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occident - Page 2

  • Samedi – Ian Mc Ewan

    ian-mcewan-samedi-L-1.jpegCe pourrait-être un samedi comme un autre, mais en vérité il n’en est rien. On est le 15 février 2003 et des manifestations de grande ampleur sont organisées un peu partout dans le monde - principalement dans les grandes cités européennes dont Londres - contre l’intervention US programmée en Irak. Non à la guerre donc, non à la violence qui fait pourtant irruption dans la vie d’Henry Perowne faisant de ce samedi, un jour vraiment à part.

    Ce que décrit Ian Mc Ewan à travers la mise en parallèle de ces 2 évènements, c’est l’avènement du monde post 11 septembre, celui de la peur. D’une certaine façon, l’Occident a été plongé dans une  insécurité à laquelle il croyait pouvoir échapper. Cette insécurité globale induite par le terrorisme et la guerre, Ian Mc Ewan la projette à l’échelle individuelle avec les malheurs d’Henry Perowne qui surviennent de manière brusque et fortuite. Comme une déflagration qui fait voler en éclats, son monde d’harmonie, celui du rêve occidental.

    Oui, Ian Mc Ewan a choisi de taper là où ça fait mal. Henry Perowne n’est pas n’importe qui, il est la représentation d’un certain idéal individuel qui hante l’inconscient collectif occidental. On peut effectivement dire qu’Henry Perowne a réussi sa vie. Professionnellement - et financièrement -, c’est un neurochirurgien dont la réputation n’est pas à refaire. Socialement, il est marié à une femme qu’il aime, à qui il est fidèle et qui lui a donné 2 enfants prometteurs. C’est un homme heureux qui s’entretient physiquement et qui se montre ouvert à d’autres cultures, univers que le sien.  

    Ce que je viens de dire en quelques mots, Ian Mc Ewan prend le temps de le déployer sur plus de deux cents pages. Il ne s’agit pas vraiment d’une très lente montée du suspens avant que n’éclate la tragédie. Non, Ian Mc Ewan s’en fout du suspens. Il s’agit vraiment d’une immersion dans ce qu’est Henry Perowne et sa vie. C’est un processus de dissection chirurgicale de la vie de cet homme, de chacun de ces actes, de ses pensées, sur toute une journée, ordinaire jusqu’à un moment. Oui c’est long, bien sûr que c’est lent, c’est même parfois interminable à vrai dire et lourd de détails microscopiques, de digressions de toutes sortes. Parce qu’Ian Mc Ewan va jusqu’au bout de sa logique, de longues pages sont consacrées à un match de squash entre Perowne et un de ses collègues, des passages entiers qui peuvent être abscons pour le néophyte concernent la neurochirugie et j’en passe.

    Et comme si ça ne suffisait pas, Ian Mc Ewan invite le lecteur durant tout le livre à réfléchir au pouvoir de la littérature, au défi que lui pose celui omniprésent et concret de la science et de la raison. Qu’est ce qu’un chef d’œuvre, comment le définir, en littérature se demande Henry Perowne. Que peut-elle pour nous, face au réel ? La littérature pour quoi faire ? Avec talent, la problématique est développée par le biais de la destinée de la fille d’Henry Perowne et celle de son beau père, tous les deux poètes reconnus.

    Oui certains peuvent s’impatienter le temps qu’il se passe quelque chose vraiment. Non le livre ne se dévore pas d’une traite, on n’est pas bluffé par le style, l’écriture, il n’y a pas d’esbroufe le temps qu’Henry Perowne subisse les coups du sort et non, personne n’est pantois devant le dénouement. Rétrospectivement cependant on se rend compte que patiemment, à l’ancienne, Ian Mc Ewan construit un personnage, une vie, une journée, une réflexion qui restent, qui marquent. On échappe à la tentation du tout ça pour ça quand on saisit ce que dit Ian Mc Ewan : c’est ça qui est menacé, c’est ça qui est si précieux, si fragile, si prompt à s’effondrer, à disparaître ou à s’effriter. A cause de ça, la violence, le hasard, le terrorisme.  

    Un livre d’un classicisme assumé qui prend encore plus de dimension avec du recul. Assurément dense, profond et intelligent. D’une force romanesque maîtrisée.

  • Le déclin de l’occident – Hanif Kureishi

    Le déclin de l'occident.jpgCe recueil d’Hanif Kureishi est constitué de huit nouvelles, la plupart écrites dans les années 2000. Elles portent sur les rapports père-fils, sur les relations dans différents couples,  sur l’action du temps qui passe sur les amitiés, sur des questions politiques aussi. Ces nouvelles ont quelque chose de dense, dans les scènes, les dialogues, d’une normalité juste qui pourrait confiner à la banalité, pourtant on touche avec une certaine habileté à l’intime des couples, des personnages, des histoires. Il y a quelque chose d’essentiel et de vital qui transparaît au fil des pages, les failles, les écueils, les errements, les troubles de personnages confrontés à leur passé, à la violence des rapports et à une modernité pas toujours clémente. J’ai été plus convaincu par le déclin de l’occident qui mérite d’être lu que par intimité, le précédent roman d’Hanif Kureishi, chroniqué sur ce site. Intéressant.

    Pour le détail des nouvelles : 

    1/ Les chiens : Une mère et son fils traversent une zone vague, indéterminée. Ils se font attaquer par des chiens voraces et n’en réchappent sans doute pas. La nouvelle est courte, tendue. L’impuissance de la mère est palpable tout comme la violence de l’attaque des chiens sans que la nouvelle ne soit si marquante, malgré l’ouverture sur une multitude d’interprétations possibles.

    2/ Il y a longtemps hier : Le narrateur retourne sur les lieux de sa jeunesse et comme dans un rêve rencontre son père, pourtant décédé, dans un bar. Après un moment passé ensemble, ils retournent dans leur ancienne demeure où il croise aussi sa mère. Cette nouvelle intéressante aborde la relation père-fils, et la déborde pour revenir sur les relations intimes dans le couple, la répartition des rôles, les ambitions individuelles et communes, l’épreuve du temps, etc. C’est le point commun avec d’autres nouvelles du recueil. Pour le reste, il y a les passages sur Tony Blair, les désillusions liées à sa politique, l’intervention en Irak, qui me semblent moins convaincants, voire qui affaiblissent la nouvelle. Il y a une atmosphère onirique et une réminiscence biographique de la part d’Hanif Kureishi qui portent la nouvelle.

    3/ Unions et décapitations : Référence à peine masquée à l’Irak (ou à l’Afghanistan et lien avec la nouvelle précédente), cette nouvelle est une réussite. Quelque part entre humour noir et tragique, elle donne la parole à un réalisateur obligé de filmer des décapitations pour des terroristes dans un pays qui n’est pas nommé. Il décrit les risques inhérents à sa condition et les réalités techniques et prosaïques de sa tâche auxquelles on ne pense pas. Quelle alternative pour lui, hormis les mariages alors qu’il rêve de l’avenir de réalisateurs qui vivent dans d’autres pays ? Le ton amer, résigné joue dans la mécanique de la nouvelle.

    4/ L’agression : Sans doute la nouvelle la moins intéressante du recueil. Une femme accompagne son fils à l’école et accepte d’être raccompagnée chez elle par une autre mère de famille qui lui est inconnue. Le chemin du retour s’avère être un piège, un monologue aigre de l’inconnue qui en arrive presqu’à retenir la narratrice prisonnière de son babil. Bof.

    5/ Maggie : Nouvelle très réussie. Elle met en scène des retrouvailles entre Max et Maggie. Ils ont vécu ensemble dans leur jeunesse quand ils avaient la vingtaine, avant que Maggie ne choisisse Joe. Trente ans plus tard, Maggie a un service à demander à Max alors qu’elle le revoit comme il lui arrive parfois. En évoquant leur histoire passée, en dessinant leurs trajectoires, en abordant leurs choix de vie, Hanif Kureishi dit le temps qui passe et confronte ces deux personnages à ce qu’ils ont été, ce qu’ils ont voulu et aussi peut-être ce qui aurait pu être. Il y a une lucidité un peu cruelle dans les regards qu’ils se jettent, derrière leurs mots, face à la réalité, alors qu’un certain égoïsme, une forme de culpabilité et des regrets s’élèvent entre eux.

    6/ Phillip : En écho à la nouvelle précédente, mais en moins abouti, il s’agit là aussi de retrouvailles. Cette fois-ci, il s’agit d’un ancien ami éponyme. Mourant, il recontacte Fred le narrateur après plusieurs années de silence et lui demande de venir à son chevet. C’est l’occasion de se souvenir de la relation singulière qu’il a nouée avec cet ancien ami, entre amitié et concubinage, avec au milieu, Fiona, la fille qu’il fréquentait à l’époque. Qu’était vraiment cette amitié, qu’en reste t-il, se demande Fred qui établit un parallèle pas très flatteur entre ce qu’il était (ce qu’il voulait être) et ce qu’il est devenu.

    7/ Le déclin de l’occident : La nouvelle qui donne son titre au recueil est aussi une des plus réussies. Mike a perdu son emploi et il ne sait pas comment l’annoncer à sa femme. Son monde est sur le point de s’effondrer et cela lui inspire un regard impitoyable sur la société contemporaine anglaise qui lui semble se désagréger. Crise financière, 11 septembre, immigration et métamorphose du travail sont au menu d’une nouvelle au sein de laquelle est nichée une sorte de menace qui plane sur les classes moyennes.

    8/ Une histoire horrible : Eric et Jake discutent au bar de tout et de rien et même de Jazz nordique. Jake en arrive pourtant à raconter comment sa femme l’a quitté. Ca a été le début d’un enchaînement, un cercle vicieux de péripéties l’entraînant toujours plus bas. Le malheur de Jake ramène Eric à son propre couple, à une dispute qui a précédé le passage au bar. La menace d’un dérèglement de sa vie, à l’instar de ce qui est arrivé à Jake, le ramène à une meilleure considération de ce qu’il a (son couple, sa famille). Aucun jugement n’est formulé à l’égard d’une forme de couardise d’Eric face à la menace d’une vie qui peut basculer dans le mauvais sens s’il décide de divorcer.