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passion - Page 5

  • Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants - Mathias Enard

    batailles,rois.jpgQue vient faire le célèbre artiste Michelangelo Buonarotti à Constantinople en 1506 ? S’éloigner de son Italie natale, de Rome et de l’influent pape Jules II, son mécène avec qui il entretient des relations tendues et surtout construire un pont par dessus la corne d’or pour le sultan Bayezid. Réussir, là où Léonard de Vinci a échoué. C’est ce que nous raconte en tout cas Mathias Enard dans Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants.

    Entendons nous bien, ce n’est pas vraiment un roman historique même s’il a le mérite d’être bien documenté. Ce n’est pas non plus un monument d’érudition, ce qui peut soulager à juste titre, ceux qui ont déjà été aux prises avec les œuvres d’Umberto Eco. Je tiens à faire ces précisions pour m’affranchir des critiques que j’ai pu lire à ce sujet sur le livre de Mathias Enard. Il est néanmoins assez riche et détaillé à mon goût pour que son contexte se déploie sans être tape à l’œil – peut-être aussi sans génie – et accueille le récit d’une folie artistique mais aussi amoureuse. Tel est le vrai propos de parle leur de batailles, de rois et d’éléphants.

    A l’aide de chapitres courts, d’un récit plutôt enlevé, Mathias Enard réussit à captiver son lecteur. Son Michelangelo se déplace dans une Constantinople mythifiée dans l’intention de créer une œuvre d’art absolue et se trouve pris dans un double tourbillon amoureux. Il y a le désir révélé des charmes de l’envoutante danseuse andalouse qui ne dit sa vérité que dans la pénombre de la chambre à coucher et celui caché du fidèle et ami poète Mesihi qui l’accompagne aux yeux de tous.

    Mathias Enard ouvre – parfois de manière superficielle – d’autres cornes d’or sous les pieds de Michelangelo. S’il y a pont(s) à édifier, c’est peut-être celui qui fondra les contradictions ouvertes entre orient et occident à cette période de la renaissance, entre homosexualité et hétérosexualité, entre la vie ascétique, la piété et la débauche, entre l’art et la nécessité pécuniaire, entre la lumière et l’ombre dans ce roman aux ambiances marquées.

    Lent au démarrage, parle leur de rois, de batailles et d’éléphants offre par à coups des passages d’une réelle poésie. De la beauté, de la mélancolie avec une grande intensité qui peut toutefois s’évanouir assez rapidement. Il n’en demeure pas moins que la référence au poème de Rudyard Kipling dans le titre – bien trouvé - du livre dit quelque chose, de la volonté littéraire de Mathias Enard et de son Michelangelo : l’importance de raconter, de créer, d’inventer, de lier, de faire monde, sens et histoire. Quelque chose d’essentiel aux hommes et peut-être encore plus aux artistes, aux écrivains.

    Goncourt des lycéens 2010.

    Un livre plaisant. 

     

  • La musique d’une vie – Andrei Makine

    musique d'une vie.jpeg

    Il y a quelque chose de Stefan Zweig dans ce petit livre d’Andrei Makine. Il suffit pour s’en persuader de revenir sur l’introduction de la musique d’une vie. Bloqué par une nuit glaciale dans une gare perdue en Sibérie, attendant son train comme des dizaines d’autres personnes, le narrateur surprend un vieil homme qui joue du piano avec un mélange de mystère et de honte. C’est l’histoire de cet homme, Alexeï Berg, que raconte la musique d’une vie. Ainsi que le relève avec une certaine maîtrise l’incipit déroulé autour de l’homo soviéticus et de l’âme slave, l’histoire de cet homme se confond quelque part avec celle de la Russie depuis l’avènement de Staline.

    Ainsi Alexeï Berg est d’une manière ou d’une autre confronté aux purges effectuées par Staline dans les années 30, à la famine qui sévit en Ukraine à la même époque, à l’entrée en guerre contre l’Allemagne nazie, aux affres de la politique de la terre brûlée, à la victoire et à l’âge d’or du petit père des peuples, au goulag et même à la déstalinisation jusqu’à la période récente. Une succession de péripéties s’enchaînent, plongeant le héros dans la grande histoire qui est le contexte déterminant une sorte de fatalité qui oblige le héros à des choix difficiles pour avancer, survivre, rouler comme une petite pomme. Il n’est pas ici question de s’extasier devant la profondeur historique du livre d’Andrei Makine. Le bruit et la fureur de l’Histoire ne servent qu’à éclairer un destin finalement symbolique de la Russie et malheureusement pas si extraordinaire que cela en ces contrées.

    La vie d’Alexeï Berg s’appuie sur la problématique de l’identité et son usurpation pour confronter le lecteur aux thèmes plus classiques de la passion amoureuse ou artistique entravée, de la fatalité du destin, de la place de l’individu dans l’histoire par exemple. J’en reviens à Stefan Zweig. Comme lui, avec certes moins d’intensité, Andrei Makine dessine dans la musique d’une vie, la violence d’un être rongé par une passion et embarqué dans une course inéluctable.

    Il y a aussi un art délicat de la narration qui fait mouche. Reconnaissons-le, Andrei Makine sait raconter son histoire et la musique d’une vie est un véritable plaisir de lecture dont la musique est douce. La langue de l’écrivain russe est souple et rythmée. Elle fait éclater les sentiments, l’âme du personnage principal, l’essence des évènements qui jalonnent son parcours. Quelque chose de profondément humain émerge avec une certaine retenue, une élégance sans jamais céder à l’exubérance, à un lyrisme excessif ou au bavardage.

    Bien.

  • L’héritage d’Esther – Sandor Marai

    esther.jpgDès les premières pages de l’héritage d’Esther, le lecteur est pris dans une étrange et sombre atmosphère d’inquiétude, d’excitation, de fatalité et de violence sourde. Lajos revient, aujourd’hui, vingt après son dernier passage en ces lieux. Et tous les personnages de s’interroger sur ce retour. Pour quoi faire ? Que veut-il ? Les souvenirs affleurent à la mémoire des personnages et les supputations vont bon train. Un suspens diffus est rapidement installé.

    S’il y a personnage marquant dans ce livre, c’est bien celui de Lajos autour duquel tout tourne (y compris Esther). C’est un menteur, un voleur, un escroc, de la pire espèce, de ceux qu’on n’arrive pas à haïr complètement, à qui l’on trouve des excuses et qui sont attachants d’une façon ou d’une autre, comme soumis à d’autres règles. C'est un des éléments les plus intéressants de l'héritage d'Esther. Cet homme, lâche et séducteur a joué un tour à tous les personnages du livre mais surtout à Esther, l’héroïne éponyme à qui il a tout pris et surtout l’essentiel : le souffle de vie.

    Lajos est le seul homme qu’Esther a aimé et il l’a laissée comme cette maison qu’elle habite, seule, vieillissante, au bord de l’effondrement, avec sa splendeur et sa grandeur derrière elle, avec Nounou, une vieille gouvernante comme compagne. Esther ressasse le passé et ses faillites, dessine un déclin auquel elle a au fond consenti. Elle apparaît comme une figure classique au milieu de ce qui est une tragédie.

    Le style de Sandor Marai est sobre, racé et lui permet de dessiner avec subtilité un huis clos qui culmine dans la confrontation de Lajos avec Esther. En finalement peu de mots, avec un sens certain de l’implicite et du non-dit, le passé est omniprésent tout au long du roman. Il contribue à cette ambiance tendue dans laquelle les personnages principaux réévaluent leurs certitudes, rejouent leurs drames et finalement essaient de régler leurs comptes, de terminer convenablement quelque chose entamé il y a vingt ans.

    L’occasion pour Sandor Marai de nous dire que nous n’en avons peut-être pas aussi facilement fini avec le passé que nous le croyons, qu’il y a aussi une certaine dignité dans la capitulation, que le destin peut avoir quelque chose d’inéluctable ou une force tragique à laquelle nous finissons par nous plier avec résignation. Il y a quelque chose de profondément nostalgique et crépusculaire dans ce livre

    Dotée d’une certaine élégance stylistique, de personnages principaux forts, d’une ambiance singulière, la mécanique huilée de l’héritage d’Esther fonctionne bien sans qu’il n’y ait besoin de crier au chef d’œuvre non plus. Elle incite à découvrir encore plus Sandor Marai.