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identité - Page 4

  • Les émigrants – W.G. Sebald

    9782742731084.jpgLes émigrants est un objet littéraire singulier. Divisé en quatre parties distinctes qui concernent quatre personnages : Henry Selwin, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth, Max Ferber, ce n’est pas vraiment un recueil de nouvelles. Ces histoires individuelles sont en effet fortement liées entre elles par la thématique de l’émigration et de l’exil qui dégage une certaine unicité de l’oeuvre. Elles se rapprochent aussi les unes des autres par la mise en scène narrative qui montre l’auteur, W.G. Sebald, rencontrer ses futurs personnages puis enquêter minutieusement à leur sujet, sur leurs existences. Pour autant, les émigrants n’est pas un roman policier ou un livre d’enquêtes, pas plus qu’il ne peut être considéré comme un simple assemblage de biographies. Il faut aussi se garder d’en faire uniquement un roman à idées sous le prétexte qu’il offre une réflexion dense et acérée qui articule les thèmes de l’histoire, de la mémoire, de l’âge, du temps qui passe, de l’Allemagne et de l’horreur nazie autour de l’exil et de l’émigration. Les différentes photos dont W.G. Sebald agrémente ses récits achèvent de convaincre qu’on a affaire à une oeuvre spécifique et marquante.

    D’abord d’un point de vue de la langue. Le travail appréciable du traducteur Patrick Charbonneau permet de saisir la dimension poétique de l’écriture de W.G. Sebald. Les phrases de ce dernier sont souples, amples, à même de suivre les circonvolutions des vies et des âmes de ces personnages minés de l’intérieur par l’exil. Elles fouillent avec discrétion, élégance et subtilité, l’histoire, les histoires pour exhumer les souffrances de ceux qui sont loin de chez eux. La langue de l’auteur allemand est précise, minutieuse, fourmillant de détails, descriptive à en être surannée mais par là, à même d’installer un climat mêlant nostalgie, tristesse, fatalité et échec, une grisaille légèrement poisseuse qui est inhérente aux interrogations que secouent W.G Sebald.

    D’une façon ou d’une autre, l’émigration ne laisse pas ceux qui la subissent indemnes – en est-il autrement pour ceux qui la choisissent - la choist-on réeelement ? Le souvenir finit d’une façon ou d’une autre par émerger et ne cesse d’agir comme un «obscur ennemi qui nous ronge le cœur et du sang que nous perdons croît et se fortifie » dixit Baudelaire. L’exil est une expérience complexe, protéiforme, ambivalente, aux conséquences difficiles à saisir. C’est ce que sait W.G. Sebald à travers son histoire personnelle, lui qui est parti d’une Allemagne post-seconde guerre mondiale. Il traque donc les faits, les pensées, les sentiments, les souvenirs dans ces quatre histoires pour finalement dire surtout l’insaisissable de l’exil. Il livre quatre portraits touchants d’hommes torturés, brisés ou blessés par l’émigration, hantés par le mal du pays, par le souvenir, par ce quelque chose d’indéfinissable qui finit par les rattraper, pour les pousser au suicide, à la folie, à l’étrangeté.

    Les émigrants est aussi un livre lié à l’identité allemande. Il faut lire les histoires de ces 4 hommes d’origine juive qui ont, pour trois d’entre eux, vécus en Allemagne avant de partir devant la menace brune qui a emporté leur ancienne vie et bien plus. Les émigrants est un livre spécial, à l’atmosphère unique, à l’écriture remarquable et qui marque durablement le lecteur avec un propos juste et précis sur l’exil.

    Poétique, triste, insaisissable.   

  • La musique d’une vie – Andrei Makine

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    Il y a quelque chose de Stefan Zweig dans ce petit livre d’Andrei Makine. Il suffit pour s’en persuader de revenir sur l’introduction de la musique d’une vie. Bloqué par une nuit glaciale dans une gare perdue en Sibérie, attendant son train comme des dizaines d’autres personnes, le narrateur surprend un vieil homme qui joue du piano avec un mélange de mystère et de honte. C’est l’histoire de cet homme, Alexeï Berg, que raconte la musique d’une vie. Ainsi que le relève avec une certaine maîtrise l’incipit déroulé autour de l’homo soviéticus et de l’âme slave, l’histoire de cet homme se confond quelque part avec celle de la Russie depuis l’avènement de Staline.

    Ainsi Alexeï Berg est d’une manière ou d’une autre confronté aux purges effectuées par Staline dans les années 30, à la famine qui sévit en Ukraine à la même époque, à l’entrée en guerre contre l’Allemagne nazie, aux affres de la politique de la terre brûlée, à la victoire et à l’âge d’or du petit père des peuples, au goulag et même à la déstalinisation jusqu’à la période récente. Une succession de péripéties s’enchaînent, plongeant le héros dans la grande histoire qui est le contexte déterminant une sorte de fatalité qui oblige le héros à des choix difficiles pour avancer, survivre, rouler comme une petite pomme. Il n’est pas ici question de s’extasier devant la profondeur historique du livre d’Andrei Makine. Le bruit et la fureur de l’Histoire ne servent qu’à éclairer un destin finalement symbolique de la Russie et malheureusement pas si extraordinaire que cela en ces contrées.

    La vie d’Alexeï Berg s’appuie sur la problématique de l’identité et son usurpation pour confronter le lecteur aux thèmes plus classiques de la passion amoureuse ou artistique entravée, de la fatalité du destin, de la place de l’individu dans l’histoire par exemple. J’en reviens à Stefan Zweig. Comme lui, avec certes moins d’intensité, Andrei Makine dessine dans la musique d’une vie, la violence d’un être rongé par une passion et embarqué dans une course inéluctable.

    Il y a aussi un art délicat de la narration qui fait mouche. Reconnaissons-le, Andrei Makine sait raconter son histoire et la musique d’une vie est un véritable plaisir de lecture dont la musique est douce. La langue de l’écrivain russe est souple et rythmée. Elle fait éclater les sentiments, l’âme du personnage principal, l’essence des évènements qui jalonnent son parcours. Quelque chose de profondément humain émerge avec une certaine retenue, une élégance sans jamais céder à l’exubérance, à un lyrisme excessif ou au bavardage.

    Bien.

  • Retour au pays bien aimé – Karel Schoeman

    retour-au-pays.jpgEcrit en 1972, Retour au pays bien aimé est une œuvre captivante aux multiples facettes qui en dit long sur le passé de l’Afrique du Sud et bien plus encore. Suite au décès de sa mère, George, Sud-Africain exilé en Suisse, revient sur la terre de sa petite enfance le temps d’un bref voyage. En une semaine, il s’agit surtout pour lui de revoir la propriété de ses parents, où il a si peu vécu, de retrouver peut-être quelques souvenirs, une partie de ces êtres chers disparus, un pan de leurs rêves, de leurs maux d’âme et de décider quoi faire de cet héritage.

    Retour au pays bien aimé est un roman sur le retour et l’exil, donc un roman sur la quête d’identité et les origines. George revient en Afrique du Sud, dans ce pays qui est censé être le sien, pour comprendre qu’il n’y a pas vraiment de retour possible, pas plus que de pays bien aimé. Karel Schoeman déchire le voile de la réalité. Le pays que George a rêvé, qu’il a imaginé n’est pas, n’est plus et ne lui apportera pas les réponses qu’il attend. C’est en territoire étranger qu’il se retrouve pour réaliser que son pays c’est peut-être la Suisse.

    Ou comment sont démasquées dans le même temps les mythologies propres à l’exil. Ce pays qu’attendait George, c’est celui dont il a aussi entendu parler toute son enfance. C’est celui que racontait notamment sa mère, celui qui lui manquait jusqu’à sa mort. Ce pays bien aimé, c’est ce territoire fantasmagorique que cultivent ceux qui sont loin de chez eux. Cette terre remplie de souvenirs, qu’ils façonnent, reconstruisent, malaxent jusqu’à en faire un eldorado qui les ronge de l’intérieur.

    Il n’y a de pays bien aimé que dans le passé et c’est ce dont va se rendre compte George en atterrissant chez les Hattings dès le début du roman. Cette famille Afrikaner l’accueille alors qu’il est perdu sur la route de la ferme familiale. Eux sont restés quand les parents de George ont quitté le pays. Ils ont vu leur monde s’effondrer et souffrent eux aussi d’une autre forme d’exil, intérieur celui là. Ils ressassent le passé. Quelque part, ils souffrent du même mal que les exilés, comme s’ils avaient été expulsés de leur propre existence au lieu de l'être de leurs terres. Le passé ne passe pas d’autant plus qu’il était rutilant.

    Karel Schoeman fait évoluer George comme un zombie dans le dédale de ces problématiques existentielles. Les hattings et leurs voisins agissent comme les gardiens du feu sacré, ceux qui préservent la lumière de ce qui a été, prisonniers quelque part du passé et de ce pays qui n’existe plus et qu’ils ressuscitent sans cesse dans chaque dialogue, par mille évocations. La force de la nostalgie, de la mélancolie, du regret et du chagrin monte progressivement en puissance tout au long du roman pour devenir omniprésente, bouleversante, à la limite du supportable, dans un crescendo maîtrisé.

    Il y a quelque chose d’oppressant dans le décor où évolue George, chez les Hattings. Les vastes étendues du Veld Sud-Africain ne sont pas synonymes de liberté, d’horizons ouverts. Elles constituent la toile de fond d’un monde âpre et dur, quasi carcéral. Ces Afrikaners déroulent sous nos yeux, un univers communautaire, fermé, avec un retour à la terre, au monde paysan, à une existence rude et sèche marquée par un certain dénuement et – on le découvre à la fin – une certaine putréfaction.

    George ne peut pas être de ce monde et on le lui fait sentir. En même temps, il représente ce qui a été, mais aussi un vieux rêve, le retour de ceux qui sont partis, l’aide de l’extérieur. Il cristallise sur lui les rêves d’évasion dans le passé ou à l’étranger et l’affirmation du courage, de la foi, de la résistance de ceux qui sont restés alors que l’heure était à la fuite, au départ et à l’abandon du pays. D’ailleurs pourquoi sont-ils partis et comment ces Afrikaners se retrouvent ils dans la situation qui est la leur alors qu’on est en 1972 et que l’Apartheid bat son plein en Afrique du Sud ?

    C’est en se posant ces questions que l’on peut prendre encore plus conscience de la singularité de retour au pays bien aimé. Il s’est passé quelque chose en Afrique du Sud dans le roman de Karel Schoeman. Un évènement qui n’est jamais explicité et dont on ne sait rien jusqu’au bout du livre. On sait seulement qu’il a provoqué la décadence de cette famille d’Afrikaners et le départ de beaucoup d’autres vers l’étranger. La question raciale n’est jamais ouvertement posée mais rôde. C’est sans doute elle et le parfum de mystère autour de ces évènements qui charrient une ambiance teintée d’angoisse, de peur, une menace diffuse. Le monde de ces gens ne s’est pas effondré seul. Est-ce que le régime d’Apartheid est tombé ? Est-ce que les noirs ont réussi par la lutte armée à s’emparer du pouvoir ? Est-ce pour cela que ces Afrikaners vivent sur leurs terres loin des villes et villages ? A sa manière, originale, Karel Schoeman ne laisse pas la question centrale de ce « pays bien aimé » être absente de ce chef d’œuvre qu’est retour au pays bien aimé.

    Une œuvre forte, dense, dont les personnages et la puissance envahissent lentement le lecteur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans ce livre, une intensité entre les lignes, quelque chose d’acéré qui nous triture au fil des dialogues et des situations vécues par George.

    A lire.