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histoire - Page 5

  • Trains étroitement surveillés – Bohumil Hrabal

    TES.jpgMilos Hrma est stagiaire dans une petite gare en République Tchèque durant la seconde guerre mondiale. Il est de retour après un congé dû à une tentative de suicide. Qu’est ce qui a bien pu pousser ce timide jeune homme d’une vingtaine d’années à un tel acte ? On peut bien se le demander à la description qui est faite de ce petit bled ennuyeux et du quotidien de Milos, pas des plus excitants, entre le chef de gare Lansky et son adjoint Hubicka. L’amour, bien sûr, à vingt ans, forcément. Sauf qu’il ne s’agit pas vraiment de romantisme ici.

    A la base de trains étroitement surveillés, il y a un échec, avec ce qu’il se doit de tragique mais aussi une dimension ironique et comique (cf. Milan Kundera). Milos Hrma est un jeune garçon qui échoue à devenir un homme. Ce qui est d’autant plus pathétique que son supérieur, l’adjoint Hubicka, est dans le même temps montré du doigt pour ses mœurs volages. Il a en effet culbuté une jeune femme dans cette même gare, à son poste de travail, poursuivant l’offense aux gens de bonne moralité jusqu’à noircir de mots le postérieur de sa partenaire avec le tampon de la gare, un outil de travail.

    Bohumil Hrabal se moque de la moralité et de la pruderie des gens du village, de la respectabilité, de la bienséance. Il dit l’envie qui peut se cacher derrière l'indignation. Il ne s'agit pas seulement de tout contrôler, régenter mais aussi de vouloir être à la place de l’homme de peu de vertu – tous se demandent en fait pourquoi l’adjoint Hubicka et pas eux ? L'auteur tchèque jette aussi un regard taquin sur l’amour et l’adolescence. Il introduit le rire dans les choses les plus sérieuses à cet âge là - et pas uniquement - : le sexe et l’amour. La scène entre Milos Hrma et Mme Lansky est d’ailleurs mémorable.

    Le tout se déroule dans une ambiance onirique, surréaliste, imagée, parfois étrange, qui peut faire perdre de la tangibilité au roman mais lui confère une réelle spécificité. Il n’est ainsi pas forcément aisé de rentrer dans l’univers de Trains étroitement surveillés. L’anecdote y côtoie la grande histoire et le mélange des tons et des genres est la règle. C’est la marque de l’écrivain tchèque qui oscille entre l’absurde ou le burlesque et le dramatique ou le tragique avec notamment la seconde guerre mondiale. C’est la toile de fond du roman et elle n’est pas anodine.

    Bohumil Hrabal dit l’horreur et la brutalité de la guerre, son absurdité aussi, mais à sa façon. Avec de l’ironie et du comique concernant la mort du grand père de Milos Hrma, avec des passages plutôt durs sur le convoi des animaux qui peuvent prêter à des analogies avec les êtres humains (cf. Curzio Malaparte). La seconde guerre mondiale est justement le contexte qui donne à Milos Hrma l’occasion de devenir doublement un homme et d’épouser un destin très évitable, marqué par le sceau de la fatalité de l’histoire. Il y a de l’intensité dans le dénouement choisi par Bohumir Hrabal. Et encore de la dérision. Je ne résiste pas au plaisir de citer la dernière phrase du roman qui fait allusion aux allemands et à la tragédie du second conflit mondial: "Vous n’aviez qu’à rester chez vous, assis sur votre cul".

    Un livre original et déroutant. Dans la lignée d’une trop bruyante solitude

  • Pura Vida – Vie et mort de William Walker – Patrick Deville

    pura vida.jpgPura Vida, c’est l’incroyable histoire de William Walker, un aventurier américain qui a réussi au milieu du XIXème siècle à devenir le président du Nicaragua. Destin hors normes que celui de ce conquérant atypique qui à la suite d’une tragédie personnelle s’est lancé, jusqu’à sa mort tragique au Honduras, dans une folle et vaste tentative de conquête de plusieurs pays d’Amérique centrale. C’est une histoire riche en rebondissements que narre Patrick Deville. Les multiples tentatives de William Walker sont marquées du sceau de l’échec avec des accents épiques et pathétiques à la fois. Mercenaires, armées de fortunes, fuites dans la jungle, campagnes interminables et mal préparées, pillages, massacres, alliances friables et incertaines, héroïsme et décadence, sont les ingrédients de ce roman.

    Patrick Deville a pris le parti de mettre en scène un narrateur écrivain en train de faire les recherches en Amérique Centrale pour écrire la vie et la mort de William Walker. Sa progression est plus ou moins celle du lecteur qui le suit dans une sorte de road trip dont les résultats dépassent assez rapidement l’histoire de William Walker. Le narrateur s’immerge dans l’histoire très mouvementée de cette région du monde et au fil de ses rencontres avec notamment des écrivains, d’anciens révolutionnaires sandinistes. Le récit se gonfle rapidement des évènements et des personnages qui ont animé l’histoire du Nicaragua et des pays voisins depuis l’époque de William Walker.

    La prouesse du livre est d’arriver à retranscrire une ambiance unique propre à ces pays qui ont été le théâtre de la folle utopie de la révolution, qui ont connu les dictatures sanglantes et qui semblent désormais plongés dans une espèce de torpeur. Le livre de Patrick Deville est très détaillé et fourmille de milliers de détails qui donnent authenticité et intérêt à Pura Vida. Le travail de recherche est impressionnant et la passion de l’auteur pour ces histoires est transmise. Il y a quelque chose de fou et d’absolu, de désespéré et de grand, dans la vie et la mort de William Walker et dans celle de tous ces protagonistes qui défilent : le Che, Sandino, Les Somoza, etc. Cependant le livre est quelque part victime de sa construction. Eclatée, mêlée à celle d’autres personnages historiques, la vie et la mort de William Walker est parfois diluée, moins présente, pas aussi saignante et passionnante qu’elle ne pourrait l’être.

    Patrick Deville se libère de la chronologie également, et du coup c’est parfois tortueux, dense et un peu brouillon aussi, alors avouons qu’un dictionnaire ou un petit précis d’histoire de l’Amérique centrale peut-être utile pour remettre tout ça en ordre. Pour terminer, les passages narratifs concernant la petite vie du narrateur et ses rencontres avec des personnalités qui ont fait ou qui connaissent l’histoire de cette région sont parfois un peu longs et relativement vides.

    Certainement pas un chef d'oeuvre, handicapé par les défauts cités plus haut, Pura Vida n’en demeure pas moins un livre intéressant, doté d’un caractère propre et qui ouvre une multitude de portes sur l’histoire du Nicaragua et de l’Amérique centrale.

  • U.S.A - Dos Passos

    usa_d2945.jpgMon enthousiasme est sans bornes lorsque je parle de U.S.A. Mes mots peuvent être hésitants alors que je veux transmettre ma passion concernant cette trilogie (42eme parallele; 1919 ou l'an premier du siecle; la grosse galette). U.S.A est un des livres que j'admire le plus, un cataclysme dans ma vie de lecteur. Une oeuvre d'une telle ambition doit retrouver la place qui est la sienne dans la Weltlitteratur. A l'heure où beaucoup d'auteurs se plaisent à s'affirmer comme écrivains sans prétention - traduisez sans ambitions littéraires, mais financières ou autres oui -, U.S.A mérite un panégyrique. John Dos Passos, dans une folie laborieuse et avec inspiration, a décidé de capturer - rien de moins que cela - les trente premières annees du vingtième siecle aux Etats-Unis. Folie réservée aux plus grands, Balzac, Zola ne la renieraient pas. Avaler, emprisonner et restituer trente ans de réalité dans une volumineuse trilogie!!!? Le pire est qu'il y arrive...

    Avant de poursuivre, je veux m'étendre sur la méthode qui a autorisé ce tour de force. John Dos Passos réussit son pari en créant un projet narratif original et une technique littéraire inédite. U.S.A appréhende le pays éponyme selon trois focales différentes dans leurs visées et dans leur fonctionnement. La première est une tentative osée de capter la grande histoire et d'en faire le bruit de fond, l'arrière-plan du livre. John Dos Passos y arrive par un collage atypique de titres, d'articles de journaux, de chansons populaires, de messages publicitaires. La seconde focale plus classique est une narration romanesque qui utilise un angle normal en sautant d'un personnage à l'autre pour offrir un grand courant de consciences. C'est le coeur du roman. Enfin, la troisieme focale est un point de vue intime, plus étroit, plus autobiographique, sur la vie de l'auteur durant la période historique où est située le roman. Cette technique, déroutante au premier abord, est agrémentée de portraits de personnages célèbres de l'époque. Vu ainsi, on pourrait être rebuté, penser à une mécanique pénible, sauf qu'il y a un miracle de l'écriture, de la technique qui fonctionnent jusqu'à ce que le chef d'oeuvre se révèle.

    On suit plus d'une dizaine de personnages qui représentent chacun - dans leur personnalité et leur évolution - une facette de la réalité de l'Amérique qui est décrite: du marin vagabond, au boursicoteur flambeur en s'attardant sur un soldat, un syndicaliste, un publicitaire ou encore un artiste. On les prend, on les abandonne en route, pour les retrouver plus tard, les voyant se rencontrer, s'influencer, se défier, se faner, s'élever, déchoir, s'aimer, former un tableau vivant et mouvant, pertinent de la société américaine de cette époque - et plus généralement des moeurs humaines. Ce tableau et ses personnages, ô miracle de la technique littéraire, se fondent dans une histoire commune qui elle-même s'engonce dans l'histoire avec la majuscule dont ils rendent un aspect particulier en retour d'une épaisseur rare. Déja impressionné, le lecteur découvre aussi que les personnages du roman, leurs idées et leurs trajectoires peuvent être mis en relation avec les portraits des personnalités célebres de cette époque qui émaillent le livre.

    La mécanique est implacable, le génie présent. Je ne ressens même pas la nécessité de dire qu'il y a à l'interieur de cette création, l'amour, l'amitié, la haine, la rivalité, la grandeur, la décadence, la bassesse, la réussite, la misère, l'ambition et tous ces grands mots présents en minuscules dans nos existences et qui nous font palpiter. A la fin de ces louanges que j'assume pleinement, je ne peux que me demander comment a t-on pu laisser tomber un silence relatif (en France) sur une oeuvre d'une telle ampleur, d'une telle créativité et inventivité ? Chaque fois que je parle de U.S.A, je pousse un cri qui est une invitation à gravir cette montagne, une fois au sommet, le paysage, les idées et les sentiments n'ont que peu d'egaux.

    Magistral.