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mémoire - Page 4

  • Apex ou le cache blessure – Colson Whitehead

    langage,mots,esclavage,publicité,mémoireLe personnage principal d’Apex est un consultant en nomenclature. En clair, le métier de cet afro américain d’âge mûr est de trouver le nom le plus adéquat aux produits. Apex, c’est par ailleurs son fait de gloire : un pansement multiculturel avec plusieurs coloris de peau. C’est surtout le début d’une dégringolade dont la porte de sortie est peut-être la mission qu’il accepte en indépendant pour son ancienne boîte de consulting : arbitrer le choix du patronyme de la petite ville imaginaire de Winthrop. Doit-elle garder ce nom lié à son histoire, accepter de devenir New Prospera selon les désirs du nouveau magnat qui y règne ou être rebaptisée autrement ?

    Apex est un livre bien plus intéressant que ne pourrait le laisser penser ses intrigues peu sexy et une entrée en matière manquant de souffle. Il faut progresser dans le récit et survoler quelques trous d’air pour pénétrer complètement la profondeur des thématiques exploitées par Colson Whitehead avec un angle de vue peu commun. Le métier de conseiller en nomenclature permet à Colson Whitehead d’initier une réflexion sur le pouvoir des mots par rapport aux choses. Il n’est pas anodin de nommer les choses, comme l’avait perçu Camus qui affirmait que "mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde".

    Colson Whitehead penche sensiblement pour une réflexion sur le langage par rapport à la publicité et au commerce, se montrant très contemporain et en prise avec notre monde dominé par l’économie et le business, lorsqu’il aborde notamment l’histoire personnelle de son personnage principal. Le destin tragico-comique de ce dernier en dit long sur la bouffonnerie de la publicité, la comédie du monde professionnel et une certaine médiocrité ambiante. La chute du personnage principal, intimement liée à sa réussite et à Apex, est un comble d’ironie parfaitement maîtrisée.

    Le livre est également axé sur le langage, la mémoire et l’histoire dans une dimension plus classique donc, lorsque le récit est recentré sur la mission de renommer ou non le village de Winthrop. L’histoire de la création de cette bourgade est déroulée, et avec elle quelque chose de l’Amérique profonde. Celle d’hier et celle d’aujourd’hui. L’Amérique esclavagiste et l’Amérique prospère. La nomenclature n’est pas anodine, la mémoire de ce village cache un secret. Oui mais l’Amérique a toujours vénéré le succès, la modernité, alors pourquoi pas New Prospera comme patronyme ? Tout un symbole si comme Bergson nous croyons que "Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles".

    Il est aussi question de mémoire et d'histoire en même temps que de publicité. Cette dernière s'empare du langage pour nous vendre Winthrop et son histoire comme un produit. Une ville centrée hier sur le fil de fer barbelé et qui se tourne aujourd'hui vers un autre produit qui lui donne sa nouvelle prospérité et potentiellement un nouveau de nom. Tout cela fait écho à l'histoire personnelle du personnage principal qui est à un carrefour de son existence. Il peut tout reprendre comme avant, adhérer sans réserves à ce qu'il était, à l'époque et à ses valeurs ou entrevoir, essayer autre chose. Il est à un tournant tout comme la ville de Winthrop.

    Colson Whitehead n’est pas forcément aussi drôle que le dit la quatrième de couverture, mais il est habile comme romancier. Sa manière d’aborder la question noire à travers le pansement multiculturel et l’histoire de la ville de Winthrop par exemple est un témoignage des parallèles, liens et jeux subtils qui lui ont permis de donner une réelle épaisseur à son roman. S’il manque un quelque chose de difficile à déterminer dans l’alchimie d'Apex pour en faire une pièce maîtresse, Il n’en demeure pas moins un livre intelligent, teinté d’ironie, construit avec talent et peu commun.

    A découvrir.

  • Et quand le rideau tombe - Juan Goytisolo

    goytisolo.gifAvec Et quand le rideau tombe, Juan Goytisolo a écrit une œuvre forte sur le sentiment de perte et le deuil. Il aborde la disparition de sa femme avec beaucoup de retenue. Il n’est pas tant question ici de souvenirs étalés, de pathos que d’une lucidité acérée qui brutalement effondre un monde. Avec sobriété, Juan Goytisolo dénude une réalité qui perd son sens et révèle son absurdité. Il s’agit ici de penser plus que de raconter la disparition de l’être cher qui a partagé son existence et ses conséquences.

    Dans une atmosphère sèche malgré la présence de rêves, avec une écriture tendue, perçant le voile des choses, il dit l’étiolement des souvenirs, la sournoiserie de l’oubli, alors que la nostalgie et la mélancolie le gagnent. Le passé s’effrite alors que l’avenir même est incertain nous dit-il. Misère de ce pourquoi nous nous sommes battus et de ce que nous prévoyons, de nos projets. Qu’en reste (ra) – t-il ? Juan Goytisolo s’appuie sur son expérience personnelle pour tendre vers l’universel et le destin des hommes, de l’humanité en général.

    On peut lui reprocher un pessimisme forcené et un abandon à une forme de nihilisme sans pour autant démentir la cruauté de la question du sens qui est sous jacente. Pourquoi tout ce bruit et toute cette fureur pour ce qui ressemble à un perpétuel recommencement ou à une fuite en avant, une course dépourvue de sens ? L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce dit Marx, et la millième fois ? L’oubli serait-il le grand vainqueur comme le dit Milan Kundera ?

    On peut tatillonner et regretter par moments des procédés un peu simples, les dialogues avec Dieu ou encore certaines images. On appréciera en revanche moult passages qui tracent un chemin vers Tolstoï. La lecture de Et quand le rideau tombe s’avère en tout cas dense et mérite largement le détour.

    Intéressant.

  • Un ami parfait - Martin Suter

    un ami parfait.jpgQuand Fabio Rossi se réveille à l'hôpital, il est amnésique, sa mémoire est délestée des cinquante derniers jours à la suite d'un choc à la tête. Cet évènement traumatisant l'est encore plus lorsque Fabio Rossi se rend progressivement compte que ces jours qui lui manquent ont été ceux de tous les bouleversements dans son existence.  En effet, Norina la femme qu'il pense aimer ne veut plus le voir alors que Marlène, une belle blonde plantureuse qu'il ne connaît pas, semble avoir récemment pris sa place. Il a également démissionné de son emploi de journaliste peu avant son traumatisme alors que ce travail était sa passion. Quant à son collègue et ami Lucas, il reste silencieux et semble savoir des choses qui le perturbent au sujet de ces jours évanouis...Mais que s'est-il donc passé durant ces jours absents de sa mémoire ?

    Voilà comment Martin Suter lance son intrigue et façonne un noeud qui ne sera défait qu'au bout du livre. Un ami parfait a des allures de roman policier, mais pas seulement, il en a aussi les ficelles et les qualités. Les amateurs de polars seront séduits par le suspens haletant du livre et le mystère patiemment levé au terme d'une enquête passionnante, allant de surprise en surprise, sur le brouillard dans la mémoire de Fabio Rossi. Mais un ami parfait est bien plus qu'un roman policier, c'est aussi un roman psychologique qui explore les questions du moi et de l'identité par le biais de la mémoire. Qui est Fabio Rossi ? C'est la question centrale du livre et c'est ce que vont réveler les jours qui manquent à sa mémoire.

    Qui sommes nous vraiment ? En chacun de nous un autre, différent, sommeille, qui peut surgir à n'importe quel moment, à partir de n'importe quelle faille. La mémoire est un outil qui peut nous permettre de garder une certaine cohérence dans les fluctuations du moi mais elle n'est pas infaillible. Comment peut-on être un autre ou un étranger dans sa propre vie ? Comment l'image que nous avons de nous-mêmes et de notre existence est-elle tributaire de notre mémoire mais aussi de celle qu'ont les autres de nous ? La quête de Fabio Rossi est déroutante car il se découvre, il découvre sa vie sous un autre jour, comme à partir d'une autre personnalité. Et tout est différent bien sûr. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la mémoire dans ce que nous sommes et dans notre compréhension des choses qui nous entourent, du monde.

    Les vérités que découvre Fabio Rossi sur lui-même et les autres quand il récupère sa mémoire ne sont pas belles à voir et le tragique qui rôde autour de cette histoire finit par surgir dans un dénouement surprenant. Il n'est pas négligeable de dire au passage qu'en parallèle de cette quête d'identité, Fabio Rossi redécouvre l'enquête qu'il menait avant son traumatisme crânien et qui n'est pas pour rien dans ses aventures, évidemment. Il était sur un gros coup concernant l'industrie agro alimentaire: un scandale lié à la présence de prions dans des produits de grande consommation. C'est l'occasion pour Martin Suter d'égratigner ces grandes puissances industrielles et leurs intérêts financiers qui priment sur toute autre valeur. Quand on sait que la Suisse, patrie de Martin Suter, abrite quelques uns de ces groupes, la critique égratignant la confédération helvétique est plus limpide.

    Un ami parfait est un ouvrage qui flirte habilement avec plusieurs genres.  S'il n'y a pas grand chose à dire sur le plan du style, sinon qu'il se laisse lire facilement, c'est un ouvrage à recommander pour l'intelligence et l'originalité avec lesquelles il traite des thèmes de la mémoire et de l'identité. Très bon roman.