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passion - Page 3

  • Tombe, tombe au fond de l'eau – Mia Couto

    tombe-tombe-au-fond-de-l-eau-250019[1].jpgIl n’est pas toujours évident de se prononcer sur un livre, une fois la dernière page lue. Et ce n’est pas forcément plus facile quelques jours plus tard. C’est le cas après la lecture de Tombe, tombe au fond de l'eau. Quelque part au Mozambique, près de l’océan, Zeca, un pêcheur à la retraite passe des heures à paresser près de sa demeure et à tenter de charmer sa voisine, Luarmina, l’ancienne chaste beauté tout en rondeurs aujourd’hui. C’est un jeu lent, singulier, avec ses propres codes qui est mis en scène à travers les conversations de Zeca et de Luarmina : se raconter, se dévoiler par petites touches l’un à l’autre en faisant la part belle à la badinerie, à la drôlerie, sans pour autant nier ou dissimuler les blessures, la tristesse, la nostalgie, et tout ce spleen qui les accompagnent désormais au couchant de leur existence.

    Le récit est une sorte de fable qui, à travers ces souvenirs, ces histoires – dont la réalité est souvent évanescente -, interroge notre rapport à la mémoire, au souvenir, au temps et à nos parents, à notre filiation, ainsi qu’à l’eau ou à la mer. Il est un questionnement plutôt diffus, du réel et du passé, à travers la place importante du rêve et de l’irrationnel. Le récit ne vaut pas tant pour ce questionnement, ni même pour ces histoires que se racontent les deux vieux flirteurs, quand bien même elles s’évertuent à être décalées, différentes, puissantes, habitées de sens, de mort et de tragique. Je ne crois pas qu’il reste grand-chose de ces histoires, de père dont l’amante s’est noyée lors d’une sortie en bateau, de mère devenue folle etc. Au bout de ces huit petits chapitres et d’à peine une centaine pages, ce qu’il reste ce n’est pas ça.

    Ce qu’il reste, c’est la saudade, ce vocable portugais qui désigne une mélancolie empreinte de nostalgie. Ce qu’il reste, c’est la force d’une aura grise, de puissants sentiments contenus dans le voile de la langue. Il y a dans Tombe, tombe au fond de l’eau, une poésie triste, aigre-douce qui ne quitte pas le lecteur dès la première page et qui le marque bien plus que les cocasseries, les confessions et autres histoires de Zeca et Luarmina. Alors que le manège de ces personnages est sans doute voué assez rapidement à s’éteindre dans la mémoire du lecteur, cette saudade qui exhale du livre et la langue de Mia Couto sont sans doute amenées à le marquer plus durablement. Oui, Tombe, tombe au fond de l’eau est surtout une affaire de langue et de style,  c’est un envoûtant plaisir  de lecture qui est constant tout au long du livre. Une longue poésie en prose qui draine une multitude d’émotions entremêlées.

    Ce plaisir de lecture pose aussi la question de la traduction (cf. le titre du livre et la note du traducteur en préambule). Dans un ouvrage pour lequel la langue est quasiment le tout, le travail du traducteur s’approche encore plus de celui de l’auteur dans la tentative de créer, d’inventer une langue, d’apprivoiser les sentiments et les êtres, dans un art du rythme, du jeu, du ton, de la construction qui prend le pas sur le reste.

    Au-delà, de récits dont l’importance est à relativiser donc, un long poème en prose à apprécier.

    Non, ceci n’est pas vraiment un roman et oui je vais poursuivre ma découverte de Mia Couto.

  • La boîte noire – Amos Oz

    Aoz.gifAprès 7 ans de silence suite à leur divorce tumultueux, Alec et Ilana reprennent contact à l’initiative de cette dernière au motif de l’instabilité de leur fils unique Boaz. Débute donc un échange de lettres et de télégrammes qui va ouvrir la boîte noire de leur mariage raté et libérer les démons qui rongent encore ces deux anciens partenaires alors même qu’ils sont désormais confrontés à d’autres difficultés et qu’ils ne sont plus seuls dans leur joute. Outre leur fils Boaz devenu une sorte d’adolescent rebelle, récalcitrant avec des aspirations de hippie, se mêlent à la partie, pour l’essentiel, Michel Sommo, le nouveau concubin d’Ilana avec qui elle a une petite fille d’environ 3 ans et Manfred, l’ami d’enfance et l’administrateur légal des biens d’Alec. A travers ces échanges épistolaires, Amos Oz arrive à faire vivre des personnages complexes et fascinants qui s’inscrivent dans des trajectoires opposées à celles qui sont les leurs au début de la boîte noire. Progressivement, ces personnages se dévoilent, livrent leurs failles et montrent une réelle complexité et richesse qui font d’eux une des réussites de ce roman.

    Voici donc Alec un ancien militaire intransigeant qui est en fait un intellectuel de renommée internationale, un homme riche qui se trouve être plutôt ascétique, un homme fort en apparence, dur et taciturne mais qui est brisé par la maladie et par Ilana. L’ancienne femme d’Alec est volage, presqu’une nymphomane, qui en fait n’a jamais cessé d’aimer son mari, d’essayer de vivre avec lui, puis de le faire revenir alors même qu’elle s’engonce finalement dans une vie de famille étroite, convenue et financièrement difficile auprès de Michel. Ce dernier est un modeste instituteur, un pied-noir passé de l’Algérie à la France avant d’atterrir en Israël.  Partisan d’un grand Israël par le rachat de territoires aux Arabes et l’implantation de colonies juives en Galilée, Michel cède à des pratiques douteuses pour avoir de l’argent qui va plus le corrompre que servir sa cause comme initialement prévu. La faute sans doute un peu à Manfred, l’avocat et ami d’enfance d’Alec qui s’il lui est fidèle et dévoué, semble également habité par des sentiments moins nobles quand il s’agit d’argent , mais qui est indispensable notamment pour retrouver à chaque fois Boaz. Il faut dire que ce jeune homme imposant, qui semble manquer de repères, ne cesse de se retrouver régulièrement dans les emmerdes. Il n’est pourtant pas l’abruti déscolarisé et nourri de rancœur qu’il semble être au premier abord.

    Tous ces personnages se retrouvent plongés dans un jeu d’affrontements permanents qui mêle amour, haine,  rejet, violence, aigreur, érotisme, jalousie, envie, regrets et remords. Ils se livrent donc à une valse à plusieurs, faite d’hésitations, de retours en arrières, de pas de côté, de chocs, voire de chutes. C’est une danse complexe qui n’est pas toujours magistralement orchestrée par Amos Oz. C’est parfois long et quelque peu tarabiscoté avec également par moments – surtout vers la fin – des lettres à rallonge qui n’apportent pas grand-chose et qui montrent des personnages – et/ou Amos Oz – qui se regardent écrire – surtout Ilana. L’écrivain israélien n’évite pas non plus quelques écueils du roman épistolaire. Ainsi, entre deux lettres, il y a des pans de l’histoire, des évènements, des interactions entre les personnages qui ne sont perçus que de manière trop furtive. C’est un peu frustrant surtout lorsqu’il s’agit de l’histoire d’Ilana et d’Alec qui est tout de même centrale dans le livre. On peut parfois avoir le sentiment de manquer certaines choses essentielles alors que les lettres ne cessent de se rallonger.

    Finalement le roman d’Amos Oz en dit aussi un peu – pas beaucoup non plus – sur Israël. Par l’intermédiaire du personnage de Michel Sommo surtout, ses références bibliques, ses idées sur le grand Israël et les arabes, mais pas uniquement. Aussi par le biais de Boaz pour qui tout ça n’a pas vraiment de sens, par le biais de Rachel, la sœur d’Ilana qui vit dans un Kibboutz, par Alec qui est passé par l’armée, etc.

    La boîte noire, livre intéressant mais pas vraiment renversant, a eu le prix Fémina en 1988

  • Djamilia - Tchinguiz Aïtmatov

    Aitmatov---djamilia.jpgEn parlant de « la plus belle histoire d’amour du monde » dans une admirable préface, Louis Aragon, traducteur de l’ouvrage de Tchinguiz Aïtmatov,  lui a sans doute rendu le plus grand service. Quel coup de pub ! Impossible de passer à côté de cette phrase choc lorsqu’il s’agit de Djamilia. Alors est-ce vraiment la plus belle histoire d’amour du monde ? Je ne me permettrai pas de l’affirmer, mais c’est assurément une des plus belles que j’ai lues.

    En fait pour être plus précis, je devrais utiliser le pluriel car Djamilia contient plusieurs histoires d’amour. La première est celle de Seit, un jeune homme de 13 ans, et de Djamilia, sa belle-sœur, un peu plus âgée que lui. Nous sommes en 1940 et le Kirghizstan participe comme toute l’URSS à l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie. Concrètement tous les hommes, dont le frère de Seit, sont au front et tous ceux qui sont restés au pays sont tenus de poursuivre les tâches agricoles et de fournir leur quota de ressources à la mère patrie.

    C’est donc en travaillant aux foins avec Djamilia, qu’il est également censé protéger des approches d’autres hommes, que Seit succombe aux charmes de sa belle-sœur. Il s’éveille à l’amour et découvre les sentiments qu’il éprouve pour Djamilia et livre un portrait lumineux, tout en rayonnements et éclats de rire, de cette dernière.  Comment rester de marbre face à cet amour naissant, pur et naïf, au sortir de l’enfance ? Comment ne pas être touché par la vision de Djamilia offerte par Seit le narrateur ? La part d’innocence contenue dans cet amour confère une partie de sa beauté à ce livre.

    Pour l’autre partie, il faut se tourner vers la seconde histoire d’amour de ce court récit, celle entre Djamilia et Daniïar. Ce dernier est un orphelin qui avait quitté la région pour le Kazakhstan voisin. Il est revenu boiteux et taciturne du front sans trop d’explications. Un marginal sans le sou et quasi-étranger, se pouvait-il être un protagoniste plus approprié pour une passion défiant les strictes conventions sociales de ce fin fond du Kirghizstan ? Si Daniïar  craque immédiatement pour la belle Djamilia, il faut du temps, de la souffrance et quelques épisodes d’une beauté brute pour que cette dernière bascule et fasse le pari risqué et fou de la passion sur la raison.

    Tout ceci pourrait être kitsch et un peu facile, mais il n’en est rien. Tchinguiz Aïtmatov fait le pari de la simplicité et du naturel, aidé par une langue poétique et imagée, empreinte d’une vitalité et d’un élan contagieux. Il arrive à se dégager du pathos pour raconter ces histoires d’amour contrariées et leurs protagonistes avec une remarquable fraîcheur. Sa Djamilia est là, solaire, nous faisant tourner la tête, son Daniïar aussi, brut de décoffrage, différent, tout comme son Seit, en pleine métamorphose. Ils jouent harmonieusement leur partition - le triangle amoureux - au cœur d’un Kirghizstan profond qui est un des atouts du livre.

    C’est presqu’une autre histoire d’amour qui habite ce livre, celle de l'amour que portent les personnages à leur terre natale – non, Brassens, ce ne sont pas juste des imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Quelque chose du Kirghizstan est là dans les coutumes, les paysages, le quotidien décrits. La force d’évocation de Tchinguiz Aïtmatov arrive à faire exister ces confins de l’Asie centrale dans notre esprit avec une certaine limpidité et le dépaysement est réel.

    Enfin, Djamilia, c’est aussi le récit d’une vocation – la peinture - affirmée grâce à l’amour de Seit pour l’héroïne éponyme.  Ou comment une ambition artistique latente chez ce jeune homme, est finalement assumée et lui donne la force de dépasser le poids des attentes familiales et des conventions culturelles de sa région.

    Simple, poétique et touchant.