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mémoire - Page 3

  • Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot

    XXX.jpgMathurin est un avocat cynique d’âge intermédiaire de Port-au-prince en Haiti. Ambitieux, habile et lucide, Mathurin se fraie un passage à coups de coudes si nécessaire dans la jungle du monde des affaires et dans la vie en général. C’est un homme dur qui n’hésite pas à profiter des failles du système pour atteindre ses objectifs. Le regard qu’il jette sur ses collègues de travail et sur le propriétaire du cabinet pour lequel il travaille en dit long sur le type d’homme qu’il est. Prédateur tapi dans l’ombre, il connaît les règles du jeu et après avoir réussi à asseoir sa position, il attend son heure pour encore franchir une étape de la réussite telle qu’il la définit. Peu importe si le prix à payer pour son accomplissement présent est une certaine solitude, une sécheresse de l’esprit et du cœur et surtout un abîme d’oubli.

    La première partie du livre de Lyonel Trouillot est captivante. La voix lucide et désabusée de Mathurin dévoile au lecteur les mécanismes de scène de la survie en milieu urbain d’une métropole du quart-monde. Voici les intrigues, les jeux de pouvoir, d’argent, d’intérêt, de sexe, d’apparences et d’ambitions auxquels participe Mathurin pour aller encore plus haut dans la hiérarchie sociale. A l’entendre raconter ainsi cette lutte féroce, détaché mais en verve, qui pourrait croire que derrière Mathurin, se cache Dieutor ? Qui ? Dieutor, ce jeune homme issu d’un village misérable du fin fond d’Haiti qui passait son temps à mal jouer de la guitare, à se promener dans le cimetière et à flirter avec Anna la future institutrice du village. Dieutor, le jeune homme marqué par une malheureuse histoire familiale, que la peine et l’ambition ont conduit à la fuite et ont transformé en Mathurin.

    « Un trop long sacrifice peut transformer le cœur en pierre » a écrit W.B. Yeats. Pourtant Dieutor n’a pas complètement disparu derrière Mathurin et c’est l’irruption dans sa vie de Charlie, un jeune homme qui provient du même village que lui qui va le démontrer. Sans doute n’est-il pas complètement possible d’échapper à son passé. C’est en tout cas ce que réalise Mathurin en voyant débarquer cet adolescent pauvre et désœuvré au beau milieu de son existence si calibrée. Retour à la case départ. Avec Charlie, c’est tout le village, tous les souvenirs qui remontent à la surface et forcent Mathurin à un retour aux sources et à un dialogue avec Dieutor - ils ont des comptes à régler l’un avec l’autre.

    Roman de la mémoire et de l’identité, Yanvalou pour Charlie devient chronique de la misère à Haïti quand la voix de Mathurin-Dieutor fait place à celle de Charlie, plus agressive, plus empreinte d’énergie mais aussi de désespoir. Charlie c’est le choc du retour à la vraie vie, loin de l’univers climatisé qu’essaie de créer Mathurin. Orphelin, Charlie est parti du village, a transité par un centre d’accueil tenu par un religieux avant de plonger dans la petite délinquance. Son itinéraire sinueux est marqué par la pauvreté, la galère en même temps que par la débrouillardise et l’amitié avec ses compères de malheur. Les pathétiques aventures de Charlie qui ont fini par mal tourner montrent à Mathurin ce qui aurait pu arriver à Dieutor. Du coup, il franchit la barrière des nantis pour repasser de l’autre côté. Il sait qu’il va être obligé de se salir les mains, d’aller au contact d’une jeunesse perdue, livrée à elle-même, dans une situation misérable. Au nom du passé, de Dieutor, il rétropédale.

     Roman sombre et tragique, Yanvalou pour Charlie, est une œuvre captivante qui marque par la force de ses voix. La plongée dans la misère de la jeunesse haitienne et  dans le cynique univers de ses classes dominantes est intelligemment mêlée à une réflexion sur l’identité et la mémoire.

    Bien.

    Prix Wepler 2009

  • Pour l’empereur - Yi Munyol

    poster_48212.gifAinsi en a décidé Lettré Chong à la naissance de son fils, dans le village perdu des Pierres-Blanches, aux confins de la Corée, en ce dix-neuvième siècle finissant : son fils sera le prochain empereur de la péninsule. Dusse- t-il tout sacrifier à cette ambition. Dusse-t-il tordre la réalité pour qu’elle se conforme à ce désir peu raisonnable et peu fondé. Il n’y aura pas d’autre alternative pour son fils dont pour l’empereur raconte donc l’existence.

    A travers ce faux récit, cette fausse reconstitution de la vie d’un empereur, Yi Munyol s’attache à démonter la littérature hagiographique concernant les empereurs dont il adopte les codes pour mieux les détourner. Plus généralement, c’est une charge moqueuse contre les légendes, leurs naissances et leurs utilisations à des fins politiques ou même privées. Les différents épisodes peu glorieux de la vie de cet empereur fantoche sont déguisés, transformés et magnifiés dans un exercice littéraire de magnification et d’édification d’une épopée fallacieuse. A chaque aventure, Yi Munyol mentionne le point de vue des détracteurs de son empereur pour mieux les dénigrer. C’est une façon détournée de révéler la vérité sur cette légende, de lever un coin du voile et donc de garder  une distance critique et humoristique par rapport au récit principal.

    Il y a quelque chose de Don Quichotte, mais aussi un peu du prince Mychkine et de Giovanni Drogo chez cet empereur d’opérette. Elevé dans cette mystique de la prédestination et dans la perspective d’une grande destinée, c’est un naïf, épris de justice, complètement déconnecté de la réalité, désireux de coller le plus possible au rôle écrit pour lui. Il va ainsi passer son temps à accumuler les déconvenues et à attendre son heure de gloire qui ne viendra jamais alors même qu’il vit une période charnière de l’histoire de la Corée.

    En effet, si les aventures de l’empereur sont factices, Yi Munyol les inscrit dans un cadre historique réel, sur une période qui court depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 70. Pour l’empereur couvre ainsi les évènements majeurs qui ont bouleversé l’histoire récente de la Corée : l’effondrement de la dynastie Yi et la colonisation par le Japon Meiji, la seconde guerre mondiale, l’indépendance, la guerre de Corée et la partition, entre autres. C’est une période difficile pour la Corée qui justifie la mission de l’empereur dans le rôle du sauveur à la tête de la révolte.

    Un sauveur pathétique et  grandiloquent, engoncé dans un savoir et une culture dépassés qui permet à Yi Munyol d’aborder de manière indirecte des questions qui traitent de la culture traditionnelle coréenne face à la modernité. Questions dont la portée peut-être élargie. Quel est encore le sens de toute cette mythologie, de tout ce savoir ancestral  - le livre est truffé de références culturelles qui rendent indispensables les notes de fin de livre - et cette façon de vivre dont l’empereur se veut le porteur face à une Corée qui ne cesse de changer, de se moderniser et de s’ouvrir aux influences étrangères, à l’occidentalisation ? Impossible de nier qu’une partie du ridicule de l’empereur tient justement à son caractère passéiste et dépassé. Il ne s’agit pas ici seulement de folie ou d’illusion même si ce sont des éléments centraux du livre.

    Souvent à la lecture du livre, on se dit que quelqu’un ou quelque chose va bien finir par tirer le pseudo-empereur de ce rêve éveillé et le ramener à la réalité brutale des changements irréversibles en cours dans son pays, de sa quasi-folie, mais non. Il y a comme une fatalité de cette destinée tracée par Lettré Chong, son père, comme une malédiction impossible à renverser, qui le maintiennent dans cette illusion grotesque, parfois au prix de petits miracles. En même temps, peut-il en être autrement ? Mieux, doit-il en être autrement sachant que sortir de cette mystification équivaudrait pour l’empereur à l’effondrement même de son existence, une défaite du sens qui ne pourrait signifier que la victoire totale et irréversible de ses ennemis et ceux de la Corée.

    Avec Pour l’empereur, Yi Munyol confirme une force narrative déjà démontrée dans Le poète ou dans Notre héros défiguré. Ambitieuse sur le plan littéraire, cette œuvre empoigne avec subtilité l’histoire récente de la Corée pour délivrer un récit drôle et pathétique, porteur d’une réflexion sur le destin, subi ou choisi, le conflit entre tradition et modernité, la mémoire, l’écriture de l’histoire.

    Remarquable.

  • Les menhirs de glace – Kim Stanley Robinson

    les-menhirs-de-glace-kim-stanley-robinson-9782070313044.gifXXIIIème siècle, Mars, une révolution éclate contre le comité, instance dirigeante suprême plutôt portée sur l’autoritarisme. Au même moment quelque part dans l’espace, l’expédition davydov profite de cette diversion pour mettre à exécution un plan fou minutieusement préparé : tenter la grande aventure, partir explorer l’espace à l’aide de vaisseaux minéraliers volés et modifiés. 3 siècles plus tard, la révolte martienne a été écrasée et sa mémoire est victime d’un mensonge d’état. Et si la Sédition n’était pas ce qu’en dit le comité ? Et si la version officielle trahissait la vérité ? C’est ce que cherche à démontrer le professeur Hjalmar Nederland en fouillant les ruines de New Houston, dernier bastion des insurgés. Au même moment, un monument mégalithique constitué de blocs de glace est découvert sur Pluton : Icehenge. A-t-il quelque chose à voir avec la Sédition comme le pense le professeur Nederland ? Ou relève-t-il d’une incroyable mystification  comme tente de le prouver plus d’un siècle après l’obstiné Edmond Doya ?

    Cette intrigue pluriséculaire est bâtie sur un postulat, celui d’une humanité qui a repoussé les limites de l’âge et qui tutoie plutôt facilement le millénaire sans que la mémoire n’ait pu suivre. La Mémoire, l’Histoire, l’oubli écrivait Paul Ricoeur en 2003, c’est le trio au centre du livre de Kim Stanley Robinson. Dans la mesure où la mémoire n’est que d’une centaine d’années sur une durée de vie de 1000 ans, qu’une grande partie de l’existence des hommes tombe dans l’oubli, l’histoire, les activités humaines prennent un sens différent. C’est ce à quoi sont confrontés les personnages du livre de Kim Stanley Robinson. La question n’est pas anodine : que valent nos liens de parenté, l’amour, l’engagement, l’action sur une telle durée de vie ? Surtout si nous sommes condamnés à l’oubli ?

    C’est une question que Kim Stanley Robinson traite en filigrane – seulement - à travers les journaux des trois personnages : Emma Weil - qui a participé aux évènements de la Sédition, Hjalmar Nederland et Edmond Doya. Il ne lui donne malheureusement pas assez de force, préférant surtout insister sur la manipulation politique et historique autour de la révolution martienne et d’Icehenge. Qui a construit ce monument ? Quand ? Pourquoi ? C’est un choix regrettable au vu de la longueur du roman et malgré les interrogations face auxquelles se retrouvent ses personnages sur l’objectivité, le sens de l’histoire, ses trous béants, ses vérités révisables, sa manipulation par le politique etc. devant le mystère d’Icehenge

    Si la construction romanesque est plutôt habile, difficile de ne pas trouver que Kim Stanley Robinson est parfois ennuyeux à force de longueurs, de passages pas forcément inintéressants mais trop étirés, d’un jargon pas tant abscons – encore que - qu’omniprésent. L’intérêt du livre est diminué, noyé malgré des personnages forts et des problématiques passionnantes. Le roman finit par tourner comme un derviche autour de quelques éléments et par décevoir ou fatiguer le lecteur. Kim Stanley Robinson est passé à côté d’un roman plus fort et plus riche.

    Très moyen.