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immigration - Page 5

  • Au pays – Tahar Ben Jelloun

    pays.jpgAu pays, c’est l’histoire de Mohamed, immigré marocain de la première génération, à l’heure du bilan, alors que la retraite approche. Que faire de tout ce temps libre qui se profile ? La question pourrait paraître anodine, elle ne l’est pas pour Mohammed qui se retrouve maintenant face à lui-même, à ce qu’il a fait de sa vie d’adulte et à ce qu’il souhaite pour son avenir. L’exil a été le chemin choisi par Mohamed, celui qu’il raconte, depuis son village au fin fond du Maroc rural jusqu’à l’usine en France qui a été son alpha et son oméga. La société française ? Il ne connaît pas vraiment, où en tout cas s’en méfie, homme bloqué quelque part dans la culture de ce pays qu’il a quitté.

    Le problème c’est que ses enfants, nés ici en France, eux ne connaissent pas cette culture, ces traditions qu’il a essayé de préserver tout au long de ce parcours. Ils sont d’une autre culture, d’un autre monde, avec d’autres valeurs et constituent le chagrin du vieil homme. Grand est le fossé entre lui et eux, dans lequel leur culture d’origine semble s’être perdue. Mais alors que faire maintenant que rôde la question du retour ? Que faire des rêves chéris à l’ombre de l’usine, ceux d’un retour glorieux, d’un héritage culturel et humain légué et transmis tel qu’il en a toujours été et qu’il doit toujours être selon Mohammed ?

    Le livre de Tahar Ben Jelloun aborde avec beaucoup de sensibilité ces questions incontournables auxquelles sont confrontés les immigrés. Il n’y a aucune facette des enjeux liés à ces questions qu’il n’aborde pas. Du bled et ses traditions, jusqu’aux banlieues et à l’intégration en passant par l’islam et ses dérives. L’auteur franco-marocain a raison : tout est inextricablement lié, mais il se trouve que ça en fait beaucoup pour finalement peu de pages et on a l’impression quand même de survoler pas mal de choses. C’est un peu comme s’il fallait tout passer en revue absolument - On peut regretter que les relations entre Mohammed et ses fils ne soient pas plus développées par exemple. C’est regrettable, parce qu’on a parfois l’impression d’être dans un reportage formaté Cappa pour envoyé spécial.

    Heureusement, il se trouve que Tahar Ben Jelloun sait incontestablement raconter des histoires et happer le lecteur. Alors oui la vie, l’existence de Mohammed se dévorent, et oui Tahar Ben Jelloun en sait quelque chose de tous ces thèmes qu’il aborde. Il utilise par moments des angles originaux, comme celui de la retraite de ce vieil immigré qu’est Mohammed ou alors il n’hésite pas à prendre le parti du fantastique et de l’allégorie comme dans le dénouement du livre. C’est ainsi qu’il peut d’ailleurs offrir un visage un peu moins lisse à son personnage principal. Car force est de le reconnaître, Mohammed frise parfois l’immigré modèle, le personnage parfait, quasiment programmé pour nous arracher des émotions.

    Au final, au pays est un livre qui manque d’un petit quelque chose, à la fois dans le propos, le personnage et l’histoire, qui aurait pu en faire une totale réussite. Il n’en reste pas moins un livre très touchant aux propos justes sur les questions brûlantes de l’immigration, l’exil, le retour, l’héritage culturel.

  • Le cœur des enfants léopards – Wilfried N’Sondé

    Wilfrid-N-Sonde-Le-coeur-des-enfants-leopards.jpgLe personnage au centre de ce livre est un jeune homme arrivé en bas âge du Congo et qui a grandi dans la banlieue parisienne. Quand commence le livre, il est en garde à vue, ivre, défoncé. Accusé d'un délit qui ne sera révélé que dans les dernières pages, il nie de toutes ses forces, subissant les assauts de violence verbale et physique de la police. Le décor est sombre, dégoûtant, entaché de toutes sortes de fluides corporels, les souvenirs du jeune homme s'en détachent pour raconter son histoire.

    Ce qui fait l'intérêt du cœur des enfants léopards, c'est la vigueur du style de Wilfried N'Sondé, la force avec laquelle il retranscrit la rage au ventre, le cri des entrailles de ce jeune homme frustré, livré aux douleurs physiques mais surtout mentales, celles du souvenir et de sa condition contre lesquelles il n'y a pas de cataplasme. Le récit semble presqu'écrit d'un trait, dans un souffle qui entraîne le lecteur. La musique de la narration est électrique passant d'un souvenir à l'autre avec de nombreux détours par la cellule de garde à vue. Il y a quelque chose de vivant et d'intense dans la langue de Wilfried N'Sondé qui est très imagée et arrive à porter la passion, la violence des sentiments décrits.

    Ce que raconte surtout le cœur des enfants léopards avec une certaine fraîcheur, c'est le premier amour et le terrible chagrin qui accompagne sa perte. Le personnage principal vient de perdre Mireille, celle qui a donc été son premier amour, mais qui est aussi son amie d'enfance, et son meilleur compagnon de jeu. Au milieu de la banlieue parisienne, ces deux adolescents ont mêlé leurs couleurs avec liberté et insouciance sans penser que leurs destins ou plus exactement leurs ambitions seraient inconciliables. C'est parfois beau, brûlant, naïf lorsque Wilfried N'Sondé chante le désir ou à l'inverse les douleurs, la séparation.

    Cette histoire prend place dans un contexte d'exil, de métissage, d'immigration, de chocs de cultures dans une banlieue française à la peine. Le personnage de Wilfried N'Sondé parle à ses aïeux, raconte l'Afrique qui est en lui, invoque des légendes et des souvenirs qui imprègnent le décor de la banlieue de son enfance. Entre mysticisme, anecdotes d'ailleurs, images fortes, il raconte la différence, le racisme, l'assimilation, la difficile mixité sociale et raciale quand on est un jeune issu de l'immigration et des banlieues en France.

    C'est souvent juste, mais parfois un peu convenu - cf. le portrait du policier idéaliste et de sa petite famille par exemple -, quelque fois rapide dans certains enchaînements - cf. la distance avec Mireille. Je pense également par exemple que le personnage de Drissa, meilleur ami du narrateur aurait gagné à être plus développé, présent car il donne un relief particulièrement brutal aux phénomènes d'acculturation, d'anomie et de violence de ces jeunes des banlieues. Peut-être aussi que les références à la culture originelle du narrateur méritaient plus d'étoffe.

    En tout cas le cœur des enfants léopards est un premier roman intense, séduisant par son écriture, touchant, et qui embrasse des problématiques intéressantes sans forcément être original.

    Bon.

  • La route d’Ithaque – Carlos Liscano

    10974_2656337.jpgIthaque, terre du roi Ulysse, que ce dernier ne finit par rejoindre que bien des années après la guerre de Troie, envers et contre tout, après moult péripéties. Au bout du voyage, son pays, sa bien-aimée Penelope et Télémaque son fils. Ithaque, symbole du retour, rêve doux amer de tous ceux qui sont partis de chez eux, lumière du phare de ceux qui sont plongés dans l'odyssée. Ithaque, ou l'histoire de Vladimir, le personnage principal du livre de Carlos Liscano.

    Vladimir est Uruguayen. Il a fui son pays, un passé trouble et douloureux, pour rejoindre l'Europe. La Suède d'abord, puis l'Espagne ensuite.  Son Ithaque, il la rêve souvent, comme un cauchemar qui s'arrête avant d'avoir pu révéler son essence, ses vérités essentielles. Elle n'est pas derrière lui, mais devant, floue et incertaine, insaisissable. C'est une obsession après laquelle il court, à travers les embûches de l'immigration, pour être délivré, apaisé, heureux. Mais malheureux ceux qui oublient que le but est le chemin.

    Le livre de Carlos Liscano offre plusieurs niveaux de lecture. C'est d'abord un livre intéressant sur l'immigration. Vladimir est confronté à des soucis de toutes sortes qui sont le lot  commun de l'immigré. Le genre de choses qui paraissent naturelles à l'autochtone mais qui peuvent s'avérer une trappe sans issue pour l'immigré. Ainsi en va-t-il par exemple de la langue, qui est un obstacle quasi insurmontable pour Vladimir en Suède. C'est aussi le cas du travail. Quel autre choix que d'accepter les emplois les moins valorisés, refusés par les autochtones ou alors les alternatives illégales, dangereuses ou dégradantes ? Le périple de l'Uruguayen le mène de l'inactivité au travail dans les hospices en passant par la plonge ou l'usine clandestine de cosmétiques, souvent en marge de la légalité. Et encore passons sur les tracasseries administratives, policières, le logement, etc.

    Vladimir offre un regard sans concession sur les relations entre immigrés. Il ne laisse aucune place au pathos facile, aux grands idéaux ou encore au travestissement de la réalité. Il raconte le climat lourd, hostile entre gens de peu et d'ailleurs. Quelque part entre la débrouillardise, la camaraderie de circonstance, la mutuelle consolation, il y a l'exploitation de ses compatriotes, l'organisation de trafics et magouilles en tout genre, le règne des préjugés, la suspicion entre les communautés, les mensonges sur la table rasée du passé.

    Le livre de Carlos Liscano n'est pas seulement une œuvre sur l'exil, la vie loin de son pays, c'est surtout un livre sur l'inadaptation. Et c'est le rapport entre l'immigration, l'exil et l'inadaptation qui rend le livre original et encore plus intéressant. Vladimir est un immigré particulier. Alors que la normalité lui tend les bras sous la forme d'une vie familiale rangée en Suède, il s'échappe vers un destin incertain. Comme il s'est échappé d'Uruguay et comme il s'échappera chaque fois que l'occasion se présentera. Vladimir s'enfuit, loin du graal que recherchent beaucoup de ses « semblables » immigrés. La sécurité, le confort moyen, l'apaisement ? Peu pour lui. En fait il a soif d'un absolu indéfinissable, comme un adolescent.

    Vladimir rêve d'une Ithaque qui n'est que chimère. A la place, la voie de la déchéance se déroule devant lui, à Barcelone. C'est là qu'il touche le fond. Et Hadès de régner sur Ithaque. La chute est en fait commencée depuis le début du roman - un peu comme dans un roman d'Hubert Selby Jr - , et à chaque fois plus bas, Vladimir livre son regard lucide et amer sur la société. Dur, aigri, blessé, il essaie de déchirer le voile des illusions sur un ton cruel, désabusé qui peut en rebuter plus d'un mais qui est une des originalités de ce roman.

    Il faut écouter la voix de Vladimir, ce perdant sans gloire, sans panache, parler de ce qu'il a compris des règles de la vie en société, des rapports avec autrui, de la liberté et de tant d'autres choses sur la vie en général. Il faut l'entendre dire à travers un constat brutal, ce que le réel possède intrinsèquement de vil, de bas, de mesquin. Vladimir est une sorte d'idéaliste qui a les pieds dans la merde, il parle comme pas assez souvent on entend parler les immigrés en littérature ou dans les médias.

    Il y a des passages d'une intensité pénétrante, d'une vérité aride. Le chagrin est omniprésent dans le livre sous une enveloppe rocailleuse. Ulysse est brisé. Carlos Liscano est un écrivain à découvrir.

    Très bon.