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noir - Page 3

  • Effacement - Percival Everett

    effacement.jpgThelonious Ellison Monk est un écrivain exigeant dont la production romanesque s’écoule difficilement en raison de sa complexité. Son ambition de recherche et d’excellence artistique l’empêche de suivre les conseils de son agent et de se mettre à l’écriture d’un roman plus authentique et plus vendeur, un roman avec une vraie couleur locale comme le réclament les éditeurs : un roman noir. En effet, Thélonious Ellison Monk est noir. Et si pour lui, sa couleur de peau est un détail dans son existence et dans son activité créatrice, ce n’est pas vraiment le cas pour les autres.

    Percival Everett s’empare de la question raciale aux Etats –Unis d’un point de vue original, celui de la littérature. Pourquoi le roman d'un noir doit-il suer la violence, le ghetto, l’inculture, la misère, le sexe, la noirceur dans un style oral haché ? Il montre comment une vision raciale et pernicieuse traverse le monde littéraire outre atlantique et l’Amérique en général. Cette réflexion brillante sur la question raciale se double d’une autre sur le travail d’écriture, le monde littéraire et ses vicissitudes. Le roman est traversé de questions concernant l’acte créateur, l’économie du livre, la cuisine des maisons d’édition et des prix littéraires, le rapport des écrivains à l’argent. Il est d’une honnêteté et d’une lucidité  sur la couleur de peau et sur l’écriture qui sont terribles. C’est un roman qui creuse ces pistes pour appuyer là où ça fait mal sans pour autant donner de lecture manichéenne des rapports raciaux.

    Lorsque Thélonious Monk Ellison accepte de renoncer à son exigence pour écrire un livre noir dont le succès est immense, Percival Everett ouvre la voie à un complexe jeu d’imposture qui est impitoyable pour son personnage. La farce se retourne contre Monk, et si le chef d’œuvre de sa vie d’écrivain, c’était ce pastiche que personne n’a vu comme tel ? Et si la voie du succès ne s’offrait à lui que dans ce pervertissement de son art ? Avec le succès, voici venu l’argent qui soulage Monk Ellison de tous ses problèmes matériels, ô ironie….

    Il ne faut pas voir dans effacement un livre uniquement à destination d’écrivains. Percival Everett introduit toutes ces problématiques au sein d’une histoire familiale riche qui donne corps à chaque interrogation et sert de caisse de résonance. La famille de Monk est en déliquescence. Sa sœur meurt, son frère révèle son homosexualité et sa mère s’enfonce dans l’Alzheimer alors que le secret de son père décédé remonte à la surface. Solitude de Monk face à ces évènements, ces souvenirs qui affluent pour éclairer le présent, mais aussi révéler la nature profonde de l’écrivain. Ces histoires de famille disent aussi le tabou, le secret dans la famille, les luttes d’influences et d’amours, le désir de reconnaissance, les destinées différentes.

    Un roman "noir" caricatural au milieu d’une réflexion romancée sur l’écriture et l'omniprésente question raciale elle-même enchâssée dans un roman familial, voilà la prouesse de Percival Everett qui démontre ici un art formidable de la narration. Son personnage principal Thélonious Monk Ellison est une merveille de détachement, de désabusement et de solitude qui touche et interpelle avec élégance, distance, humour, érudition et profondeur.

    Brillant.

  • Ceux de July - Nadine Gordimer

    ceux de july.jpgNadine Gordimer inverse les rôles en Afrique du sud. Les noirs prennent le pouvoir et les blancs sont obligés de se cacher ou de fuir. Les Smales, une famille blanche et bourgeoise de cette Afrique du Sud imaginaire, se réfugient dans le village de July, leur fidèle domestique, en attendant que les choses se calment ou reviennent à la normale. Commence alors pour eux, un apprentissage difficile de la différence, de la pauvreté, de la dépendance, de la peur et de la soumission.

    Que signifient leurs idées progressistes devant cette réalité amère, loin de leur luxueux passé ? Il n'est plus suffisant de se rassurer en se disant qu'on a bien traité July. Il n'y a plus vraiment de place pour la condescendance et il faut redéfinir les liens établis avec July mais plus généralement avec les noirs. Comment se conduire désormais face à ce servant - et les autres - qui est leur bouée de sauvetage et qui les tient en son pouvoir ? Comment rester eux-mêmes quand leur monde est renversé ? Comment accepter de changer ?

    Nadine Gordimer n'est pas tendre avec ses personnages et avec l'Afrique du Sud. Elle les déshabille progressivement jusqu’à la nudité totale. Et ce n'est pas forcément beau à voir...Les Smales ne peuvent plus échapper à une lucidité difficilement supportable sur leur passé, l’apartheid, leurs idées progressistes, leurs relations avec leur domestique, ou avec les autres noirs. Plus de mauvaise foi, de bonne conscience ou de facilité. Nadine Gordimer explore avec une intelligence rare l’ambiguïté des rapports entre les noirs, les blancs, le riche et le pauvre, le domestique et le maître. Le livre est d’une puissance toute en subtilité. L'atmosphère est oppressante. On ressent la tension de cette situation au final désespérant. Une telle maîtrise était nécessaire pour une fois de plus fouiller par ce postulat artificiel, l’Afrique du sud et ses démons.

    Excellent.