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racisme - Page 5

  • Ô vous frères humains - Albert Cohen

    freres_humains.jpgAlbert Cohen avait dix ans et était heureux le jour où un camelot l’a traité de sale juif. A marseille, en 1905, dans la France d'Edouard Drumont - célèbre auteur de la France Juive. Dix ans seulement. C’est trop tôt pour supporter la différence. Trop tôt pour rencontrer une telle haine. C’est trop violent pour ne pas que cet enfant erre dans de noires pensées, éperdu de douleur, jusqu’à la tombée de la nuit.

    Albert Cohen raconte ce drame personnel en 1972 alors qu'il est devenu un écrivain célèbre. Il s’adresse directement aux antisémites, à nous, à tous ses frères humains - épitaphe de François Villon, frères humains qui après nous vivez. Il nous parle avec émotion de son drame personnel, du drame de la haine de l'autre, avec dans le rétroviseur les abominations que l'on sait. Il y a évidemment des passages poignants, bouleversants dans ce livre, mais je dois avouer que peut-être le tout est-il un peu trop larmoyant, mélodramatique pour moi et aussi un peu trop étiré malgré le faible nombre de pages de l'ouvrage ?

    Il est difficile de dire cela d’une telle expérience avec son arrière-fond historique et d'un grand écrivain, mais l'impression est tenace qu'Ô vous frères humains est en deçà de ce qu’il aurait pu être, un chef d’œuvre.

  • La tâche - Philip Roth

    la tache.jpgColeman Silk, l’ancien doyen de l’université d’Athéna, professeur émérite de lettres et langues classiques, se trouve accusé de racisme. Toute l’affaire tourne autour d’un improbable jeu de mots en anglais. Cet homme à poigne qui a visiblement eu le tort d’avoir redressé à marche forcée l’université du temps où il occupait les plus hautes fonction est contraint à la démission. Comme si cela ne suffisait pas, le bonhomme, soixante et onze ans au compteur, entretient une relation avec une femme de trente quatre ans qui se trouve être membre du service de nettoyage de l’université et surtout une illettrée, écorchée vive par la vie.

    A l’heure où l’Amérique vit au rythme de l’affaire Lewinsky et de la procédure d’impeachment de Bill Clinton, Philip Roth s’attaque à l’hypocrisie morale de l’Amérique. L’histoire de ce roman est un pied de nez à la bien-pensance puritaine de l’Amérique profonde en matière de sexualité et de racisme. La romance entre Coleman Silk et Faunia est loin des conventions usuelles du fait des différences d’âge, de milieu social, de parcours des protagonistes. Le caractère purement sexuel même de cette relation peut apparaître choquant. Philip Roth met le couple de Coleman Silk en perspective avec le vide affectif et sexuel du narrateur l’écrivain Nathan Zuckerman, mais aussi avec le scandale du Monicagate et l’illusion petite-bourgeoise du couple de Smoky, un des personnages secondaires.  Il pointe de façon encore plus puissante l’approche parfois ridicule de la question raciale, toujours éminemment sensible aux Etats-Unis.

    La mésaventure de Coleman Silk, injustement, accusé de racisme, prend une autre tournure lorsque l’on part à la découverte du parcours de l’ancien doyen. Coleman Silk cache un secret qui est une clé romanesque habilement utilisée par l’auteur pour déployer la question raciale dans un angle historique intéressant mais surtout dans une dimension identitaire très originale. Et c’est là le cœur du roman. Coleman Silk n’est pas celui qu’il prétend. Comme nous tous ? Beaucoup, beaucoup plus. Tout devient maintenant affaire d’identité et le livre déploie sa problématique à travers la vie de Coleman Silk. Qui sommes nous, jusqu’à quel point pouvons nous nous affranchir de notre passé et d’une partie de ce que nous sommes, jusqu’à quel point est-il possible de se renier, de se reconstruire, de biaiser notre identité par rapport à l’autre, dans quel but, avec quelle somme incroyable d’efforts ? Les interrogations  identitaires qui portent encore plus loin que sur la question raciale et celle de la sexualité sont très prégnantes.

    Philip Roth ose le choc et les interrogations identitaires jusque dans les personnages secondaires qui valent le détour, entre Delphine Roux la responsable de département d’origine française engagée par Coleman Silk ou Les Farley l’ancien époux de Faunia, qui a réchappé physiquement du vietnam, mais pas mentalement. Un livre dense et intelligent, avec des accents de plaisanterie (cf. Kundera) ; Le ridicule, l’absurdité côtoient intimement le grandiose et la profondeur et le spectacle humain n’en est que plus vrai, plus intense, plus touchant et puissant. Excellent.

  • L'Afrique répond à Sarkozy

    afrq à skz.jpgLe discours de Dakar, vous connaissez ? Nicolas Sarkozy, le président de la rupture, s’est rendu à Dakar, à l’université Cheikh Anta Diop en juillet 2007, tout fraîchement élu à la tête de la France, pour y tenir un discours fondateur de sa politique africaine et de sa vision du continent noir. Très attendu après les promesses répétées et radicales de mener une autre politique en Afrique, d’afficher un autre regard et de montrer une vraie différence, ce discours a fait l’effet d’une bombe nucléaire. Du moins en Afrique – qui d’autre cela intéresse t-il… ?

    La raison tient au contenu du discours écrit par Henri Guaino, la plume et aussi la pensée de l’hyperprésident. En effet, l’Afrique n’avait connu depuis longtemps pareille outrecuidance, un véritable affront, une humiliation aussi frontale, directe, décomplexée. C’est avec une arrogance et un complexe de supériorité manifestes que le président Sarkozy a déclamé un tissu d’inepties réellement lénifiant. Ce devait être un grand moment, ça a été une grande honte. Ce discours néocolonialiste - qui ne renie pas non plus le colonialisme à la papa – a offert une vision arriérée de l’Afrique et véhiculé des clichés stupides et des conceptions racistes.

    En résumé, l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire , elle est bloquée dans le souvenir d’un âge doré qui n’a jamais existé, elle est fermée au monde et à la part européenne en elle – les lumières, le progrès, l’ouverture qui sont forcément européens n’est ce pas…-, le colonialisme n’était pas si mauvais que cela, il a même apporté du positif, et quelque part même les colonisateurs eux-mêmes en étaient victimes, l’Afrique doit arrêter de ressasser le passé, l’histoire du continent n’est que guerres, prévarications, corruption et compagnie – c’est vrai que le vingtième siècle européen et ses immenses charniers font envie…, les africains ont livré d’autres africains. J’en passe et des meilleures.

    Le mérite de ce livre est d’offrir aux intellectuels africains, la possibilité de répondre à ce discours affligeant. Ils saisissent cette opportunité pour répondre avec brio aux débilités contenues dans ce discours. La réfutation est faite à tous les niveaux, aussi bien au niveau de l’argumentation, que de la sémantique et de l’histoire. C’est avec précision et une foule de références pour ceux qui voudraient aller voir plus loin que ces intellectuels rassemblés par Makhily Gassama expliquent comment l’Afrique est une fois encore victime de ceux qui disent vouloir l’aider, de ses faux amis. C’est donc un éclairage historique, sociologique, économique et culturel qui est donné ici, pour montrer l’impact négatif de l’esclavage, de la traite négrière et de la colonisation, pour démontrer que l’Afrique a bien eu une histoire riche et très instructive avant sa rencontre avec les européens, pour démonter les discours racistes sur l’infériorité, la différence de l’Afrique, pour expliquer le poids et l’influence des puissances occidentales dans un système économique pervers qui enfonce l’Afrique, pour révéler la fourberie de ces mêmes puissances qui ne reculent devant rien – surtout pas le malheur de l’Afrique – pour jouer les néocolons et influencer la politique, l’économie de l’Afrique dont les forces vives, positives ont fort à faire pour émerger, résister.

    Il faut lire cet ouvrage qui n’est pas uniquement un livre de circonstance, d’actualité. Ce collectif d’intellectuels arrive à élever le niveau du débat et à offrir une véritable leçon pour déniaiser tous ceux qui sont encore gavés de clichés, d’illusions, d’idées fausses et reçues, de raisonnements préconçus sur l’Afrique et ses enjeux, ses réalités, son histoire.

    Très solide, instructif et salutaire.