Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

guerre - Page 6

  • Exils – Nuruddin Farah

    exils-nuruddin-farah-L-1.jpegAprès des années d’exil, Jeebleh décide de revenir à Mogadiscio en Somalie. Qu’est-ce qui peut bien pousser cet homme à partir si loin de sa femme, de ses filles, de sa vie à New York pour se rendre dans le trou du cul du monde ? L’accident provoqué par un chauffeur de taxi new-yorkais d’origine somalienne ? Le désir de se recueillir sur la tombe de sa mère disparue en son absence ? La volonté de retrouver son ami Bilé qui a eu moins de chance que lui et qui est resté là-bas dans les geôles officielles puis dans l’anarchie qui règne depuis ? L’envie de connaître et de retrouver  Raasta la nièce de ce dernier, une enfant miracle kidnappée en compagnie de son amie Makka, la petite trisomique ? L’appel de la vengeance contre Caloosha, le frère de Bilé ? Un peu de tout ça en réalité. Et c’est ce qui fait d’Exils, un livre riche et dense.

    A la poursuite de tous ces objectifs, Jeebleh erre dans une Mogadiscio en ruines. Le portrait qui ressort de l’ancienne capitale de l’état défaillant de Somalie est sombre, apocalyptique, effrayant. Jeebleh découvre une ville plongée dans le chaos, livrée aux seigneurs de guerre et surtout à des bandes d’adolescents incontrôlables et sanguinaires. Il ne reste plus rien de ce que Jeebleh a connu, sinon des ruines, des décombres. Un monde s’est littéralement effondré pour faire place à une anarchie qui profite à quelques-uns et plonge tous les autres dans une spirale infernale de lutte pour la survie, de combats de clans, etc. Il règne dans Exils, une ambiance de fin du monde qui en fait sa spécificité.

    C’est une atmosphère singulière dans laquelle Nuruddin Farah installe un Jeebleh désarçonné et désorienté, un autre monde dans lequel évoluent selon leur propre logique des personnages qui traversent l’œuvre sans se départir de leur mystère. Pour Jeebleh, il s’agit d’évoluer parmi les avalanches sans n’être jamais sûr de savoir à qui il a affaire (Af Laawe, Seamus, Shanta, Caloosha). Dans cette ville fantôme, tout est incertain et les bruits courent sur ces drôles de personnages que croisent Jeebleh. Il n’y a plus d’innocents par ici et il y a des moments où le lecteur est aussi perdu et angoissé que Jeebleh dans un monde absurde, abscons, rongé par un passé qui ne passe pas. En arrière-plan, le lecteur peut entrevoir, le règne et la chute de Syad Barré, l’infortunée opération de paix « restore hope » de l’armée américaine (cf. La chute du faucon noir de Ridley Scott), etc.

    On peut regretter le dénouement un peu facile et précipité du livre. Comme si Nuruddin Farah ne savait pas comment clore certaines des quêtes de Bilé. On peut également rester de marbre vis-à-vis de la mystique déployée autour de Raasta l’enfant miracle ou déplorer quelques longueurs en rapport avec la disparition de cette dernière. Peut-être le livre aurait-il gagné à accorder une place plus importante à la vengeance de Jeebleh ou à la question de sa mère défunte ? Il faut tout de même reconnaître qu’Exils est doté d’une réelle puissance évocatrice concernant la Somalie. C’est un livre porté par sa galerie de personnages liés les uns aux autres par l’horreur et la mémoire. 

    Une œuvre à découvrir.

  • De l’esprit chez les abrutis – Aleksandar Hemon

    ESP ABR.jpgIl n’est pas inutile de jeter un coup d’œil à la biographie d’Aleksandar Hemon et de réviser l’histoire de la république de Yougoslavie jusqu’à son éclatement avant d’aborder De l’esprit chez les abrutis. Ce recueil de nouvelles est en effet une façon pour l’auteur Bosniaque, aux origines multiples (serbe et ukrainienne), de se raconter et de conter un peu de ce qu’a été feu la Yougoslavie.

    Inégal, pas forcément convaincant et parfois même un peu ennuyeux, De l’esprit chez les abrutis a pour lui d’être ambitieux dans son propos et de faire le pari de l’originalité et de l’imagination dans l’architecture de ces huit nouvelles. Le parti pris de privilégier le comique dans un contexte globalement tragique est également à mettre à son profit. De là à l’encenser comme c’est le cas un peu partout, il y a plus qu’un pas que je ne franchis pas. (Certains qui n’ont pas froid aux yeux ont quand même osé parler de Nabokov et de Kundera…). Bof, bof tout ça.

    Pour le détail :

    Îles : Cette nouvelle, à l’ambiance onirique, écrite sur le mode du souvenir d’enfance avec tout ce qu’il faut du sentiment de nostalgie, vaut surtout pour la confession de l’oncle du narrateur sur la torture qu’il a subie dans un camp de redressement.

    La Vie et l'Oeuvre d'Alphonse Kauders : Je suis resté insensible à l’histoire de ce personnage fictif dont est vaguement reconstituée l’existence à travers un quelconque collage de citations, de faits, d’éléments, forcément inventés, de son existence. Futile, inintéressant et fastidieux. Et sous le prétexte qu’il a rencontré pléthore de célébrités de l’entre-deux guerres jetées en vrac ci et là dans la nouvelle, j’ai vu des comparaisons à Zelig, formidable personnage caméléon de Woody Allen. Au mieux, Alphonse Kauders n’en est qu’une insignifiante copie. 

    Sorge et son réseau d'espions : Enfant, le narrateur imagine son père comme un espion pour la simple raison qu’il voyage hors de Yougoslavie pour son travail et rapporte des objets peu courants à la maison. En même temps, Aleksandar Hemon retrace la vie de Richard Sorge, célèbre espion soviétique qui a tenté de prévenir Moscou de la trahison du pacte Molotov-Ribbentrop. Intéressante au demeurant, cette nouvelle pâtit de sa lecture sur 2 niveaux. La vie de Sorge n’est pas vraiment insérée dans la nouvelle, mais à côté de celle-ci. Elle amoindrit le destin du jeune narrateur et celui de son père à travers un jeu de miroirs pas abouti ente ce dernier et Richard Sorge. Dommage.

    L'Accordéon : L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 par Gavrilo Princip, élément déclencheur de la 1ère guerre mondiale, est le centre de cette nouvelle. Une profondeur historique double est créée, générale car l’effondrement de l’Autriche-Hongrie est prélude à la naissance de la Yougoslavie et intime car l’arrière grand-père du narrateur assiste à cet évènement.

    Échange de propos plaisants : Reconstitution de la mythologie familiale des Hemon qui a un jour enfanté d’une réunion  généalogique orgiaque et gargantuesque qui s’est terminée sur un évènement tragique qui en dit long sur la Yougoslavie. Inventif à défaut d’être vraiment drôle et captivant.

    Une pièce de monnaie : Nouvelle touchante. Plus que la brève idylle entre un photographe de passage à Sarajevo et une fille qui tente d’y survivre ou la forme de l’échange épistolier entre cette dernière et l’auteur, la nouvelle vaut surtout pour la description d’une Sarajevo en ruines, livrée aux snipers et au combat quotidien pour survivre aux horreurs.

    Blind Joseph Pronek & Dead Souls : Sans doute la meilleure nouvelle du recueil. Elle raconte l’exil d’un certain Josef Pronek, alter ego de l’écrivain, à Chicago. Comment il y arrive et y reste. Elle est centrée sur le décalage que ressent le narrateur entre la réalité du monde américain et lui alors que de l’autre côté de l’Atlantique la guerre civile déchire son pays. Exil, déracinement, tribulations d’un précaire immigré comme un autre chez l’oncle Sam.

    Mirage de la vie : Une autre nouvelle sur le modèle du souvenir d’enfance pour clore le recueil comme il est entamé. Mirage de la vie, titre d’un film américain, mirage de la vie au cinéma et à la télévision. Mirage des êtres qui disparaissent. Nouvelle quelconque sur la perte des êtres familiers. 

  • Johnny chien méchant – Emmanuel Dongala

    9782268067308FS.gifVoilà un moment que je souhaitais lire Johnny chien méchant, titre figurant quelque part au milieu de mon interminable pile à lire. Non seulement en raison de son sujet, les enfants soldats, mais aussi parce que je souhaitais une autre « rencontre » avec Emmanuel Dongala. J’étais vraiment resté sur ma faim, il y a quelque années de cela, avec le pourtant prometteur un fusil dans la main et un poème dans la poche – génie du titre… - sans renoncer à explorer l’œuvre du renommé écrivain congolais. On verra ce qu’il en sera de photo de groupe au bord du fleuve que je compte lire également, mais je dois dire déjà que Johnny chien méchant n’a pas totalement réussi à me convaincre.

    Johnny chien méchant, c’est un de ces enfants-soldats qui peuplent les guerres africaines, plus particulièrement depuis les années 90. Johnny sévit au Congo dans une de ces guerres dont le contexte est vaguement défini par Emmanuel Dongala – peu importe en fait - si ce n’est pour stigmatiser leur absurdité – les Mayi Dogo contre les Dogo Mayi... Johnny vole, viole, tue, torture plus vite que son ombre, instrument de terreur aux mains de ceux qui luttent pour le pouvoir. La description des exactions commises par Johnny est effrayante. Vraiment. Le lecteur est rapidement et intensément plongé dans le champ de ruines que laissent derrière eux ces machines de guerre.

    C’est une des réussites du roman d’Emmanuel Dongala. Tout comme son parti pris de faire de Johnny un imbécile complexé qui se prend pour un intellectuel alors qu’il n’a que quelques années d’école primaire - plus que ses comparses, certes – et des notions plus qu’embrouillées des soubresauts politiques et conflits internationaux.  Emmanuel Dongala expose ainsi la bêtise de ces enfants confrontés à la mondialisation culturelle du néant et de la violence – Rambo, ninjas, tchétchènes etc. – à qui on offre la possibilité de se livrer à toutes leurs pulsions hors de tout cadre éducationnel et contrôle social.

    L’auteur congolais a choisi d’élaborer un roman duophonique puisqu’en alternance régulière avec les chapitres sur Johnny, l’occasion est donnée au lecteur de suivre Laokolé. Pendant opposé de Johnny chien méchant, cette jeune fille est un parangon de vertu. Brillante, bien élevée, courageuse, elle est d’un dévouement qui laisse sans voix. Elle permet aussi d’aborder les aventures du point de vue des victimes. Rien ne lui est épargné. Je passe sur son cas personnel pour citer en vrac la mort, la mutilation, la torture des proches, la destruction, l’abandon de quasiment toutes possessions matérielles, la fuite permanente pour échapper aux exactions, la peur, la faim, la foule, l'abîme d’une situation qui semble sans issue, sans espoir. Johnny et Laokolé, deux trajectoires qui se croisent en permanence dans un ballet plutôt maîtrisé par Emmanuel Dongala.

    Mais alors qu’est ce qui ne va pas avec Johnny chien méchant malgré les éléments en sa faveur exposés ci-dessus ? Le manichéisme. Est-il possible de construire encore aujourd’hui des personnages aussi binaires ? Laokolé est si fatigante de perfection et de vertu, de candeur qu’on en finit par souhaiter qu’il lui arrive malheur… Tout blanc pour elle et tout noir pour Johnny qui ne bénéficie pas de plus de contrastes. La complexité n’est pas au rendez-vous avec les personnages et c’est dommage car Emmanuel Dongala a déjà choisi de s’affranchir d’un contexte précis et documenté qui leur donnerait plus de profondeur et enrichirait l’ouvrage. En plus, la structure narrative alternée semble renforcer ce côté simplissime et binaire.

    Difficile parfois d’échapper à l’impression d’entendre une interminable leçon de morale pour expliquer le bien et le mal, les méchants et les gentils… C’en est terrible et long à force.  Il y a une volonté didactique chez Emmanuel Dongala qui nuit peut-être à son œuvre – c’était déjà le cas dans un fusil dans la main et un poème dans la poche.  C’est peut-être elle qui lui fait perdre de la finesse et de la complexité dans ses situations comme dans son propos, même quand les questions qu’il souhaite aborder sont valides et intéressantes. Tel est ainsi le cas du rôle, du pouvoir et de l’action des occidentaux et des organisations humanitaires dans les conflits en Afrique Subsaharienne.

    Dernier point: la langue. Je n’ai rien contre le fait qu’Emmanuel Dongala ait choisit des points de vue internes pour Johnny et Laokolé, mais il est vrai que ce choix a généré chez moi l’attente de deux voix singulières. Si voix distinctes, il y a effectivement, le travail sur la langue n’arrive pas forcément à les faire coller à Johnny et à Laokolé. Il y a un trop grand décalage entre le vocabulaire, les personnalités, le contexte et les situations. Ces voix ne sont pas toujours Johnny et Laokolé mais racontent Johnny et Laokolé alors que le point de vue est interne. Ça peut paraître alambiqué ou seulement affaire de ressenti mais c’est essentiel. Il y a même des incohérences – notamment avec Johnny, entre sa voix et ce que l’on sait de lui, de son niveau scolaire par exemple. Sur ce plan là, et sur bien d’autres, le livre d’Emmanuel Dongala souffre beaucoup de la comparaison avec le formidable Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma.