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immigration - Page 3

  • L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea – Romain Puertolas

    Lextraordinaire-voyage-du-fakir.jpegAprès la lecture du livre de Romain Puertolas, je dois avouer que je reste pantois devant le succès qu’il rencontre et la clémence de la critique à son sujet. Comment peut-on être aussi enthousiaste devant un tel navet ? Ce livre est si affligeant que je ne sais pas par où commencer.
    C’est donc l’histoire d’un fakir, escroc à la petite semaine, qui est venu en France pour s’acheter un lit à clous et qui se retrouve coincé dans une armoire Ikea et embarqué malgré lui sur le chemin des migrants clandestins, en Angleterre, en Espagne, jusqu’en Lybie. Au cours de ce périple, il ne cesse de découvrir le destin de ces courageux qui ont pris une route de malheur, semée d’embûches, en direction d’un eldorado bien incertain.
    Un bien beau sujet donc et dans l’air du temps mais qui souffre malheureusement d’un traitement qui n’est pas du tout à la hauteur. Le livre de Romain Puertolas ne laisse aucune place à la complexité de ce thème et a l’épaisseur d’un reportage de quelques minutes de n’importe quel journal télévisé. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il se contente de naviguer allègrement d’un cliché à l’autre, de nous ensevelir sous un excès de pathos et de bons sentiments dégoulinants.
    Le fait que l’auteur se place sous le signe de la fable ou de la farce n’est pas une excuse pour cette morale indigeste. Cela ne justifie pas non plus les nombreuses approximations dans cette histoire. Impossible d’en accepter les péripéties, tant les aventures du fakir sont vraiment grotesques. Les ficelles narratives sont trop grosses, quand elles ne sont pas attendues, pour que fonctionne la magie nécessaire à cette fable. On ne peut que s’ébahir devant tant, de niaiserie et de maladresse dans la construction et l’enchaînement des aventures, de vide dans la psychologie de personnages…inexistants (cette histoire d’amour entre le fakir et la française n’est juste pas possible, affligeante).
    On pourrait croire que l’ensemble peut-être divertissant, sauvé par un humour de chaque instant si on s’en tient à l’édifiante quatrième de couverture, mais il n’en est rien. Quelle tristesse de lire des jeux de mots aussi pathétiques que ceux autour de la prononciation du nom du fakir. Et encore, je ne m’abaisserai pas à relever tous les autres tous aussi indigents, puérils les uns que les autres ou encore les références à la culture populaire mondialisée qui se veulent subtiles, à même de créer une connivence avec le lecteur, mais qui ne sont que ridicules. Toute cette loufoquerie, cette originalité que l’auteur s’acharne à déployer à quasiment chaque paragraphe sonne faux, en toc, car excessive, maladroite, pas aidée par l’écriture et le style.
    Que dire en effet d’une langue aussi pauvre que celle-ci ? Signaler peut-être un vocabulaire extrêmement limité, souligner les insuffisances de l’expression, revenir sur les métaphores ridicules ou sur les facilités stylistiques. Je n’ai rien contre les auteurs qui prennent des libertés avec la langue mais lorsqu’il s’agit d’une tentative de restitution de l’oralité, de l’objectif de créer une véritable voix ou encore une langue unique. Seulement là, il s’agit juste d’une mauvaise maîtrise de la langue, d’une écriture lourde et paresseuse qui ne peut qu’effondrer un ensemble déjà bien branlant.

    Affligeant.

  • Rue des voleurs – Mathias Enard

    rue des voleurs.jpgLe destin de Lakhdar, jeune marocain de 20 ans vivant à Tanger, n’était pas écrit. Issu d’une famille modeste mais subvenant correctement à ses besoins, il aurait pu tranquillement succéder à son père et reprendre la boutique de ce dernier. Un avenir assuré pour un jeune homme, musulman peu pratiquant, qui aime lire des polars, traîner avec Bassam son ami de toujours, et qui a envie de profiter de la vie comme la plupart des jeunes de cet âge: en résumé, faire la fête et rencontrer des filles.  

    Seulement, ce n’est pas si facile dans une société qui n’est pas forcément très libertaire, alors Lakhdar commet l’irréparable en couchant avec sa cousine Meryem qui tombe enceinte. Point de départ de l’opprobre, du rejet par sa famille qui va le conduire d’abord dans la rue, puis dans le giron d’un groupe islamiste, sur la voie de la normalisation en travaillant pour un éditeur français, puis à bord d’un ferry sur la route de l’exil pour l’Europe, dans d’improbables galères de sans-papiers dans l’arrière-pays espagnol et enfin à Barcelone, rue des voleurs, la cour des miracles où il va échouer et mettre un terrible point final à cette histoire. 

    Rue des voleurs est un livre intéressant qui s’applique à éviter les sentiers battus sur des thèmes déjà bien explorés : qu’il s’agisse des pièges tendus par l’islamisme à la jeunesse des pays arabes, des attentats terroristes islamistes, du mirage de l’exil et des fantasmes  qui lui sont associés par une grande partie des habitants du tiers-monde et des pays du Maghreb ou encore des difficiles conditions d’existence des immigrés clandestins en Europe. Lakhdar ne rêve pas d’exil au début, c’est plutôt le cas de Bassam son ami. S’il est sauvé de la rue par les islamistes, il arrive à échapper au lavage de cerveau, pas son ami Bassam. Il n’essaie pas par tous les moyens de s’attacher à une européenne pour avoir des papiers mais tombe réellement amoureux d’une jeune espagnole qu’il essaie de rejoindre pour vivre sa passion. 

    Si dans le fond, Mathias Enard ne dit pas forcément grand-chose de neuf, il n’en demeure pas moins juste, nuancé et plutôt pertinent dans le regard qu’il pose sur ces différents thèmes. En arrière –plan de son livre, les révoltes arabes, l’attentat du 28/04/2011 de Marrakech, le climat social tendu de l’Europe en crise, dessinent l’ombre de la grande histoire. C’est le cadre de la trajectoire assez originale de Lakhdar qui donne au livre un souffle de roman d’aventures à la mode picaresque qui captive et distrait le lecteur. De fait, rue des voleurs se révèle être en même temps, un roman d’apprentissage assez dur, cruel même par moments, qui comporte néanmoins sa part de rêve et de naïveté qui font que le lecteur s’attache facilement à Lakhdar.  

    Il est un peu dommage que derrière Lakhdar, un Mathias Enard érudit et amoureux de la culture arabe transparaisse souvent et n’arrive pas à s’éclipser. On peut aussi regretter certains passages faciles comme la relative tranquillité dont dispose Lakhdar parmi les islamistes ou regretter l’usage un peu unidimensionnel de Bassam, parfait contrepoint de Lakhdar. Tout ceci n’empêche pas néanmoins d’apprécier les talents de conteur de Mathias Enard et sa prose habile et nuancée qui arrive à appréhender la réalité d’un monde tourmenté : « Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses.»

     OK. 

  • Zeitoun – Dave Eggers

    zeitoun.jpgCeci n’est pas un roman, avertit Dave Eggers en préambule de son livre. Quelques années après s’être immergé avec Le grand quoi dans l’histoire de Valentino Achak Deng, immigré soudanais aux USA à l’incroyable trajectoire, Dave Eggers récidive en s’emparant d’une autre histoire vraie. Cette fois-ci, il s’agit d’Abdulrahman Zeitoun, figure centrale d’une œuvre qui dépasse le simple témoignage pour livrer le portrait d'une certaine Amérique à travers la catastrophe causée par l’ouragan Katrina en 2005.

    Zeitoun est un immigré d’origine syrienne qui a réussi aux USA. Entrepreneur en bâtiment à la Nouvelle-Orléans, son travail est reconnu et apprécié. Plutôt à l’aise financièrement - il possède plusieurs maisons -, il est le mari comblé de Kathy, le père de trois petites filles et d’un fils adoptif, ainsi que le membre d’une chaleureuse fratrie disséminée dans le monde. Le rêve américain incarné donc qui va tourner au cauchemar avec l’arrivée de l’ouragan Katrina.

    L’exposition du livre est assez longue, le temps pour Dave Eggers de mettre en place, d’installer la figure de Zeitoun, un citoyen modèle, travailleur, plutôt heureux, à la trajectoire assez peu commune. Dave Eggers prend le temps de montrer ce qui va être bouleversé et cassé plus tard avec Katrina. Il installe aussi de cette façon un climat d’attente, d’hésitation, d’incertitude autour de l’ouragan. Ce n’est pas le premier qui frappe cet état alors jusqu’à ce que la catastrophe soit imminente, on comprend que la logique du départ, de l’évacuation, ne soit pas évidente.

    Lorsque survient la catastrophe, la famille de Zeitoun s’est exilée loin de son nid familial et seul Abdulrahman est resté. Officiellement parce qu’il souhaite prendre soin de ses biens touchés par l’ouragan, mais aussi parce qu’il minimise un peu l’apocalypse annoncée. En fait, aussi parce qu’il est têtu et mu par un étrange besoin de résister à la furia annoncée et d’apporter son aide à qui en aura besoin. Les passages sur la catastrophe et la dévastation sont sobres, ne cèdent pas à l’exhibitionnisme, au sensationnalisme ou à l’exagération. Les images sont frappantes sans recours à l’emphase – ce n’est sans doute pas pour rien que Dave Eggers cite La route de Cormac Mc Carthy en exergue.

    Dans une Nouvelle-Orléans inondée, Zeitoun enfourche son canot et sillonne les rues de sa ville. Il essaie d’aider ceux qui sont restés comme lui. Ici c’est un couple de vieux, là des chiens abandonnés, etc. Ce n’est pas un héros que met sous la lumière Dave Eggers, c’est un homme ordinaire et bon qui fait de son mieux pour les autres dans une situation extraordinaire. Marin a un moment de son existence, Zeitoun sur son canot retrouve quelque chose de son passé, l’élément aquatique, la liberté et la solitude dans la navigation, quelque chose de primaire mais d’essentiel qui est transmis au lecteur. Une certaine fraternité, un sentiment d’humanité sont partagés par les rescapés que rencontre Zeitoun.

    Ce portrait de citoyen ordinaire au parcours et à l’attitude peut-être un peu moins ordinaires, dans une situation inédite de catastrophe, se transforme en portrait d’une Amérique raciste, obnubilée par le terrorisme et tout à fait dysfonctionnelle lorsque Zeitoun est arrêté chez lui, dans une Nouvelle-Orléans ravagée, devenue une zone dangereuse avec les pillages, les maladies etc. Le pire qui soit arrivé à Zeitoun, c’est de tomber entre les mains des autorités. Situation kafkaïenne pour ce musulman pratiquant qui est suspecté de terrorisme et qui met le doigt dans un engrenage ahurissant: prison, humiliation, privation et j’en passe. Rien n’est épargné à Zeitoun par un système devenu paranoïaque, fou et absurde. Les dernières parties du livre nous montrent la situation désespérante que subit Zeitoun et son impact sur sa famille, les efforts de cette dernière pour qu’il sorte de ce gouffre.

    Dave Eggers montre qu’il y a quelque chose qui ne tourne plus rond au pays de l’oncle sam et que la machine politico judiciaire américaine est malade. Avec l’histoire de Zeitoun, il souligne certains dysfonctionnements de la société américaine mais surtout offre la parole à un sans voix. Un de ceux que les grandes machines administratives ou institutionnelles peuvent broyer à tout instant. Il se penche avec sobriété et minutie sur un destin personnel en même temps que sur une catastrophe marquante. Moins épique que le grand quoi, Zeitoun est une œuvre marquante qui parle d’exil, d’injustice, de courage, d’humanité, d’adaptation avec justesse et sobriété.

    Bon.