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passion - Page 4

  • Djamilia - Tchinguiz Aïtmatov

    Aitmatov---djamilia.jpgEn parlant de « la plus belle histoire d’amour du monde » dans une admirable préface, Louis Aragon, traducteur de l’ouvrage de Tchinguiz Aïtmatov,  lui a sans doute rendu le plus grand service. Quel coup de pub ! Impossible de passer à côté de cette phrase choc lorsqu’il s’agit de Djamilia. Alors est-ce vraiment la plus belle histoire d’amour du monde ? Je ne me permettrai pas de l’affirmer, mais c’est assurément une des plus belles que j’ai lues.

    En fait pour être plus précis, je devrais utiliser le pluriel car Djamilia contient plusieurs histoires d’amour. La première est celle de Seit, un jeune homme de 13 ans, et de Djamilia, sa belle-sœur, un peu plus âgée que lui. Nous sommes en 1940 et le Kirghizstan participe comme toute l’URSS à l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie. Concrètement tous les hommes, dont le frère de Seit, sont au front et tous ceux qui sont restés au pays sont tenus de poursuivre les tâches agricoles et de fournir leur quota de ressources à la mère patrie.

    C’est donc en travaillant aux foins avec Djamilia, qu’il est également censé protéger des approches d’autres hommes, que Seit succombe aux charmes de sa belle-sœur. Il s’éveille à l’amour et découvre les sentiments qu’il éprouve pour Djamilia et livre un portrait lumineux, tout en rayonnements et éclats de rire, de cette dernière.  Comment rester de marbre face à cet amour naissant, pur et naïf, au sortir de l’enfance ? Comment ne pas être touché par la vision de Djamilia offerte par Seit le narrateur ? La part d’innocence contenue dans cet amour confère une partie de sa beauté à ce livre.

    Pour l’autre partie, il faut se tourner vers la seconde histoire d’amour de ce court récit, celle entre Djamilia et Daniïar. Ce dernier est un orphelin qui avait quitté la région pour le Kazakhstan voisin. Il est revenu boiteux et taciturne du front sans trop d’explications. Un marginal sans le sou et quasi-étranger, se pouvait-il être un protagoniste plus approprié pour une passion défiant les strictes conventions sociales de ce fin fond du Kirghizstan ? Si Daniïar  craque immédiatement pour la belle Djamilia, il faut du temps, de la souffrance et quelques épisodes d’une beauté brute pour que cette dernière bascule et fasse le pari risqué et fou de la passion sur la raison.

    Tout ceci pourrait être kitsch et un peu facile, mais il n’en est rien. Tchinguiz Aïtmatov fait le pari de la simplicité et du naturel, aidé par une langue poétique et imagée, empreinte d’une vitalité et d’un élan contagieux. Il arrive à se dégager du pathos pour raconter ces histoires d’amour contrariées et leurs protagonistes avec une remarquable fraîcheur. Sa Djamilia est là, solaire, nous faisant tourner la tête, son Daniïar aussi, brut de décoffrage, différent, tout comme son Seit, en pleine métamorphose. Ils jouent harmonieusement leur partition - le triangle amoureux - au cœur d’un Kirghizstan profond qui est un des atouts du livre.

    C’est presqu’une autre histoire d’amour qui habite ce livre, celle de l'amour que portent les personnages à leur terre natale – non, Brassens, ce ne sont pas juste des imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Quelque chose du Kirghizstan est là dans les coutumes, les paysages, le quotidien décrits. La force d’évocation de Tchinguiz Aïtmatov arrive à faire exister ces confins de l’Asie centrale dans notre esprit avec une certaine limpidité et le dépaysement est réel.

    Enfin, Djamilia, c’est aussi le récit d’une vocation – la peinture - affirmée grâce à l’amour de Seit pour l’héroïne éponyme.  Ou comment une ambition artistique latente chez ce jeune homme, est finalement assumée et lui donne la force de dépasser le poids des attentes familiales et des conventions culturelles de sa région.

    Simple, poétique et touchant.

  • Expiation – Ian Mc Ewan

    Ian-McEwan-Expiation.gifEn ce mois d’août 1935, Briony n’est qu’une petite fille de 13 ans dont la vocation est en train d’éclore. Alors que la canicule s’abat sur une Angleterre qui bruisse déjà de rumeurs sur la peste brune qui sévit là-bas sur le continent, une journée va définitivement transformer son existence. C’est donc la genèse d’un écrivain, mais aussi d’une adulte, qui est racontée et qui prend ses racines dans un évènement qui fait basculer tout un univers et plusieurs vies dans un drame d’une grande ampleur.

    Dans une exceptionnelle première partie, Ian Mc Ewan déroule progressivement cette journée qui va accoucher d’une tragédie qui est la pierre de touche de cette œuvre. Lentement, avec une maîtrise romanesque remarquable, il installe un climat poisseux, une atmosphère étouffante dans un cadre où vont s’enchaîner dans une mécanique implacable, les rouages qui mènent à la faute de Briony. C’est une déflagration qui hante le livre et chacun de ses personnages jusqu’à la fin.

    Les deux autres parties du livre, qui se déroulent en 1940, s’inscrivent dans la continuité de cet épisode de 1935 et restent cristallisées autour de cette faute que Briony doit expier. Pourtant c’est quand même dans l’enfer de la seconde guerre mondiale que Ian Mc Ewan plonge ses personnages. Une fois de plus, il est difficile de ne pas être impressionné par la virtuosité du romancier anglais qui opère une rupture brutale avec la première partie du roman tout en maintenant omniprésente, la tragédie et le poids de cette fameuse journée de 1935 sur ses personnages.

    C’est en France, en plein Blietzkrieg, que se poursuit la deuxième partie du livre. Ian Mc Ewan revient sur l’opération dynamo, la retraite des unités anglaises vers Dunkerque devant la force de la puissance de l’Axe et ses bombardements meurtriers. Repli tactique et débâcle dans une ambiance hallucinée de fin du monde. La longue marche des protagonistes vers Dunkerque, leur seule porte de salut, ressemble à une lente et cruelle agonie dont Ian Mc Ewan ne nous épargne rien avec une succession de scènes fortes qui constituent un concentré très amer d’une guerre dont le pire était encore à venir.  

    La guerre aux premières loges donc, mais aussi en retrait, à Londres, où tout le monde retient son souffle en attendant que la folie ne survienne. Briony et sa sœur Cécilia, devenues infirmières, sont une porte d’entrée sur la réalité d’une société mobilisée, dans l’attente de l’apocalypse. Cette dernière surgit brutalement, sous la forme des blessés, mutilés de toutes sortes qui reviennent du champ de bataille. Le Blitz ne s’est pas encore abattu sur Londres, mais le portrait de l’irruption de la guerre dans le quotidien d’infirmières que fait Ian Mc Ewan est saisissant. Sous le choc, ces jeunes filles – majoritairement - découvrent une réalité cruelle et d’une extrême violence - qui les choque malgré une préparation exigeante, . Cette tragédie collective ne prend pourtant pas entièrement le pas sur celle individuelle, intime de Briony, qui court depuis 1935.

    Expiation est un roman multiple qui déploie dans chacune de ses parties une puissance rare et un art délicat de la narration qui montrent le savoir-faire de Ian Mc Ewan. Ce livre est à sa façon, un roman de guerre, en même temps qu’une histoire de famille et une peinture de mœurs réaliste d’une certaine Angleterre, entre les deux guerres. C’est surtout un roman d’apprentissage construit autour du pouvoir de la fiction doublé d’une bouleversante histoire d’amour au souffle épique qui évolue sur le terrain de l’absolu et sur celui du tragique.

    Expiation est une réflexion dense et profonde sur le pouvoir de la fiction et ses limites. C’est un roman sur l’écriture et son rapport avec la réalité. Ian Mc Ewan interroge les possibilités démiurgiques et les conséquences du processus de fiction en termes de compréhension mais aussi de fabrication ou de remodelage du monde et de la réalité. Et il le fait de manière subtile en déroulant cette problématique autour d’une passionnante intrigue basée sur un péché originel et sa nécessaire expiation.

    Il faut lire Ian Mc Ewan. C’est un styliste dont le travail sur la langue est remarquable. C’est une prose ciselée, d’un classicisme un peu suranné, faite de longues phrases dont l’élégance, la légèreté et la souplesse ont quelque chose d’ensorcelant. La magie d’une écriture racée qui porte une analyse psychologique fine de personnages denses et profonds ainsi que l’intelligence d’une structure narrative maîtrisée pour aborder des thèmes universels comme l’amour, la guerre ou plus spécifiques comme l’écriture et les limites de la fiction. Il faut lire Expiation parce que c’est un roman passionnant, puissant et brillant.

    Une claque.

  • Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants - Mathias Enard

    batailles,rois.jpgQue vient faire le célèbre artiste Michelangelo Buonarotti à Constantinople en 1506 ? S’éloigner de son Italie natale, de Rome et de l’influent pape Jules II, son mécène avec qui il entretient des relations tendues et surtout construire un pont par dessus la corne d’or pour le sultan Bayezid. Réussir, là où Léonard de Vinci a échoué. C’est ce que nous raconte en tout cas Mathias Enard dans Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants.

    Entendons nous bien, ce n’est pas vraiment un roman historique même s’il a le mérite d’être bien documenté. Ce n’est pas non plus un monument d’érudition, ce qui peut soulager à juste titre, ceux qui ont déjà été aux prises avec les œuvres d’Umberto Eco. Je tiens à faire ces précisions pour m’affranchir des critiques que j’ai pu lire à ce sujet sur le livre de Mathias Enard. Il est néanmoins assez riche et détaillé à mon goût pour que son contexte se déploie sans être tape à l’œil – peut-être aussi sans génie – et accueille le récit d’une folie artistique mais aussi amoureuse. Tel est le vrai propos de parle leur de batailles, de rois et d’éléphants.

    A l’aide de chapitres courts, d’un récit plutôt enlevé, Mathias Enard réussit à captiver son lecteur. Son Michelangelo se déplace dans une Constantinople mythifiée dans l’intention de créer une œuvre d’art absolue et se trouve pris dans un double tourbillon amoureux. Il y a le désir révélé des charmes de l’envoutante danseuse andalouse qui ne dit sa vérité que dans la pénombre de la chambre à coucher et celui caché du fidèle et ami poète Mesihi qui l’accompagne aux yeux de tous.

    Mathias Enard ouvre – parfois de manière superficielle – d’autres cornes d’or sous les pieds de Michelangelo. S’il y a pont(s) à édifier, c’est peut-être celui qui fondra les contradictions ouvertes entre orient et occident à cette période de la renaissance, entre homosexualité et hétérosexualité, entre la vie ascétique, la piété et la débauche, entre l’art et la nécessité pécuniaire, entre la lumière et l’ombre dans ce roman aux ambiances marquées.

    Lent au démarrage, parle leur de rois, de batailles et d’éléphants offre par à coups des passages d’une réelle poésie. De la beauté, de la mélancolie avec une grande intensité qui peut toutefois s’évanouir assez rapidement. Il n’en demeure pas moins que la référence au poème de Rudyard Kipling dans le titre – bien trouvé - du livre dit quelque chose, de la volonté littéraire de Mathias Enard et de son Michelangelo : l’importance de raconter, de créer, d’inventer, de lier, de faire monde, sens et histoire. Quelque chose d’essentiel aux hommes et peut-être encore plus aux artistes, aux écrivains.

    Goncourt des lycéens 2010.

    Un livre plaisant.