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racisme - Page 5

  • Ragtime - E.L. Doctorow

    ragtime.jpgUne histoire américaine. Elle court du début du vingtième siècle jusqu'à la première guerre mondiale et décrit  une Amérique riche en contradictions, à la croisée des chemins, en marche vers son destin de superpuissance. Le roman semble joué sur le rythme du ragtime, genre musical populaire du début du siècle, lent et puissant au demarrage, et rapidement envolé et rythmé sans jamais s'affoler jusqu'à son final.

    Au coeur du livre une famille nucléaire blanche de la nouvelle rochelle symbolique d'une Amérique prospère, aventureuse, et pionnière. Elle symbolyse quelque part le rêve américain, l'américan way of life que E.L. Doctorow s'attache à nuancer en développant des thèmes comme la distnce entre les époux, le rejet d'un membre de la famille par exemple. Derrière les images d'Epinal auxquelles on pourrait s'abandonner, il dessine déjà une autre Amérique. D'abord avec une famille de juifs immigrés d'Europe centrale. Avec eux, c'est la face laborieuse de cette Amérique qui est exposée. Misère de la classe ouvrière, des immigrés, des pauvres qui rêvent de socialisme pour humaniser les entrailles amères de la puissante Amérique.

    Ensuite, il y a le personnage de Colehouse Walker. Cet homme, un noir, est une sorte de grain de sable qui grippe la belle machine du rêve américain. Lui aussi représente une autre Amérique en ce début de siècle: celle de la ségrégation, du racisme. Il est l'incarnation d'une Amérique à venir dont les prémisses sont déjà là: le mouvement pour les droits civiques, le cinéma naissant, le syndicalisme, etc. Ce personnage induit des changements chez les personnages qui le croisent, notamment ceux de la famille blanche.

    Le contexte historique est omniprésent dans Ragtime qui dessine une époque avec beaucoup d'intelligence et de subtilité et un certain recul. Le portrait d'une société est habilement exécuté à partir d'une chronique familiale réussie et du destin exceptionnel d'un individu - Colehouse Walker. Tout au long du livre d'illustres personnages historiques comme le psychanalyste Freud, le magicien Houdini ou encore l'industriel Ford se mêlent à la petite histoire.

    Un roman dense, captivant, complexe et diablement prenant. Quelque chose de U.S.A de John Dos Passos.

  • Ô vous frères humains - Albert Cohen

    freres_humains.jpgAlbert Cohen avait dix ans et était heureux le jour où un camelot l’a traité de sale juif. A marseille, en 1905, dans la France d'Edouard Drumont - célèbre auteur de la France Juive. Dix ans seulement. C’est trop tôt pour supporter la différence. Trop tôt pour rencontrer une telle haine. C’est trop violent pour ne pas que cet enfant erre dans de noires pensées, éperdu de douleur, jusqu’à la tombée de la nuit.

    Albert Cohen raconte ce drame personnel en 1972 alors qu'il est devenu un écrivain célèbre. Il s’adresse directement aux antisémites, à nous, à tous ses frères humains - épitaphe de François Villon, frères humains qui après nous vivez. Il nous parle avec émotion de son drame personnel, du drame de la haine de l'autre, avec dans le rétroviseur les abominations que l'on sait. Il y a évidemment des passages poignants, bouleversants dans ce livre, mais je dois avouer que peut-être le tout est-il un peu trop larmoyant, mélodramatique pour moi et aussi un peu trop étiré malgré le faible nombre de pages de l'ouvrage ?

    Il est difficile de dire cela d’une telle expérience avec son arrière-fond historique et d'un grand écrivain, mais l'impression est tenace qu'Ô vous frères humains est en deçà de ce qu’il aurait pu être, un chef d’œuvre.

  • La tâche - Philip Roth

    la tache.jpgColeman Silk, l’ancien doyen de l’université d’Athéna, professeur émérite de lettres et langues classiques, se trouve accusé de racisme. Toute l’affaire tourne autour d’un improbable jeu de mots en anglais. Cet homme à poigne qui a visiblement eu le tort d’avoir redressé à marche forcée l’université du temps où il occupait les plus hautes fonction est contraint à la démission. Comme si cela ne suffisait pas, le bonhomme, soixante et onze ans au compteur, entretient une relation avec une femme de trente quatre ans qui se trouve être membre du service de nettoyage de l’université et surtout une illettrée, écorchée vive par la vie.

    A l’heure où l’Amérique vit au rythme de l’affaire Lewinsky et de la procédure d’impeachment de Bill Clinton, Philip Roth s’attaque à l’hypocrisie morale de l’Amérique. L’histoire de ce roman est un pied de nez à la bien-pensance puritaine de l’Amérique profonde en matière de sexualité et de racisme. La romance entre Coleman Silk et Faunia est loin des conventions usuelles du fait des différences d’âge, de milieu social, de parcours des protagonistes. Le caractère purement sexuel même de cette relation peut apparaître choquant. Philip Roth met le couple de Coleman Silk en perspective avec le vide affectif et sexuel du narrateur l’écrivain Nathan Zuckerman, mais aussi avec le scandale du Monicagate et l’illusion petite-bourgeoise du couple de Smoky, un des personnages secondaires.  Il pointe de façon encore plus puissante l’approche parfois ridicule de la question raciale, toujours éminemment sensible aux Etats-Unis.

    La mésaventure de Coleman Silk, injustement, accusé de racisme, prend une autre tournure lorsque l’on part à la découverte du parcours de l’ancien doyen. Coleman Silk cache un secret qui est une clé romanesque habilement utilisée par l’auteur pour déployer la question raciale dans un angle historique intéressant mais surtout dans une dimension identitaire très originale. Et c’est là le cœur du roman. Coleman Silk n’est pas celui qu’il prétend. Comme nous tous ? Beaucoup, beaucoup plus. Tout devient maintenant affaire d’identité et le livre déploie sa problématique à travers la vie de Coleman Silk. Qui sommes nous, jusqu’à quel point pouvons nous nous affranchir de notre passé et d’une partie de ce que nous sommes, jusqu’à quel point est-il possible de se renier, de se reconstruire, de biaiser notre identité par rapport à l’autre, dans quel but, avec quelle somme incroyable d’efforts ? Les interrogations  identitaires qui portent encore plus loin que sur la question raciale et celle de la sexualité sont très prégnantes.

    Philip Roth ose le choc et les interrogations identitaires jusque dans les personnages secondaires qui valent le détour, entre Delphine Roux la responsable de département d’origine française engagée par Coleman Silk ou Les Farley l’ancien époux de Faunia, qui a réchappé physiquement du vietnam, mais pas mentalement. Un livre dense et intelligent, avec des accents de plaisanterie (cf. Kundera) ; Le ridicule, l’absurdité côtoient intimement le grandiose et la profondeur et le spectacle humain n’en est que plus vrai, plus intense, plus touchant et puissant. Excellent.