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immigration - Page 8

  • Un aller simple - Didier Van Cauwelaert

    un aller simple.jpgLe roman est lancé à partir d'évènements à proprement parler burlesques. Aziz, français de 19 ans, originaire de Marseille, va être expulsé de son pays pour un retour "volontaire" vers sa patrie au Maghreb. Comment est ce possible ? C'est ce que raconte Aziz dans la première partie du roman. Il se trouvait dans une voiture volée par des gitans, enfant. Ce sont ces derniers qui l'ont élevé et lui ont fourni les papiers d'identité marocaine. C'est un peu leur vie qu'il a vécu jusqu'à son arrestation et à son expulsion.

    Dès les premières lignes du livre, sa force principale saute aux yeux, le style. Le récit est raconté par Aziz avec une certaine oralité qui fait mouche. Les aventures un peu rocambolesques et un peu pittoresques de sa jeune existence prennent force et drôlerie dans un langage très imagé et baroque à sa manière. Les bons mots affleurent, et ils sont parfois faciles, mais la loufoquerie de l'ensemble, le piquant et le phrasé d'Aziz emportent facilement les rares objections dans un flot plaisant, même les quelques clichés sur les gitans par exemple. Le livre est parlé, chanté avec des expressions et un accent qu'on sent poindre à chaque instant.

    C'est d'ailleurs cette faconde, cette gouaille, cette imagination fertile qui piègent Aziz dans cette bizarre aventure du retour à un apocryphe pays natal. Accompagné par un jeune énarque qui n'est pas au mieux de sa forme, il s'agit de retrouver son passé, ses racines, dans une entreprise qui à sa façon se moque de ses retours volontaires tels qu'ils sont institués par certaines politiques d'immigration. Le livre se transforme au fur et à mesure en un voyage initiatique pour les deux protagonistes qui sont en fait embarqués dans une même galère. Dans un pays qu'aucun d'entre eux ne connaît, ils sont à la recherche d'eux-mêmes, tissant maladroitement, au fil d'expériences ratées, de lente compréhension des choses qui les entourent et qui émanent d'eux, des liens d'amitié qui rendent le livre attachant.

    Un aller simple est une histoire populaire - au bon sens du terme ? - qui sait parler avec ingéniosité d'amitié, de racines, de malheurs en déroulant des aventures surprenantes et en s'articulant autour de personnages forts et atypiques. Le cocktail est séduisant parce qu’il mélange avec talent, verve et énergie, rires et tristesse. Et ce n'est pas grave si la fin est un peu rapide et triste, si quelque fois le côté invraisemblable de cette histoire émerge, c'est tout simplement distrayant et inventif. Un aller simple a eu le prix goncourt en 1994 et c'était sans doute mérité...

  • Middlesex - Jeffrey Eugenides

    middlesex.jpgMiddlesex aurait simplement pu être le roman d'apprentissage d'une jeune fille qui découvre en plein milieu de son adolescence qu'elle est un garçon. Cela aurait déja suffi à faire de ce livre, une oeuvre à part, car il ne me semble pas que l'hermaphrodisme soit un sujet légion en littérature. Mais ce livre est plus que cela, plus que le récit d'une vie qui constituerait une sorte de témoignage - tendance voyeuriste ou adepte du sensationnel - comme il en pleut régulièrement de nos jours.

    Middlesex est une véritable saga familiale qui suit sur plusieurs générations le destin d'immigrés grecs venus s'installer en Amérique, à Détroit. Le livre est riche d'anecdotes familiales, de péripéties de la vie, succès, échecs, trahisons, peurs, amitiés, amours, sexe et compagnie, tout ce qui fait de la famille le premier lieu du tragique et de l'aventure. Et de l'extraordinaire, il y en a dans cette famille, notamment l'hermaphrodite de narrateur. 

    Jeffrey Eugenides a un humour subtil et un ton qui le rapproche du lecteur, le plonge dans un projet finalement ambitieux, puisqu'il ne cesse de mêler de manière très étroite, la petite histoire de cette famille d'immigrés à celle des Etats-Unis - plus particulièrement la ville de Détroit -, à ses remous depuis le début des années vingt jusqu'à la fin des années soixante-dix.

    Le livre se fait donc parfois, grâce au talent, à la ludique érudition et à la réflexion de l'auteur, chronique historique, portrait d'une ville et même petit précis scientifique sur l'hermaphrodisme, etc. Pour ne rien gâcher à tout ça, il y a un sens de la construction romanesque, de la formule et une imagination au service du récit qui enchantent, captivent le lecteur.

    Plaisant et efficace.

  • Les belles choses que porte le ciel - Dinaw Mengestu

    mengetsu.jpgMr Stephanos est un immigré éthiopien qui tient une petite épicerie dans un quartier déclassé de Washington. Sa vie est bornée par son commerce qui ne tourne pas beaucoup, ses deux amis Kenneth et Joe, eux aussi immigrés africains, et ses souvenirs. Elle va être bouleversée par la spéculation immobilière à la hausse dans le quartier, mais aussi par l’arrivée dans son voisinage de Judith, une femme blanche aisée et de sa petite fille métis Naomi.

    C’est une histoire d’exil et d’éloignement de sa terre. Dinaw Mengestu déploie avec simplicité et justesse, les problématiques et les réalités d’une question centrale de notre époque : l’émigration forcée et les difficultés de l’exil. Loin de chez soi, loin des siens, loin de sa culture. Mr Stephanos et ses deux amis sont des visages et des trajectoires très connues de l’exil contemporain. Ils ont fui leurs pays  parce qu’il ne leur était plus possible d’y vivre et essaient de se frayer une voie en Amérique. Ils représentent différents types de réaction dans cette situation difficile, entre résignation, combat, adaptation, indifférence. Ces personnages arrivent à faire passer la grande solitude, le terrible sentiment de nostalgie, la lassitude mais aussi le combat de ces hommes loin de chez eux qui luttent autant contre des problèmes bien réels et prosaiques que contre des fantômes et un mal être très difficile à définir et expliciter. Ces personnages et surtout cette tonalité acidulée, la voix touchante sans être larmoyante, triste et empreinte de dignité, proche et à la fois distante, arrivent à donner puissance et vérité aux thèmes du livre.

    Une des grandes réussites de ce livre tient à cette histoire d’amour embryonnaire, maladroite et hésitante qui n’arrive pas à éclore entre Mr Stephanos et Judith. Elle sonne parfaitement juste comme chaque élément de ce livre et se trouve doublée d’une histoire d’amitié touchante entre la fille de Judith et Mr Stephanos. L’intensité des thèmes du livre en est renforcée. Cette histoire entre l’épicier éthiopien et cette femme et sa fille est un accélérateur d’émotions toutes en retenue, intenses, irriguant le personnage et ses tourments, sa tristesse, sa réflexion. Il est aussi remarquable que l’auteur arrive à mêler ses idées à la description de la métamorphose du quartier.

    Simple, calibré, juste. Accessible bonheur de lecture en eaux pas si claires.