jusqu’à la fin du roman. Ces destins attachants sont décrits avec beaucoup de justesse à travers une écriture pleine de sensibilité, avec le désir constant que le réalisme recherché et le tragique conté n’emportent pas toute la poésie et le lyrisme. 

     Plus que fortement recommandé.

  • Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé

    Ecoutez-nos-defaites.jpgEcoutez nos défaites est un livre sur la guerre, sur bien évidemment les atrocités qu’elle implique et sur le prix à payer en termes d’humanité. Il n’y a peut-être jamais vraiment de victoire dans la guerre. Ou alors à un prix trop élevé. Beaucoup de victoires s’avèrent en fait être des défaites ou finissent par l’être. Et c’est ce que Laurent Gaudé raconte avec les trois protagonistes historiques de différentes époques qu’il a choisies. Nous suivons donc tout au long du livre, Hannibal Barca, Ulysse Grant et Hailé Sélassié qui nous parlent de leurs défaites respectives.

    Hannibal Barca l’illustre général Carthaginois a cru vaincre Rome au IIIème siècle avant J.C. avant de finir borgne, seul, en exil, en échec et de se suicider. Ulysse Grant, lui aussi général, a remporté la guerre de sécession au prix de la perte de ses idéaux avant de voir son nom associé à la corruption d’un régime qui n’a en outre pas su pérenniser l’héritage de Lincoln sur les droits civiques. Hailé Sélassié, chef des armées de l'Éthiopie, a dû s’enfuir devant l’Italie Mussolinienne avant de perdre le contact avec son peuple à son retour au pouvoir après-guerre puis d’être déposé et assassiné par le sanguinaire putschiste Hailé Mengistu.

    Que de défaites donc qui sont racontées de manière assez plaisante, avec un certain sens épique par Laurent Gaudé qui s’infiltre dans l’esprit de ces quatre personnages historiques. Son propos sur la guerre s’en trouve clairement bien illustré et profite d’un travail documentaire – que des spécialistes pourraient contester – mais qui suffit largement à alimenter la narration romanesque, à captiver, voire à instruire par moments le lecteur.

    Même si la grandiloquence du ton est pénible, les ficelles plutôt voyantes et les sentiments un peu servis à la louche, ce n’est pourtant pas sur cette partie du livre - une toile de fond qui se laisse lire - que porte l’essentiel de mes critiques mais plutôt sur l’intrigue principale qui ne fonctionne pas complètement. Toujours en rapport avec la guerre et la défaite, mais à l’époque contemporaine, Laurent Gaudé tisse une intrigue fictive qui met en lien un agent secret français qui a pour mission d’évaluer, et si nécessaire d’éliminer, un ancien militaire d’élite américain qui aurait tourné trafiquant et gourou à Beyrouth.

    Ce récit principal est faible et convenu dans sa dimension espionnage. Il est marqué par un défaut de crédibilité et un aspect un peu caricatural que n’arrangent pas les principaux protagonistes. Ces derniers sont censés être marqués par la guerre et par des défaites intérieures mais n’arrivent jamais à prendre assez d’épaisseur même si l’on voit très bien où Laurent Gaudé veut en venir. On se laisse prendre par cette histoire qui ne manque pas de rythme mais sans vraiment croire en ces personnages et à leurs drames. Ils n’arrivent pas vraiment à entrer en résonance avec les personnages historiques et les éléments d’actualité (la mort de Ben Laden, les terrains de guerre au Moyen-Orient) qui leur servent de cadre.

    Il est aussi un peu dommage que Laurent Gaudé ait intégré à ce récit principal, cette histoire d’un soir entre l’agent des services secrets français et une archéologue irakienne. Celle-ci est superficielle, un peu trop fleur bleue et artificiellement accrochée au reste du livre même si l’idée d’évoquer les trésors du patrimoine perdus dans les guerres n’est pas inintéressante.

    Au final pas vraiment convaincu.

    Faible.