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histoire - Page 3

  • Pour l’empereur - Yi Munyol

    poster_48212.gifAinsi en a décidé Lettré Chong à la naissance de son fils, dans le village perdu des Pierres-Blanches, aux confins de la Corée, en ce dix-neuvième siècle finissant : son fils sera le prochain empereur de la péninsule. Dusse- t-il tout sacrifier à cette ambition. Dusse-t-il tordre la réalité pour qu’elle se conforme à ce désir peu raisonnable et peu fondé. Il n’y aura pas d’autre alternative pour son fils dont pour l’empereur raconte donc l’existence.

    A travers ce faux récit, cette fausse reconstitution de la vie d’un empereur, Yi Munyol s’attache à démonter la littérature hagiographique concernant les empereurs dont il adopte les codes pour mieux les détourner. Plus généralement, c’est une charge moqueuse contre les légendes, leurs naissances et leurs utilisations à des fins politiques ou même privées. Les différents épisodes peu glorieux de la vie de cet empereur fantoche sont déguisés, transformés et magnifiés dans un exercice littéraire de magnification et d’édification d’une épopée fallacieuse. A chaque aventure, Yi Munyol mentionne le point de vue des détracteurs de son empereur pour mieux les dénigrer. C’est une façon détournée de révéler la vérité sur cette légende, de lever un coin du voile et donc de garder  une distance critique et humoristique par rapport au récit principal.

    Il y a quelque chose de Don Quichotte, mais aussi un peu du prince Mychkine et de Giovanni Drogo chez cet empereur d’opérette. Elevé dans cette mystique de la prédestination et dans la perspective d’une grande destinée, c’est un naïf, épris de justice, complètement déconnecté de la réalité, désireux de coller le plus possible au rôle écrit pour lui. Il va ainsi passer son temps à accumuler les déconvenues et à attendre son heure de gloire qui ne viendra jamais alors même qu’il vit une période charnière de l’histoire de la Corée.

    En effet, si les aventures de l’empereur sont factices, Yi Munyol les inscrit dans un cadre historique réel, sur une période qui court depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 70. Pour l’empereur couvre ainsi les évènements majeurs qui ont bouleversé l’histoire récente de la Corée : l’effondrement de la dynastie Yi et la colonisation par le Japon Meiji, la seconde guerre mondiale, l’indépendance, la guerre de Corée et la partition, entre autres. C’est une période difficile pour la Corée qui justifie la mission de l’empereur dans le rôle du sauveur à la tête de la révolte.

    Un sauveur pathétique et  grandiloquent, engoncé dans un savoir et une culture dépassés qui permet à Yi Munyol d’aborder de manière indirecte des questions qui traitent de la culture traditionnelle coréenne face à la modernité. Questions dont la portée peut-être élargie. Quel est encore le sens de toute cette mythologie, de tout ce savoir ancestral  - le livre est truffé de références culturelles qui rendent indispensables les notes de fin de livre - et cette façon de vivre dont l’empereur se veut le porteur face à une Corée qui ne cesse de changer, de se moderniser et de s’ouvrir aux influences étrangères, à l’occidentalisation ? Impossible de nier qu’une partie du ridicule de l’empereur tient justement à son caractère passéiste et dépassé. Il ne s’agit pas ici seulement de folie ou d’illusion même si ce sont des éléments centraux du livre.

    Souvent à la lecture du livre, on se dit que quelqu’un ou quelque chose va bien finir par tirer le pseudo-empereur de ce rêve éveillé et le ramener à la réalité brutale des changements irréversibles en cours dans son pays, de sa quasi-folie, mais non. Il y a comme une fatalité de cette destinée tracée par Lettré Chong, son père, comme une malédiction impossible à renverser, qui le maintiennent dans cette illusion grotesque, parfois au prix de petits miracles. En même temps, peut-il en être autrement ? Mieux, doit-il en être autrement sachant que sortir de cette mystification équivaudrait pour l’empereur à l’effondrement même de son existence, une défaite du sens qui ne pourrait signifier que la victoire totale et irréversible de ses ennemis et ceux de la Corée.

    Avec Pour l’empereur, Yi Munyol confirme une force narrative déjà démontrée dans Le poète ou dans Notre héros défiguré. Ambitieuse sur le plan littéraire, cette œuvre empoigne avec subtilité l’histoire récente de la Corée pour délivrer un récit drôle et pathétique, porteur d’une réflexion sur le destin, subi ou choisi, le conflit entre tradition et modernité, la mémoire, l’écriture de l’histoire.

    Remarquable.

  • Peste et Choléra – Patrick Deville

    peste-cholera.jpgYersinia Pestis. Voici ce qui reste pour les mémoires les plus méritantes d’Alexandre Yersin. Ce n’est pas complètement faire justice à un homme complexe, dont la destinée remarquable est l’objet du dernier livre de Patrick Deville. Après avoir couru sur les traces de l’ignoble William Walker en Amérique Latine, sur celle de Savorgnan de Brazza et des explorateurs en Afrique, puis d’Henri Mouhot aux alentours du Cambodge ? Patrick Deville s’attache à dessiner le portrait d’Alexandre Yersin et avec lui, celui de la naissance de la microbiologie et celui de l’Indochine.

     Impossible de ne pas être fasciné par la figure unique d’Alexandre Yersin. Médecin émérite, l’homme est un des membres les plus brillants de la bande à Pasteur qui bouleverse les sciences de la biologie et marque l’aube de la microbiologie à la fin du 19ème siècle. Alexandre Yersin n’a pas seulement découvert le bacille de la peste en 1894, mais aussi  la toxine diphtérique bien avant cela en 1886, à seulement 26 ans. Sa destinée aurait certainement été autre et peut-être moins passionnante ou plus glorieuse qui sait, s’il n’avait décidé après avoir vu la mer de devenir explorateur. C’est ainsi qu’entre 1891 et 1894, il mène des expéditions dans l’Asie française du Sud-Est : l’Indochine, Annam,la Cochinchine.

    Patrick Deville explore jusque dans les moindres recoins une vie hors des sentiers battus et une personnalité hors-normes. Alexandre Yersin, c’est le génie qui ne cherche pas spécialement la lumière et les honneurs mais qui sait en profiter et les utiliser. C’est le scientifique qui par ennui ou par dilettantisme finit par s’éparpiller dans l’acquisition autodidacte d’un savoir multiple, protéiforme plutôt que d’aller au bout d’une recherche spécialisée.  C’est le brillant esprit qui n’a que faire des choses matérielles et qui pourtant finit par être riche en devenant un immense producteur d’hévéa et en créant son propre petit empire, son propre monde, dans son paradis de Nha Trang, son utopie.

    Si Patrick Deville frôle parfois l’hagiographie, contrairement au sort réservé aux personnages de ses livres précédents, il n’en demeure pas moins que son livre et ce portrait restent fascinants. Ce n’est pas une biographie, c’est comme les ouvrages précédents, une porte ouverte sur l’histoire telle qu’on aimerait qu’elle soit toujours racontée. Comme une formidable aventure, comme un roman épatant qui s’écrit dans un nœud inextricable de coïncidences, de hasards, d’interactions humaines, dans l’inexorable marche en avant et le vacarme de la grande Histoire, depuis la défaite de 1870 jusqu’à celle de 1940. C’est tout simplement passionnant, alerte, écrit sur un ton léger, joueur, avec une réelle maîtrise du sujet.

    A force de naviguer dans le 19ème siècle, sur les 4 continents, Patrick Deville arrive avec un savoir-faire désormais évident – et un peu visible – à établir des parallèles entre les hommes, à dresser des ponts entre leurs histoires, à démêler les fils de l’histoire. Il faut savourer la manière dont il raconte Pasteur et sa descendance scientifique et jouir des clins d’œil qu’il fait à ses ouvrages précédents, évoquant le contexte d’un monde en pleine ébullition qui voit les explorateurs, les conquérants, les génies et les fous émerger partout. On voit passer plus ou moins régulièrement en fond, d’immenses figures comme Arthur Rimbaud, Céline, Stanley ou encore d’autres moins  évidentes comme Auguste Pavie, Paul Doumer ou Emile Roux

    On peut regretter que la structure du livre soit un peu moins complexe que celle des ouvrages précédents de Patrick Deville. Ce dernier a décidé de s’effacer presque complètement de son œuvre cette fois-ci. Son fantôme du futur et les références à l’époque actuelle ne remplacent pas les structures narratives, parfois alambiquées comme dans Pura Vida ou inspirées comme dans Equatoria. Malgré tout, Peste et Choléra semble promis à une flopée de prix en cette rentrée littéraire 2012 et ce n’est que justice, au moins pour ce qui est quasiment une tétralogie et une œuvre remarquable, quelque part entre la littérature de voyage, la biographie, l’exercice de style et l’Histoire

  • De l’esprit chez les abrutis – Aleksandar Hemon

    ESP ABR.jpgIl n’est pas inutile de jeter un coup d’œil à la biographie d’Aleksandar Hemon et de réviser l’histoire de la république de Yougoslavie jusqu’à son éclatement avant d’aborder De l’esprit chez les abrutis. Ce recueil de nouvelles est en effet une façon pour l’auteur Bosniaque, aux origines multiples (serbe et ukrainienne), de se raconter et de conter un peu de ce qu’a été feu la Yougoslavie.

    Inégal, pas forcément convaincant et parfois même un peu ennuyeux, De l’esprit chez les abrutis a pour lui d’être ambitieux dans son propos et de faire le pari de l’originalité et de l’imagination dans l’architecture de ces huit nouvelles. Le parti pris de privilégier le comique dans un contexte globalement tragique est également à mettre à son profit. De là à l’encenser comme c’est le cas un peu partout, il y a plus qu’un pas que je ne franchis pas. (Certains qui n’ont pas froid aux yeux ont quand même osé parler de Nabokov et de Kundera…). Bof, bof tout ça.

    Pour le détail :

    Îles : Cette nouvelle, à l’ambiance onirique, écrite sur le mode du souvenir d’enfance avec tout ce qu’il faut du sentiment de nostalgie, vaut surtout pour la confession de l’oncle du narrateur sur la torture qu’il a subie dans un camp de redressement.

    La Vie et l'Oeuvre d'Alphonse Kauders : Je suis resté insensible à l’histoire de ce personnage fictif dont est vaguement reconstituée l’existence à travers un quelconque collage de citations, de faits, d’éléments, forcément inventés, de son existence. Futile, inintéressant et fastidieux. Et sous le prétexte qu’il a rencontré pléthore de célébrités de l’entre-deux guerres jetées en vrac ci et là dans la nouvelle, j’ai vu des comparaisons à Zelig, formidable personnage caméléon de Woody Allen. Au mieux, Alphonse Kauders n’en est qu’une insignifiante copie. 

    Sorge et son réseau d'espions : Enfant, le narrateur imagine son père comme un espion pour la simple raison qu’il voyage hors de Yougoslavie pour son travail et rapporte des objets peu courants à la maison. En même temps, Aleksandar Hemon retrace la vie de Richard Sorge, célèbre espion soviétique qui a tenté de prévenir Moscou de la trahison du pacte Molotov-Ribbentrop. Intéressante au demeurant, cette nouvelle pâtit de sa lecture sur 2 niveaux. La vie de Sorge n’est pas vraiment insérée dans la nouvelle, mais à côté de celle-ci. Elle amoindrit le destin du jeune narrateur et celui de son père à travers un jeu de miroirs pas abouti ente ce dernier et Richard Sorge. Dommage.

    L'Accordéon : L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 par Gavrilo Princip, élément déclencheur de la 1ère guerre mondiale, est le centre de cette nouvelle. Une profondeur historique double est créée, générale car l’effondrement de l’Autriche-Hongrie est prélude à la naissance de la Yougoslavie et intime car l’arrière grand-père du narrateur assiste à cet évènement.

    Échange de propos plaisants : Reconstitution de la mythologie familiale des Hemon qui a un jour enfanté d’une réunion  généalogique orgiaque et gargantuesque qui s’est terminée sur un évènement tragique qui en dit long sur la Yougoslavie. Inventif à défaut d’être vraiment drôle et captivant.

    Une pièce de monnaie : Nouvelle touchante. Plus que la brève idylle entre un photographe de passage à Sarajevo et une fille qui tente d’y survivre ou la forme de l’échange épistolier entre cette dernière et l’auteur, la nouvelle vaut surtout pour la description d’une Sarajevo en ruines, livrée aux snipers et au combat quotidien pour survivre aux horreurs.

    Blind Joseph Pronek & Dead Souls : Sans doute la meilleure nouvelle du recueil. Elle raconte l’exil d’un certain Josef Pronek, alter ego de l’écrivain, à Chicago. Comment il y arrive et y reste. Elle est centrée sur le décalage que ressent le narrateur entre la réalité du monde américain et lui alors que de l’autre côté de l’Atlantique la guerre civile déchire son pays. Exil, déracinement, tribulations d’un précaire immigré comme un autre chez l’oncle Sam.

    Mirage de la vie : Une autre nouvelle sur le modèle du souvenir d’enfance pour clore le recueil comme il est entamé. Mirage de la vie, titre d’un film américain, mirage de la vie au cinéma et à la télévision. Mirage des êtres qui disparaissent. Nouvelle quelconque sur la perte des êtres familiers.