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identité - Page 2

  • Le jeu des ombres – Louise Erdrich

    9782226243072g.jpgLe jeu des ombres, c’est le récit de la putréfaction d’un couple, jusqu’à sa désintégration finale. Dès les premières pages du roman, le stade avancé de la gangrène au sein de ce couple est exposé. Irène n’aime plus son mari. Elle veut divorcer, s’en aller avec leurs trois enfants, échapper à un univers singulier, refermé sur lui-même, qui l’étouffe. Elle a envie d’autre chose quand Gil, lui, aimerait figer leur vie telle qu’elle est, telle qu’ils l’ont construite. Lui aime encore Irène, pire il en a cruellement besoin. En tant que peintre, sa femme est en effet presque son unique sujet, en tout cas son sujet préféré, celui qui l’a rendu célèbre. Pressentant qu’Irène est en train de lui échapper, Gilles devient jaloux, de manière obsessionnelle, s’accroche désespérément au passé, avec de pathétiques tentatives de le ressusciter. Irène, elle, boit de plus en plus, se recroqueville sur elle-même, sur la possibilité de partir et sur sa colère envers Gil.

    Louise Erdrich fouille méticuleusement la décomposition de ce couple et décrypte avec finesse ces maux qui l’empoisonnent. La volonté de posséder l’autre, de l’utiliser, de l’exploiter, la jalousie, les doutes sur l’autre, l’adultère, les conflits concernant les enfants, leur éducation, leur évolution, leurs influences, la violation de l’intimité de l’autre, l’irruption de tiers entre le mari et la femme, le chantage aux enfants, le recours au thérapeute, le maintien de certaines apparences, rien n’est éludé dans le roman. Au contraire, Louise Erdrich n’hésite pas à montrer l’envers et le tréfonds de ce couple, à souligner le sabotage à l’œuvre, la lente destruction des cœurs, l’installation de la peur, de la haine et de la violence qui vont jusqu’à consumer en partie les enfants du couple. C’est donc une lente mais irréversible mécanique de l’implosion qui bouleverse le lecteur, le saisit, le violente par la puissance des sentiments, l’atmosphère étouffante et putride.

    Le récit est habilement mené par Louise Erdrich à partir d’une inspiration initiale : une triple narration. Dès l’incipit du roman, Irène a découvert que Gil lit son journal intime et décide donc d’avoir deux agendas. Le carnet rouge original désormais rédigé à l’intention de Gil, utilisé pour le manipuler, se venger, évacuer son ressentiment, dans lequel elle n’hésite pas à s’inventer des amants, voire pire... Un nouveau carnet bleu qui constitue le véritable recueil de ses réflexions intimes, sur son couple, son mariage, sa vie et son entreprise de manipulation au détriment de Gil. Ces deux carnets sont dépassés par un troisième récit omniscient qui permet au livre de ne pas être coincé dans un artifice littéraire. Louise Erdrich est virtuose, navigant entre ces trois narrations, alternant les émotions extrêmes, émaillant son récit de scènes d’une grande puissance qui happent le lecteur, fasciné.

    Au-delà du couple, à travers ce roman, Louise Erdrich évoque également la question indienne. D’origine indienne elle-même, elle en fait un sujet de fond, omniprésent. La question identitaire est posée à travers la peinture de Gil, mais aussi avec la thèse qu’Irène prépare sur le peintre des indiens d’Amérique Georges Catlin, ainsi que par le biais de la mini quête identitaire de Riehl, la jeune fille du couple. En filigrane, Louise Erdrich s’interroge sur l’art indien mais aussi sur ce que signifie être indien d’Amérique aujourd’hui. Quelle place pour cette culture, cette mémoire douloureuse, ces récits et ces ancêtres qui demeurent suspendus, dans la mémoire de leurs descendants.

     Puissant, dur, sombre.

    A lire.

  • L’esclave vieil homme et le molosse – Patrick Chamoiseau

    esclave.jpgVoici quelques années déjà que j’avais envie de découvrir Patrick Chamoiseau, sans vraiment jamais avoir l’occasion ou surtout le courage de me plonger dans son volumineux Texaco, qui pourtant m’attirait. C’est maintenant chose faite avec cet esclave vieil homme et le molosse qui me fait regretter d’avoir repoussé si longtemps mon premier contact avec l’écrivain martiniquais. Bref, ce texte est certainement une excellente introduction à l’œuvre de l’écrivain par l’intermède d’une intrigue à priori plutôt simple : la fuite subite de ce vieil esclave qui finit un jour par céder à l’envie d’échapper à une vie de soumission, malgré la menace de l’imposant et implacable molosse éponyme.

    Il n’est en fait pas si nécessaire de s’appesantir sur cette histoire, sur les flashbacks qui remontent le fil du temps pour narrer les destinées des deux principaux protagonistes ou encore celles des autres esclaves et de leur maître, sur les péripéties de la fuite effrénée du vieil homme et de la folle poursuite qui s’ensuit avec le maître et le molosse à ses trousses, sur le dénouement original de cette chasse à l’homme. L’essentiel de cette œuvre est ailleurs et d’abord dans la langue et dans le style de Patrick Chamoiseau.

    Il n’est pas de page qui ne se dévore sans un véritable plaisir linguistique à la lecture de l’esclave vieil homme et le molosse. Le lecteur est réellement convié à jouir du texte, à profiter de la richesse lexicale de Patrick Chamoiseau. Cette langue est au service d’un style oral, vivant, qui semble emprunté aux conteurs traditionnels. Voici le lecteur en face d’un véritable art de dire qui s’anime constamment pour donner chair et réalité, sensations et émotions à cette fuite mémorable. La voix de Patrick Chamoiseau est captivante, musique cadencée, qui arrive à s’imposer rapidement et durablement un imaginaire délié.

    C’est l’autre force de ce petit livre, ces images qui s’imposent à travers les décors qui défilent au rythme haletant de la fuite du vieil homme, dans une ambiance onirique teintée d’accents épiques. Progressivement, Patrick Chamoiseau se détache de la réalité de la course poursuite qu’il a déclenchée pour plonger dans une évocation lyrique, quasiment mystique, de l’affranchissement de l’esclave, de la lutte pour la liberté et la réappropriation de son identité et de sa culture.

    Il y a dans ce livre, un aspect poétique que renforce l’insertion en début de chaque chapitre d’extraits de poèmes d’Edouard Glissant (les fameux « entre-dire »).

    Un impressionnant travail d’écriture.

    A découvrir.

  • Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot

    XXX.jpgMathurin est un avocat cynique d’âge intermédiaire de Port-au-prince en Haiti. Ambitieux, habile et lucide, Mathurin se fraie un passage à coups de coudes si nécessaire dans la jungle du monde des affaires et dans la vie en général. C’est un homme dur qui n’hésite pas à profiter des failles du système pour atteindre ses objectifs. Le regard qu’il jette sur ses collègues de travail et sur le propriétaire du cabinet pour lequel il travaille en dit long sur le type d’homme qu’il est. Prédateur tapi dans l’ombre, il connaît les règles du jeu et après avoir réussi à asseoir sa position, il attend son heure pour encore franchir une étape de la réussite telle qu’il la définit. Peu importe si le prix à payer pour son accomplissement présent est une certaine solitude, une sécheresse de l’esprit et du cœur et surtout un abîme d’oubli.

    La première partie du livre de Lyonel Trouillot est captivante. La voix lucide et désabusée de Mathurin dévoile au lecteur les mécanismes de scène de la survie en milieu urbain d’une métropole du quart-monde. Voici les intrigues, les jeux de pouvoir, d’argent, d’intérêt, de sexe, d’apparences et d’ambitions auxquels participe Mathurin pour aller encore plus haut dans la hiérarchie sociale. A l’entendre raconter ainsi cette lutte féroce, détaché mais en verve, qui pourrait croire que derrière Mathurin, se cache Dieutor ? Qui ? Dieutor, ce jeune homme issu d’un village misérable du fin fond d’Haiti qui passait son temps à mal jouer de la guitare, à se promener dans le cimetière et à flirter avec Anna la future institutrice du village. Dieutor, le jeune homme marqué par une malheureuse histoire familiale, que la peine et l’ambition ont conduit à la fuite et ont transformé en Mathurin.

    « Un trop long sacrifice peut transformer le cœur en pierre » a écrit W.B. Yeats. Pourtant Dieutor n’a pas complètement disparu derrière Mathurin et c’est l’irruption dans sa vie de Charlie, un jeune homme qui provient du même village que lui qui va le démontrer. Sans doute n’est-il pas complètement possible d’échapper à son passé. C’est en tout cas ce que réalise Mathurin en voyant débarquer cet adolescent pauvre et désœuvré au beau milieu de son existence si calibrée. Retour à la case départ. Avec Charlie, c’est tout le village, tous les souvenirs qui remontent à la surface et forcent Mathurin à un retour aux sources et à un dialogue avec Dieutor - ils ont des comptes à régler l’un avec l’autre.

    Roman de la mémoire et de l’identité, Yanvalou pour Charlie devient chronique de la misère à Haïti quand la voix de Mathurin-Dieutor fait place à celle de Charlie, plus agressive, plus empreinte d’énergie mais aussi de désespoir. Charlie c’est le choc du retour à la vraie vie, loin de l’univers climatisé qu’essaie de créer Mathurin. Orphelin, Charlie est parti du village, a transité par un centre d’accueil tenu par un religieux avant de plonger dans la petite délinquance. Son itinéraire sinueux est marqué par la pauvreté, la galère en même temps que par la débrouillardise et l’amitié avec ses compères de malheur. Les pathétiques aventures de Charlie qui ont fini par mal tourner montrent à Mathurin ce qui aurait pu arriver à Dieutor. Du coup, il franchit la barrière des nantis pour repasser de l’autre côté. Il sait qu’il va être obligé de se salir les mains, d’aller au contact d’une jeunesse perdue, livrée à elle-même, dans une situation misérable. Au nom du passé, de Dieutor, il rétropédale.

     Roman sombre et tragique, Yanvalou pour Charlie, est une œuvre captivante qui marque par la force de ses voix. La plongée dans la misère de la jeunesse haitienne et  dans le cynique univers de ses classes dominantes est intelligemment mêlée à une réflexion sur l’identité et la mémoire.

    Bien.

    Prix Wepler 2009