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passion - Page 5

  • L’héritage d’Esther – Sandor Marai

    esther.jpgDès les premières pages de l’héritage d’Esther, le lecteur est pris dans une étrange et sombre atmosphère d’inquiétude, d’excitation, de fatalité et de violence sourde. Lajos revient, aujourd’hui, vingt après son dernier passage en ces lieux. Et tous les personnages de s’interroger sur ce retour. Pour quoi faire ? Que veut-il ? Les souvenirs affleurent à la mémoire des personnages et les supputations vont bon train. Un suspens diffus est rapidement installé.

    S’il y a personnage marquant dans ce livre, c’est bien celui de Lajos autour duquel tout tourne (y compris Esther). C’est un menteur, un voleur, un escroc, de la pire espèce, de ceux qu’on n’arrive pas à haïr complètement, à qui l’on trouve des excuses et qui sont attachants d’une façon ou d’une autre, comme soumis à d’autres règles. C'est un des éléments les plus intéressants de l'héritage d'Esther. Cet homme, lâche et séducteur a joué un tour à tous les personnages du livre mais surtout à Esther, l’héroïne éponyme à qui il a tout pris et surtout l’essentiel : le souffle de vie.

    Lajos est le seul homme qu’Esther a aimé et il l’a laissée comme cette maison qu’elle habite, seule, vieillissante, au bord de l’effondrement, avec sa splendeur et sa grandeur derrière elle, avec Nounou, une vieille gouvernante comme compagne. Esther ressasse le passé et ses faillites, dessine un déclin auquel elle a au fond consenti. Elle apparaît comme une figure classique au milieu de ce qui est une tragédie.

    Le style de Sandor Marai est sobre, racé et lui permet de dessiner avec subtilité un huis clos qui culmine dans la confrontation de Lajos avec Esther. En finalement peu de mots, avec un sens certain de l’implicite et du non-dit, le passé est omniprésent tout au long du roman. Il contribue à cette ambiance tendue dans laquelle les personnages principaux réévaluent leurs certitudes, rejouent leurs drames et finalement essaient de régler leurs comptes, de terminer convenablement quelque chose entamé il y a vingt ans.

    L’occasion pour Sandor Marai de nous dire que nous n’en avons peut-être pas aussi facilement fini avec le passé que nous le croyons, qu’il y a aussi une certaine dignité dans la capitulation, que le destin peut avoir quelque chose d’inéluctable ou une force tragique à laquelle nous finissons par nous plier avec résignation. Il y a quelque chose de profondément nostalgique et crépusculaire dans ce livre

    Dotée d’une certaine élégance stylistique, de personnages principaux forts, d’une ambiance singulière, la mécanique huilée de l’héritage d’Esther fonctionne bien sans qu’il n’y ait besoin de crier au chef d’œuvre non plus. Elle incite à découvrir encore plus Sandor Marai.

  • Le fusil de chasse – Yasushi Inoué

    9782253059011-G.JPGLe narrateur a écrit un poème pour la revue de chasse d’un de ses amis d’enfance qu’il a retrouvé. Une œuvre qu’il juge après parution, peu appropriée pour les lecteurs de la revue. Au lieu de recevoir les lettres de protestation auxquelles il s’attend, il est surtout contacté par un homme qui dit être celui que décrit le poème. Il fait suivre au narrateur dans la foulée 3 lettres qui expliquent une histoire singulière. A l’image de son introduction, le livre de Yasushi Inoué est sobre, mystérieux. La tragédie est omniprésente dans un climat empreint d’une force mélancolique intense.  

    Le fusil de chasse parle de l’amour, de la trahison, du chagrin avec beaucoup d’originalité, à travers ces 3 lettres. La première vient de Shoko, la fille de la cousine de la femme du chasseur. Cette jeune fille a découvert que sa mère était l’amant du chasseur à la lecture des carnets intimes de cette dernière. Elle développe un point de vue moral et sévère sur l’amour, le mariage et la confiance. Elle est profondément peinée, touchée de ce qu'elle découvre. La deuxième lettre provient de Midori, la femme du chasseur. Contrairement à ce que croit Shoko, cette dernière a découvert assez tôt la liaison de son mari avec sa cousine. Sa lettre parle de chute et de perte, de solitude, de vengeance, de sa tentative pour réagir de manière appropriée à la blessure que constitue la relation adultère de son mari. D’une certaine façon, Midori n’arrive jamais à se remettre de cette blessure et cherche jusqu’au bout, la conduite idéale à tenir, le positionnement adéquat. La dernière lettre vient de Saïko, l’amante du chasseur, la mère de Shoko et la cousine de Midori, qui est donc mourante. Elle dit dans cette lettre testament, le bonheur qu’a été son aventure avec le chasseur. Bonheur entaché durant des années par la torture du péché de cette relation. Elle explique la révélation sur sa propre personne, son propre vécu alors qu'approche sa fin.

    Yasushi Inoue fait preuve d’une grande maîtrise avec ce roman épistolier. Sa construction originale permet d’établir un jeu complexe de miroirs et de destins articulés autour de moments pivots. Comme des signes qui marquent autant les personnages que le lecteur, ouvrant à chaque fois un abîme dont on ne fait qu’entrevoir la profondeur. Lorsqu'un soir le chasseur tient en joue, au bout de son fusil, sa femme Midori. Lorsque Saïko a devant elle le spectacle de ce bateau qui brûle alors qu’elle souhaite mettre fin à sa relation avec le chasseur. Lorsque Midori dit à Saïko qu’elle est au courant de sa liaison avec son mari, reconnaissant le châle que cette dernière portait le jour où elle les a surpris pour la première fois.

    Il n’y a pas de lyrisme débordant dans le fusil de chasse, pas de dramaturgie tape à l’œil et pourtant il est impossible de ne pas être saisi par le tourbillon de ce ménage à trois. La violence des sentiments est maîtrisée et contenue dans le cadre feutré du roman, dans l’élégance économe et racée du style de Yasushi Inoue. 3 femmes, un homme et une histoire finalement cruelle pour tous les protagonistes. Encore que, on a le point de vue des 3 femmes et celui du chasseur, Yosuke ? Et bien, il est dans le poème écrit par Yasushi Inoue qu’il faut relire. Aimer ou être aimé se demande aussi Saïko dans sa lettre ? Et que reste t-il à la fin écrit Yasushi Inoué dans son livre ?

    Il faut lire entre les lignes, laisser chaque phrase, chaque situation distiller son essence pour apprécier au mieux le fusil de chasse qui est un livre très singulier. Il s’inscrit alors durablement dans la mémoire du lecteur. Dense, mystérieux, original dans sa construction. Une pépite. Prix Akutagawa 1950.

  • Le cœur des enfants léopards – Wilfried N’Sondé

    Wilfrid-N-Sonde-Le-coeur-des-enfants-leopards.jpgLe personnage au centre de ce livre est un jeune homme arrivé en bas âge du Congo et qui a grandi dans la banlieue parisienne. Quand commence le livre, il est en garde à vue, ivre, défoncé. Accusé d'un délit qui ne sera révélé que dans les dernières pages, il nie de toutes ses forces, subissant les assauts de violence verbale et physique de la police. Le décor est sombre, dégoûtant, entaché de toutes sortes de fluides corporels, les souvenirs du jeune homme s'en détachent pour raconter son histoire.

    Ce qui fait l'intérêt du cœur des enfants léopards, c'est la vigueur du style de Wilfried N'Sondé, la force avec laquelle il retranscrit la rage au ventre, le cri des entrailles de ce jeune homme frustré, livré aux douleurs physiques mais surtout mentales, celles du souvenir et de sa condition contre lesquelles il n'y a pas de cataplasme. Le récit semble presqu'écrit d'un trait, dans un souffle qui entraîne le lecteur. La musique de la narration est électrique passant d'un souvenir à l'autre avec de nombreux détours par la cellule de garde à vue. Il y a quelque chose de vivant et d'intense dans la langue de Wilfried N'Sondé qui est très imagée et arrive à porter la passion, la violence des sentiments décrits.

    Ce que raconte surtout le cœur des enfants léopards avec une certaine fraîcheur, c'est le premier amour et le terrible chagrin qui accompagne sa perte. Le personnage principal vient de perdre Mireille, celle qui a donc été son premier amour, mais qui est aussi son amie d'enfance, et son meilleur compagnon de jeu. Au milieu de la banlieue parisienne, ces deux adolescents ont mêlé leurs couleurs avec liberté et insouciance sans penser que leurs destins ou plus exactement leurs ambitions seraient inconciliables. C'est parfois beau, brûlant, naïf lorsque Wilfried N'Sondé chante le désir ou à l'inverse les douleurs, la séparation.

    Cette histoire prend place dans un contexte d'exil, de métissage, d'immigration, de chocs de cultures dans une banlieue française à la peine. Le personnage de Wilfried N'Sondé parle à ses aïeux, raconte l'Afrique qui est en lui, invoque des légendes et des souvenirs qui imprègnent le décor de la banlieue de son enfance. Entre mysticisme, anecdotes d'ailleurs, images fortes, il raconte la différence, le racisme, l'assimilation, la difficile mixité sociale et raciale quand on est un jeune issu de l'immigration et des banlieues en France.

    C'est souvent juste, mais parfois un peu convenu - cf. le portrait du policier idéaliste et de sa petite famille par exemple -, quelque fois rapide dans certains enchaînements - cf. la distance avec Mireille. Je pense également par exemple que le personnage de Drissa, meilleur ami du narrateur aurait gagné à être plus développé, présent car il donne un relief particulièrement brutal aux phénomènes d'acculturation, d'anomie et de violence de ces jeunes des banlieues. Peut-être aussi que les références à la culture originelle du narrateur méritaient plus d'étoffe.

    En tout cas le cœur des enfants léopards est un premier roman intense, séduisant par son écriture, touchant, et qui embrasse des problématiques intéressantes sans forcément être original.

    Bon.