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mémoire - Page 4

  • Les menhirs de glace – Kim Stanley Robinson

    les-menhirs-de-glace-kim-stanley-robinson-9782070313044.gifXXIIIème siècle, Mars, une révolution éclate contre le comité, instance dirigeante suprême plutôt portée sur l’autoritarisme. Au même moment quelque part dans l’espace, l’expédition davydov profite de cette diversion pour mettre à exécution un plan fou minutieusement préparé : tenter la grande aventure, partir explorer l’espace à l’aide de vaisseaux minéraliers volés et modifiés. 3 siècles plus tard, la révolte martienne a été écrasée et sa mémoire est victime d’un mensonge d’état. Et si la Sédition n’était pas ce qu’en dit le comité ? Et si la version officielle trahissait la vérité ? C’est ce que cherche à démontrer le professeur Hjalmar Nederland en fouillant les ruines de New Houston, dernier bastion des insurgés. Au même moment, un monument mégalithique constitué de blocs de glace est découvert sur Pluton : Icehenge. A-t-il quelque chose à voir avec la Sédition comme le pense le professeur Nederland ? Ou relève-t-il d’une incroyable mystification  comme tente de le prouver plus d’un siècle après l’obstiné Edmond Doya ?

    Cette intrigue pluriséculaire est bâtie sur un postulat, celui d’une humanité qui a repoussé les limites de l’âge et qui tutoie plutôt facilement le millénaire sans que la mémoire n’ait pu suivre. La Mémoire, l’Histoire, l’oubli écrivait Paul Ricoeur en 2003, c’est le trio au centre du livre de Kim Stanley Robinson. Dans la mesure où la mémoire n’est que d’une centaine d’années sur une durée de vie de 1000 ans, qu’une grande partie de l’existence des hommes tombe dans l’oubli, l’histoire, les activités humaines prennent un sens différent. C’est ce à quoi sont confrontés les personnages du livre de Kim Stanley Robinson. La question n’est pas anodine : que valent nos liens de parenté, l’amour, l’engagement, l’action sur une telle durée de vie ? Surtout si nous sommes condamnés à l’oubli ?

    C’est une question que Kim Stanley Robinson traite en filigrane – seulement - à travers les journaux des trois personnages : Emma Weil - qui a participé aux évènements de la Sédition, Hjalmar Nederland et Edmond Doya. Il ne lui donne malheureusement pas assez de force, préférant surtout insister sur la manipulation politique et historique autour de la révolution martienne et d’Icehenge. Qui a construit ce monument ? Quand ? Pourquoi ? C’est un choix regrettable au vu de la longueur du roman et malgré les interrogations face auxquelles se retrouvent ses personnages sur l’objectivité, le sens de l’histoire, ses trous béants, ses vérités révisables, sa manipulation par le politique etc. devant le mystère d’Icehenge

    Si la construction romanesque est plutôt habile, difficile de ne pas trouver que Kim Stanley Robinson est parfois ennuyeux à force de longueurs, de passages pas forcément inintéressants mais trop étirés, d’un jargon pas tant abscons – encore que - qu’omniprésent. L’intérêt du livre est diminué, noyé malgré des personnages forts et des problématiques passionnantes. Le roman finit par tourner comme un derviche autour de quelques éléments et par décevoir ou fatiguer le lecteur. Kim Stanley Robinson est passé à côté d’un roman plus fort et plus riche.

    Très moyen. 

  • Apex ou le cache blessure – Colson Whitehead

    langage,mots,esclavage,publicité,mémoireLe personnage principal d’Apex est un consultant en nomenclature. En clair, le métier de cet afro américain d’âge mûr est de trouver le nom le plus adéquat aux produits. Apex, c’est par ailleurs son fait de gloire : un pansement multiculturel avec plusieurs coloris de peau. C’est surtout le début d’une dégringolade dont la porte de sortie est peut-être la mission qu’il accepte en indépendant pour son ancienne boîte de consulting : arbitrer le choix du patronyme de la petite ville imaginaire de Winthrop. Doit-elle garder ce nom lié à son histoire, accepter de devenir New Prospera selon les désirs du nouveau magnat qui y règne ou être rebaptisée autrement ?

    Apex est un livre bien plus intéressant que ne pourrait le laisser penser ses intrigues peu sexy et une entrée en matière manquant de souffle. Il faut progresser dans le récit et survoler quelques trous d’air pour pénétrer complètement la profondeur des thématiques exploitées par Colson Whitehead avec un angle de vue peu commun. Le métier de conseiller en nomenclature permet à Colson Whitehead d’initier une réflexion sur le pouvoir des mots par rapport aux choses. Il n’est pas anodin de nommer les choses, comme l’avait perçu Camus qui affirmait que "mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde".

    Colson Whitehead penche sensiblement pour une réflexion sur le langage par rapport à la publicité et au commerce, se montrant très contemporain et en prise avec notre monde dominé par l’économie et le business, lorsqu’il aborde notamment l’histoire personnelle de son personnage principal. Le destin tragico-comique de ce dernier en dit long sur la bouffonnerie de la publicité, la comédie du monde professionnel et une certaine médiocrité ambiante. La chute du personnage principal, intimement liée à sa réussite et à Apex, est un comble d’ironie parfaitement maîtrisée.

    Le livre est également axé sur le langage, la mémoire et l’histoire dans une dimension plus classique donc, lorsque le récit est recentré sur la mission de renommer ou non le village de Winthrop. L’histoire de la création de cette bourgade est déroulée, et avec elle quelque chose de l’Amérique profonde. Celle d’hier et celle d’aujourd’hui. L’Amérique esclavagiste et l’Amérique prospère. La nomenclature n’est pas anodine, la mémoire de ce village cache un secret. Oui mais l’Amérique a toujours vénéré le succès, la modernité, alors pourquoi pas New Prospera comme patronyme ? Tout un symbole si comme Bergson nous croyons que "Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles".

    Il est aussi question de mémoire et d'histoire en même temps que de publicité. Cette dernière s'empare du langage pour nous vendre Winthrop et son histoire comme un produit. Une ville centrée hier sur le fil de fer barbelé et qui se tourne aujourd'hui vers un autre produit qui lui donne sa nouvelle prospérité et potentiellement un nouveau de nom. Tout cela fait écho à l'histoire personnelle du personnage principal qui est à un carrefour de son existence. Il peut tout reprendre comme avant, adhérer sans réserves à ce qu'il était, à l'époque et à ses valeurs ou entrevoir, essayer autre chose. Il est à un tournant tout comme la ville de Winthrop.

    Colson Whitehead n’est pas forcément aussi drôle que le dit la quatrième de couverture, mais il est habile comme romancier. Sa manière d’aborder la question noire à travers le pansement multiculturel et l’histoire de la ville de Winthrop par exemple est un témoignage des parallèles, liens et jeux subtils qui lui ont permis de donner une réelle épaisseur à son roman. S’il manque un quelque chose de difficile à déterminer dans l’alchimie d'Apex pour en faire une pièce maîtresse, Il n’en demeure pas moins un livre intelligent, teinté d’ironie, construit avec talent et peu commun.

    A découvrir.

  • Et quand le rideau tombe - Juan Goytisolo

    goytisolo.gifAvec Et quand le rideau tombe, Juan Goytisolo a écrit une œuvre forte sur le sentiment de perte et le deuil. Il aborde la disparition de sa femme avec beaucoup de retenue. Il n’est pas tant question ici de souvenirs étalés, de pathos que d’une lucidité acérée qui brutalement effondre un monde. Avec sobriété, Juan Goytisolo dénude une réalité qui perd son sens et révèle son absurdité. Il s’agit ici de penser plus que de raconter la disparition de l’être cher qui a partagé son existence et ses conséquences.

    Dans une atmosphère sèche malgré la présence de rêves, avec une écriture tendue, perçant le voile des choses, il dit l’étiolement des souvenirs, la sournoiserie de l’oubli, alors que la nostalgie et la mélancolie le gagnent. Le passé s’effrite alors que l’avenir même est incertain nous dit-il. Misère de ce pourquoi nous nous sommes battus et de ce que nous prévoyons, de nos projets. Qu’en reste (ra) – t-il ? Juan Goytisolo s’appuie sur son expérience personnelle pour tendre vers l’universel et le destin des hommes, de l’humanité en général.

    On peut lui reprocher un pessimisme forcené et un abandon à une forme de nihilisme sans pour autant démentir la cruauté de la question du sens qui est sous jacente. Pourquoi tout ce bruit et toute cette fureur pour ce qui ressemble à un perpétuel recommencement ou à une fuite en avant, une course dépourvue de sens ? L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce dit Marx, et la millième fois ? L’oubli serait-il le grand vainqueur comme le dit Milan Kundera ?

    On peut tatillonner et regretter par moments des procédés un peu simples, les dialogues avec Dieu ou encore certaines images. On appréciera en revanche moult passages qui tracent un chemin vers Tolstoï. La lecture de Et quand le rideau tombe s’avère en tout cas dense et mérite largement le détour.

    Intéressant.