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guerre - Page 5

  • Les soldats de Salamine – Javier Cercas

    Les-soldats-de-Salamine.gifLes soldats de Salamine n’est pas un roman, c’est un récit réel. C’est ce qu’explique Javier Cercas lui-même dans son livre. J’irai plus loin que l’auteur espagnol en disant que c’est un triple récit réel. C’est d’abord celui de Javier Cercas, journaliste désargenté, écrivain infructueux, qui à un carrefour de son existence, tombe sur l’histoire qui va la changer, la bouleverser – quand on sait le succès des soldats de Salamine dans le monde.

    Cette partie du récit qui peut moins intéresser les lecteurs potentiels du livre vaut néanmoins le détour. Pas tant sur les détails de la vie de Javier Cercas, mais sur la manière dont il se met en scène en train de poursuivre, d’abord un sujet, de l’approfondir, d’enquêter pour finalement écrire son livre. L’écriture du livre est autant sujet du livre que le récit de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas, puis celle de Miralles. Ce récit du processus de naissance et maturation du livre est le lien entre ces deux histoires, il se confond avec elles. Il constitue le moteur qui fait avancer le livre d’abord dans un mouvement d’éclaircissement de l’histoire de Rafael Sanchez Mazas puis de celle de Miralles qui d’une certaine façon se rejoignent.  

    Ce sont donc deux histoires de guerre qui sont les autres récits réels du livre. Il y a en premier lieu l’incroyable aventure de Rafael Sanchez Mazas. Cet écrivain, poète, intellectuel est un des fondateurs de la phalange. Fait prisonnier pendant la guerre civile espagnole de 1936-39, il échappe à la mort par un miracle qui fonde l’intérêt de Javier Cercas et le nôtre pour lui et son histoire. Fusillé avec d’autres prisonniers par des républicains en déroute, il survit et s’enfuit avant d’être découvert par un des soldats partis à sa recherche. Ce dernier le regarde droit dans les yeux, et sciemment, affirme à ses compagnons qu’il n’y a personne là où il se trouve.

    Javier Cercas s’attarde sur le personnage de Rafael Sanchez Mazas, au centre de cette histoire, puis sur ce qui s’est ensuivi, sur les personnes qui ont recueilli le phalangiste, traitant en creux de la guerre civile espagnole et de la phalange. Ce n’est qu’en second lieu qu’il tente de répondre aux questions les plus lancinantes de cet incroyable épisode de la guerre civile espagnole. Pourquoi ce soldat républicain épargne-t-il Rafael Sanchez Mazas ? Qui est-il ? A quoi pense-t-il à ce moment-là ? C’est là qu’intervient Miralles et son histoire.

    Fascinante, épique, la vie de Miralles mériterait un roman ou un récit à elle toute seule. Elle est liée à  l’aventure de Rafael Sanchez Mazas, mais est plus intéressante pour le livre pour d’autres raisons. Elle permet un élargissement et un approfondissement de la réflexion de Javier Cercas au-delà de la guerre civile espagnole, sur la guerre en générale, les valeurs défendues contre le fascisme, sur l’héroïsme, la destinée et sur la mort. Ce n’est pas un hasard s’il y a un crescendo dans le livre qui fait de cette dernière partie, la plus touchante, la plus forte et la plus profonde aussi. Elle irradie finalement sur le reste du livre et projette une lumière différente sur l’histoire de Rafael Sanchez Mazas.

    Bon livre.

     

  • Exils – Nuruddin Farah

    exils-nuruddin-farah-L-1.jpegAprès des années d’exil, Jeebleh décide de revenir à Mogadiscio en Somalie. Qu’est-ce qui peut bien pousser cet homme à partir si loin de sa femme, de ses filles, de sa vie à New York pour se rendre dans le trou du cul du monde ? L’accident provoqué par un chauffeur de taxi new-yorkais d’origine somalienne ? Le désir de se recueillir sur la tombe de sa mère disparue en son absence ? La volonté de retrouver son ami Bilé qui a eu moins de chance que lui et qui est resté là-bas dans les geôles officielles puis dans l’anarchie qui règne depuis ? L’envie de connaître et de retrouver  Raasta la nièce de ce dernier, une enfant miracle kidnappée en compagnie de son amie Makka, la petite trisomique ? L’appel de la vengeance contre Caloosha, le frère de Bilé ? Un peu de tout ça en réalité. Et c’est ce qui fait d’Exils, un livre riche et dense.

    A la poursuite de tous ces objectifs, Jeebleh erre dans une Mogadiscio en ruines. Le portrait qui ressort de l’ancienne capitale de l’état défaillant de Somalie est sombre, apocalyptique, effrayant. Jeebleh découvre une ville plongée dans le chaos, livrée aux seigneurs de guerre et surtout à des bandes d’adolescents incontrôlables et sanguinaires. Il ne reste plus rien de ce que Jeebleh a connu, sinon des ruines, des décombres. Un monde s’est littéralement effondré pour faire place à une anarchie qui profite à quelques-uns et plonge tous les autres dans une spirale infernale de lutte pour la survie, de combats de clans, etc. Il règne dans Exils, une ambiance de fin du monde qui en fait sa spécificité.

    C’est une atmosphère singulière dans laquelle Nuruddin Farah installe un Jeebleh désarçonné et désorienté, un autre monde dans lequel évoluent selon leur propre logique des personnages qui traversent l’œuvre sans se départir de leur mystère. Pour Jeebleh, il s’agit d’évoluer parmi les avalanches sans n’être jamais sûr de savoir à qui il a affaire (Af Laawe, Seamus, Shanta, Caloosha). Dans cette ville fantôme, tout est incertain et les bruits courent sur ces drôles de personnages que croisent Jeebleh. Il n’y a plus d’innocents par ici et il y a des moments où le lecteur est aussi perdu et angoissé que Jeebleh dans un monde absurde, abscons, rongé par un passé qui ne passe pas. En arrière-plan, le lecteur peut entrevoir, le règne et la chute de Syad Barré, l’infortunée opération de paix « restore hope » de l’armée américaine (cf. La chute du faucon noir de Ridley Scott), etc.

    On peut regretter le dénouement un peu facile et précipité du livre. Comme si Nuruddin Farah ne savait pas comment clore certaines des quêtes de Bilé. On peut également rester de marbre vis-à-vis de la mystique déployée autour de Raasta l’enfant miracle ou déplorer quelques longueurs en rapport avec la disparition de cette dernière. Peut-être le livre aurait-il gagné à accorder une place plus importante à la vengeance de Jeebleh ou à la question de sa mère défunte ? Il faut tout de même reconnaître qu’Exils est doté d’une réelle puissance évocatrice concernant la Somalie. C’est un livre porté par sa galerie de personnages liés les uns aux autres par l’horreur et la mémoire. 

    Une œuvre à découvrir.

  • De l’esprit chez les abrutis – Aleksandar Hemon

    ESP ABR.jpgIl n’est pas inutile de jeter un coup d’œil à la biographie d’Aleksandar Hemon et de réviser l’histoire de la république de Yougoslavie jusqu’à son éclatement avant d’aborder De l’esprit chez les abrutis. Ce recueil de nouvelles est en effet une façon pour l’auteur Bosniaque, aux origines multiples (serbe et ukrainienne), de se raconter et de conter un peu de ce qu’a été feu la Yougoslavie.

    Inégal, pas forcément convaincant et parfois même un peu ennuyeux, De l’esprit chez les abrutis a pour lui d’être ambitieux dans son propos et de faire le pari de l’originalité et de l’imagination dans l’architecture de ces huit nouvelles. Le parti pris de privilégier le comique dans un contexte globalement tragique est également à mettre à son profit. De là à l’encenser comme c’est le cas un peu partout, il y a plus qu’un pas que je ne franchis pas. (Certains qui n’ont pas froid aux yeux ont quand même osé parler de Nabokov et de Kundera…). Bof, bof tout ça.

    Pour le détail :

    Îles : Cette nouvelle, à l’ambiance onirique, écrite sur le mode du souvenir d’enfance avec tout ce qu’il faut du sentiment de nostalgie, vaut surtout pour la confession de l’oncle du narrateur sur la torture qu’il a subie dans un camp de redressement.

    La Vie et l'Oeuvre d'Alphonse Kauders : Je suis resté insensible à l’histoire de ce personnage fictif dont est vaguement reconstituée l’existence à travers un quelconque collage de citations, de faits, d’éléments, forcément inventés, de son existence. Futile, inintéressant et fastidieux. Et sous le prétexte qu’il a rencontré pléthore de célébrités de l’entre-deux guerres jetées en vrac ci et là dans la nouvelle, j’ai vu des comparaisons à Zelig, formidable personnage caméléon de Woody Allen. Au mieux, Alphonse Kauders n’en est qu’une insignifiante copie. 

    Sorge et son réseau d'espions : Enfant, le narrateur imagine son père comme un espion pour la simple raison qu’il voyage hors de Yougoslavie pour son travail et rapporte des objets peu courants à la maison. En même temps, Aleksandar Hemon retrace la vie de Richard Sorge, célèbre espion soviétique qui a tenté de prévenir Moscou de la trahison du pacte Molotov-Ribbentrop. Intéressante au demeurant, cette nouvelle pâtit de sa lecture sur 2 niveaux. La vie de Sorge n’est pas vraiment insérée dans la nouvelle, mais à côté de celle-ci. Elle amoindrit le destin du jeune narrateur et celui de son père à travers un jeu de miroirs pas abouti ente ce dernier et Richard Sorge. Dommage.

    L'Accordéon : L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 par Gavrilo Princip, élément déclencheur de la 1ère guerre mondiale, est le centre de cette nouvelle. Une profondeur historique double est créée, générale car l’effondrement de l’Autriche-Hongrie est prélude à la naissance de la Yougoslavie et intime car l’arrière grand-père du narrateur assiste à cet évènement.

    Échange de propos plaisants : Reconstitution de la mythologie familiale des Hemon qui a un jour enfanté d’une réunion  généalogique orgiaque et gargantuesque qui s’est terminée sur un évènement tragique qui en dit long sur la Yougoslavie. Inventif à défaut d’être vraiment drôle et captivant.

    Une pièce de monnaie : Nouvelle touchante. Plus que la brève idylle entre un photographe de passage à Sarajevo et une fille qui tente d’y survivre ou la forme de l’échange épistolier entre cette dernière et l’auteur, la nouvelle vaut surtout pour la description d’une Sarajevo en ruines, livrée aux snipers et au combat quotidien pour survivre aux horreurs.

    Blind Joseph Pronek & Dead Souls : Sans doute la meilleure nouvelle du recueil. Elle raconte l’exil d’un certain Josef Pronek, alter ego de l’écrivain, à Chicago. Comment il y arrive et y reste. Elle est centrée sur le décalage que ressent le narrateur entre la réalité du monde américain et lui alors que de l’autre côté de l’Atlantique la guerre civile déchire son pays. Exil, déracinement, tribulations d’un précaire immigré comme un autre chez l’oncle Sam.

    Mirage de la vie : Une autre nouvelle sur le modèle du souvenir d’enfance pour clore le recueil comme il est entamé. Mirage de la vie, titre d’un film américain, mirage de la vie au cinéma et à la télévision. Mirage des êtres qui disparaissent. Nouvelle quelconque sur la perte des êtres familiers.