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meurtre - Page 2

  • Cotton Point – Pete Dexter

    cotton_point.jpgEtre « bon pour Cotton Point », c’est une expression qui voulait dire être bon pour l’asile. Il faut croire que l’expression n’a pas perdu tout son sens lorsque Paris Trout, l’usurier de la ville qui prête même aux noirs, décide de jouer du gros calibre sur une petite famille noire pour une histoire de sous. Ce pur moment de folie, c’est le début de la dégringolade pour celui qui est la figure centrale du livre de Pete Dexter.

    Paris Trout représente en quelque sorte une dégénérescence, une putréfaction de l’homme blanc tout puissant placé au cœur du système ségrégationniste et des valeurs du Sud profond de l’Amérique. Raciste, misogyne, borné, engoncé dans une idéologie et des valeurs dépassées, il met à l’épreuve toute la ville de Cotton Point, et pas uniquement à travers son procès. C’est comme s’il sommait chacun de choisir son camp, symbolisant à lui seul la fracture au sein de l’Amérique des années 50.

    On ne peut pas vraiment parler de polar au sujet de Cotton point. Il n’y a pas tant de suspens que ça dans le livre et les intrigues ne sont pas si passionnantes, captivantes ou recherchées. Le livre de Pete Dexter tient surtout par ses personnages et par son ambiance. Il y a tous ces êtres qui sont passés au révélateur Paris Trout : sa femme Hanna, son avocat Seagraves, principalement, la petite Rosie. Ils sont fouillés, intenses, présents grâce à la voix que leur prête Pete Dexter. Il ne leur fait pas vraiment de cadeaux, dessinant des univers plutôt tristes, monotones, sur le point d’éclater, de s’effondrer de l’intérieur. Il y a quelque chose de crépusculaire dans les situations dans lesquelles ils se retrouvent.

    Il y a en effet une ambiance formidable qui est installée par Pete Dexter. Cotton Point est un livre dur, rocailleux qui est rempli de poussière et de tension qui sont palpables. L’ordre de Cotton Point brisé par Paris Trout n’est qu’une façade. La ville est un lieu qu’on habite en quelques lignes, plongés dans une atmosphère chaude, moite, suffocante, propice à l’immobilité comme aux brusques explosions qui l’ébranlent.

    Sans se révéler exceptionnel, Cotton Point est un livre qui vaut le détour pour son ambiance, ses personnages et son questionnement de l’Amérique profonde et de son passé à travers le personnage de Paris Trout.

    National Book Award.

  • L’Adversaire - Emmanuel Carrère

    adversaire.jpgJean-Luc Romand est un mystère pour tous ceux qui connaissent son histoire. Un affabulateur dont l’imposture longue de vingt ans s’est terminée par une tragédie d’une absolue horreur : le meurtre de sa femme, de ses deux enfants et de ses parents.

    Au-delà d’un fait divers extraordinaire, Emmanuel Carrère a perçu l’enjeu que représente cette affaire. Il a compris l’importance de la question de l’identité dans ce drame. Qui est Jean-Claude Romand ? Est-ce qu’il le sait lui-même, est-il possible de le savoir à travers les brumes d’une mythomanie devenue obsessionnelle ? Que savons-nous des autres, de ceux qui nous entourent, jusqu’à quel point peuvent-ils nous tromper ? Au-delà de ces questions, il y a aussi ce drame qui dessine le mal absolu, incompréhensible. L’Adversaire.

    Le livre n’est pas un simple récit de ce fait divers et de son exploration psychologique. L’auteur se raconte face à l’indicible, expliquant la genèse et l’écriture de son roman qui l’ont amené à se confronter à Jean-Claude Romand. Il réfléchit sur nos rapports avec cette tragédie, ceux des visiteurs de Jean-Claude Romand à la prison, des juges, des témoins, des journalistes. Toutes ces réactions qu’il rapporte nous ramènent à la question de savoir comment gérer cette histoire hors de nos normes.

    Le livre est réussi parce qu’il transcende le fait divers pour aller au cœur de l’histoire, du personnage, du contexte, afin de finalement s’interroger sur le mal, l’identité, la rédemption, la religion, notre rapport au mal.

    Passionant.

  • 1974 - David Peace

    1974.jpg1974, le yorkshire, le nord de l’angleterre. Alors que noël approche, la petite Clare Kempay est enlevée. Elle sera retrouvée morte et mutilée quelques jours plus tard. Y a-t-il un lien entre sa mort et celle de deux autres filles disparues, Susanne Ridtay et Jeanette Garland ? C’est ce que pense Edward Dunford, jeune journaliste qui voit dans cette affaire l'occasion de lancer et propulser sa carrière. Mais dans le Yorkshire en cette sombre période de déconfiture économique et sociale, se joue bien plus qu’une simple histoire de pédophilie pour de nombreuses personnalités de la ville. C'est ce qu'Edward Dunford va apprendre à ses dépens.

    L’univers décrit par David Peace est glauque, noir, maussade et poisseux. L'ambiance est délétère et le climat est à la suspicion et à la dépravation: un monde tombe en lambeaux, l'Angleterre de la fin des trente glorieuses, et ce n'est pas beau à voir. Au fur et à mesure qu’Edward Dunford progresse dans son enquête, se lève un coin du voile sur ce qui se trame dans le yorkshire. Au fil des pages, le livre devient plus dur, plus sanglant, plus violent et la mécanique d'écrasement et de dénudement des personnages plus impitoyable.

    Les esthètes de la violence et des sentiments peuvent aller voir ailleurs, car chez David Peace, place est faite à la crudité, à la rugosité et à la brutalité des faits et de la langue. Edward Dunford avance péniblement dans son enquête et s’embourbe dans une merde monumentale. L’assassinat de Clare Kempay est une des portes qui ouvre sur l’enfer d’une région gangrenée par la soif de pouvoir et d’argent de quelques hommes, puissants bien entendus. Le népotisme, la vengeance, la manipulation, la dépravation, les traîtrises, l’ambition, la bassesse se mêlent pour former un nœud inextricable, effrayant et dangereux pour qui s'en approche de trop près. David Peace est sans pitié aucune pour cette région de l'Angleterre et pour son personnage qu’il enfonce avec minutie, toujours plus bas, dans les ténèbres.

    Le décor est miteux, les personnages pathétiques, en perdition, désillusionnés, les mains sont sales, les cœurs fatigués et impurs, les actes noirs, corrompus, les histoires abjectes et violentes. Même la langue de David Peace, son écriture, portent toute cette crasse, tout ce noir qu'il décrit. Elle ne laisse aucune échappatoire dans cette atmosphère putride.

    Dans le yorkshire, dans la tête d’Edward Dunford, aucune lumière au bout du tunnel.

    Dur, noir et réussi.