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  • L’homme qui mit fin à l’histoire - Ken Liu

    Kliu.jpgDans un futur proche, une physicienne nippo-américaine Akemi Kirino permet de réaliser un des plus vieux fantasmes des hommes en rendant possible le voyage dans le temps. Il n’est pas ici question d’une quelconque machine ou autre procédé éculé de science-fiction, mais d’une piste différente: la découverte de particules spécifiques fonctionnant en duo et présents à différents endroits de l’espace-temps. Le problème est que chaque voyage dans le temps à un instant T entraîne la destruction définitive de ces particules et rend ainsi impossible tout autre voyage au même instant. Un voyage qui ne peut en outre être effectué que par une seule personne.

    Original, ce procédé permet à Ken Liu de renouveler les problématiques liées au voyage dans le temps dans la science-fiction et de ne plus se concentrer sur ses paradoxes logiques liés notamment aux possibles interférences avec le passé. Le voyage temporel est ainsi recentré sur la connaissance de l’histoire avec notamment le personnage d’Evan Wei, historien sino-américain, époux de la physicienne Akemi Kirino et utilisateur du procédé. Le professeur Wei décide en effet d’utiliser ce voyage dans le temps pour lever le voile sur l’unité 731. Et c’est un des atouts du livre que d’éclairer le lecteur ignorant sur les agissements de cette unité créée en 1932 dans la foulée de l’invasion de la Mandchourie par le Japon. Cette unité a provoqué la mort de centaines de milliers de chinois en se livrant à des expérimentations biologiques sur les habitants chinois de la province d’Heilongjiang. Son catalogue de cruautés la positionne en bonne place dans le panthéon du crime de guerre ou du crime contre l’humanité : viols, vivisections, amputations, tortures et inoculations de virus etc. Une œuvre criminelle à peine reconnue par le gouvernement Japonais au début des années 2000 et qui reste une épine dans les relations sino-nipponnes.

    Ken Liu ne se contente pas de revenir sur les agissements de l’unité 731 mais mène une réflexion stimulante sur l’histoire, ouvrant un vaste champ de problématiques. Dans quelle mesure ce concept de voyage dans le temps modifie-t-il celui d’histoire ? Est-ce donc la fin des secrets d’états, des crimes passés sous silence ? Quelle responsabilité pour les états (et les personnes) actuels devant la découverte d’atrocités commises dans le passé par leurs prédécesseurs ? Comment s’entendre sur les périodes historiques à visiter et avec quel ordre de priorité ? Quelle valeur attribuer aux témoignages (faussement) historiques, anachroniques et sans observateurs de ces voyages dans le passé ? Dans quelle mesure accepter la contestation de l’histoire comme un travail de (re) construction ? Que vaut une histoire désormais centrée sur les témoignages ? Que penser de la transformation de l’historien en archéologue qui détruit son objet de recherche en même temps qu’il effectue ses fouilles dans le passé ? Et j’en passe.

    Toutes ces interrogations sont nombreuses et finalement digestes grâce au parti-pris littéraire original de Ken-Liu de proposer son récit sous la forme d’un documentaire alternant extraits de témoignages, récits et débats. Ce format ne permet pas vraiment à ses personnages d’exister et d’acquérir la profondeur nécessaire malgré une intrigue intime spécifiquement tissée à cette intention, mais il permet avec un certain brio à différents points de vue et arguments de coexister, voire de s’affronter sur le sujet de l’unité 731 et plus globalement sur l’histoire et le devenir de cette forme originale de voyage spatio-temporel.

    Court mais dense, original et assez subtil dans sa réflexion et dans son propos, tout comme dans sa forme, L’homme qui mit fin à l’histoire est de la très bonne science-fiction.

    Recommandé.

  • Extra pure – Roberto Saviano

    cocaïne,drogue,économie,mafia,guerreComment définir Extra pure ? Peut-être comme un long rail de coke, dont on ne sort pas tout à fait indemne. Tenter de tout dire sur la cocaïne et son trafic, voilà le défi que s’est lancé l’écrivain italien. Sans fard. C’est ainsi qu’on se balade un peu partout sur le globe en suivant la trainée de poudre blanche qui infiltre l’économie mondiale et laisse derrière elle une litanie de corps et une interminable coulée de sang.

    L’entreprise de Roberto Saviano est infiniment courageuse tant l’empire de la coke apparaît tentaculaire et impitoyable. Il faut s’armer d’une incroyable patience pour démêler l’inextricable enchevêtrement de personnes, d’intérêts et de circuits qui permettent à la cocaïne de nourrir les corps en même temps que les mafias, les cartels et les économies dans le monde entier. La minutie, la méticulosité de l’écrivain italien sont, à ce titre, remarquables, et lui permettent d’abattre un travail titanesque qui met à nu un univers barbare et cruel.

    Dans sa volonté d’être exhaustif, Roberto Saviano remonte d’abord aux origines : les champs de coca et la culture de la fameuse feuille. Il déroule ensuite la transformation de la coca en coke(s), ses circuits de transport et de vente qui mènent au cerveau du consommateur. Au passage la chaîne d’intervenants, depuis le producteur aux dealers en passant par toute une série d’intermédiaires de très mauvaise fréquentation, est détaillée, et le système d’irrigation de l’économie mondiale, de blanchiment d’argent mis en lumière.

    Pour ceux qui l’ignorent, Roberto Saviano explique à quel point la cocaïne a envahi le quotidien de la planète. Sa consommation est en expansion, touchant des couches entières de la population occidentale en Europe et aux USA, partant à la conquête de nouveaux marchés. Sa production a fait de l’Amérique latine, un sanglant théâtre, déstabilisant, fragilisant les pouvoirs des états aux profits d’individus ou de cartels sans foi ni loi et au détriment des individus. Son influence néfaste s’étend aussi à l’Afrique où elle exploite les défaillances des gouvernements en place pour tracer des circuits visant à contourner la lutte anti-drogue. En attendant l’Asie…

    Un des mérites de Roberto Saviano est de montrer à quel point le succès de la coke épouse notre époque, celle de la performance et du dépassement, celle de la mondialisation de l’économie aussi. Sur ce dernier point, le livre est particulièrement révélateur s’agissant du pouvoir de la coke de créer des empires, de nourrir l’existence de mafias dont la célèbre Ndrangheta calabraise, d’irriguer des pans entiers de l’économie, obscurs ou pas. A ce titre, les passages consacrés à la manière dont l’argent de la coke a permis de surmonter la crise financière de 2008 sont édifiants.

    Extra pure est une machine rigoureuse et précise dont l’intérêt est indiscutable. Le livre souffre cependant d’un excès de détails qui l’alourdissent considérablement par moments. Dans sa volonté de tout dire sur les guerres de la coke, Roberto Saviano se lance parfois sur de nombreuses pages dans des biographies de barons ou des descriptions précises de leurs règnes sanglants qui peuvent épuiser le lecteur. Cette orgie de détails peut plus globalement obscurcir le schéma d’ensemble de la galaxie de la coke que dessine Roberto Saviano. Et c’est dommage.

    Enfin, élément non négligeable, Roberto Saviano a été sévèrement attaqué pour plusieurs plagiats concernant Extra Pure.

  • Ailleurs en ce pays – Colum McCann

    Ailleurs en ce pays.jpgCe recueil de nouvelles est composé de trois nouvelles qui racontent chacune à leur façon l’Irlande et son histoire tourmentée. Dans chacune de ces nouvelles, le conflit irlandais avec l’Angleterre est traité de manière subtile, omniprésent, mais jamais au premier plan, tout en non-dits et en évitements. Colum McCann s’est attaché à montrer comment l’Irlande est profondément minée par son histoire qui en arrive à créer un fossé entre la génération des pères pleine de ressentiment et celle de leur descendance qui est entre deux eaux, coincés entre le devoir de mémoire, le poids du passé et l’espoir de lendemains différents. Ces nouvelles sont noires, grises exhalant la rudesse d’un pays en souffrance, frustré par un combat qui fut épuisant et qui a marqué les cœurs. Il y a et une violence sourde qui génère une tension palpable dans chacune de ces nouvelles. Si les deux premières nouvelles, plutôt brèves, sont excellentes et condensent le talent de l’auteur de la rivière de l’exil, la troisième, beaucoup plus longue, est moins aboutie, un peu trop diluée. Elle atténue quelque peu la bonne impression d’ensemble du recueil.
    Pour le détail des nouvelles :
    Ailleurs en ce pays : La nouvelle éponyme est très forte, enchaînant une succession de scènes très intenses. Elle est symbolique de cette rage et de cette haine contenue des irlandais envers les anglais. C’est donc l’histoire d’un paysan qui est sur le point de perdre dans un torrent son cheval que des soldats anglais de passage vont sauver. Comment accepter de l’aide de l’ennemi ? Comment digérer cette humiliation supplémentaire ? La tension narrative de cette nouvelle est exceptionnelle et son final brutal, extrême, est dérangeant. Le point de vue de la jeune fille du paysan permet à l’auteur irlandais de mettre en avant les différences d’attitude entre deux générations et de créer un certain équilibre par rapport aux sentiments du paysan. Bien.
    Le bois : Suite à un accident de travail, un ébéniste de talent est désormais paralysé. Sa femme et son aîné acceptent en cachette de fabriquer des hampes pour un défilé en lien avec l’Angleterre pour subvenir à leurs besoins. Le principe de réalité de la mère et de l’aîné se heurte à la haine viscérale de l’anglais du père. Moins dure et marquante que la première nouvelle, celle-ci est plus touchante, avec un côté triste amer qui reste en mémoire. Bien.
    Une grève de la faim : Cette nouvelle est centrée sur la relation entre une mère célibataire et son jeune adolescent dont l’oncle emprisonné a entamé une grève de la faim. Les références à Bobby Sands dont la grève de la faim en 1981 n’a pas réussi à faire plier Margaret Thatcher sont à peine voilées. Ce contexte historique constitue l’arrière-plan d’une nouvelle plutôt lente dont le rythme suit celui de la perte de poids de l’oncle. On est au plus près de cet adolescent dont on partage l’ennui. Il ne sait pas comment s’inscrire et trouver sa place dans ce conflit qui le dépasse. Il a du mal à supporter un héritage si lourd. Frustration et désœuvrement d’un jeune qui se sent dépassé par la réalité de l’Irlande et auquel finalement on n’a pas trop envie de coller aux basques en fait. C’est un peu long, un peu anodin et surtout ça souffre de la comparaison avec les deux autres nouvelles.