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violence - Page 3

  • Jérusalem – Gonçalo M. Tavares

    9782757830840.jpgPourquoi Jérusalem comme titre alors que de la cité sainte il n’est pas vraiment question dans ce livre ? A cause du psaume 137 ci-dessous :

    Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. 
    Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos harpes.
    Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, et nos oppresseurs de la joie : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !             
    Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel sur une terre étrangère?             
    Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche !    
    Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie !               
    Éternel, souviens-toi des enfants d’Édom, qui, dans la journée de Jérusalem, disaient : Rasez, rasez jusqu’à ses fondements!             
    Fille de Babel, la dévastée, heureux qui te rend la pareille, le mal que tu nous as fait!  
    Heureux qui saisit tes enfants, et les écrase sur le roc!  

    Comme le psaume, Jérusalem est un livre sombre, dur et âpre, d’une beauté noire et mystérieuse. Comme le psaume, il parle, à sa manière, de la détresse de la perte, non pas d’une terre en l'occurrence, mais de l’amour, du bonheur et de l’innocence. Il parle également de la malédiction et de la folie de ceux qui subissent cette perte; il porte un souffle de colère, de violence, de haine et de vengeance.

    Il y a dans Jérusalem quelque chose d’envoûtant qui ne quitte pas le lecteur. La présence continue, l’obsession du mal et de la folie suintent du livre et de ses personnages habités par des pulsions mortifères et en équilibre instable au-dessus du gouffre. Voici donc le docteur Busbeck spécialiste de la folie qui travaille sur une grande œuvre théorique sur l’histoire de l’humanité et la terreur, Mylia et Ernst, deux amants schizophrènes, Hinnerk l’ancien soldat hanté par la peur qui ne quitte jamais son arme, Hannah la prostituée défraichie, Kaas le petit handicapé physique et mental, le docteur Gomperz, rival de Busbeck et directeur d’hôpital psychiatrique.

    « Le fou n'est l'homme qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison » a écrit Chesterton. Les personnages de Gonçalo M. Tavares ont effectivement tous perdu quelque chose qui leur est essentiel, sinon tout perdu. Et ils errent, âmes en peine, dans la nuit, dans cette cité sans nom, cette Babylone.  Ils se dévoilent dans un ballet maîtrisé, avancent vers l’abîme en montrant les liens qui les unissent, croisant le fer de leurs obsessions, de leurs folies respectives, le long des chapitres courts, incisifs.

    Gonçalvo M. Tavares installe rapidement une atmosphère pesante dans ce Jérusalem. Son écriture acérée et saisissante marque autant que son propos. Se jouant de la chronologie et de certaines conventions narratives avec une structure romanesque légèrement complexe, il délivre une œuvre dense et rythmée qui n’hésite pas à flirter avec un lyrisme obscur et à développer une théorie philosophique du mal. On ne sort pas complètement indemne de Jérusalem qui fait écho au dérangeant et fascinant apprendre à prier à l’ère de la technique du même romancier.

    Une œuvre singulière, torturée et marquante.

  • Le démon – Hubert Selby Jr

    1282938199.jpg“Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.” En matière d’incipit, il n’y a pas à dire, Hubert Selby Jr fait fort avec le démon. Il serait d’ailleurs dommage que cette entrée en matière plutôt explicite détourne les lecteurs potentiels du livre car ils passeraient à côté d’un excellent roman. Peut-être le meilleur d’Hubert Selby Jr.

    Mais qui est donc cet Harry ? Un homme qui s’approche le plus possible de l’idéal masculin moderne. Jeune et beau, en excellente condition physique, Harry est un élément d’avenir de la grande compagnie dans laquelle il travaille. Il est promis à une grande réussite et à une fortune auxquelles il n’échappera d’ailleurs pas, ambitieux comme il l’est. En effet, aucun obstacle n’empêchera ce bon fils de famille, qui fait la fierté de ses parents, d’arriver.

    Mais quel est donc le problème d’Harry alors ? Quel est donc ce démon qui donne le titre à l’œuvre ? Les femmes. C’est plus fort que lui. Harry souffre d’hypersexualité, pour utiliser un terme à la mode. Harry n’est pas du genre à se marier et à se coltiner la routine et les compromis conjugaux. Non, loin de lui tout ça, Harry veut baiser à tout va. Des aventures sans lendemain, à tout moment, dès que l’occasion se présente. Jouer, séduire, posséder, jeter. Jusqu’à la lie. Une obsession, une névrose. A la vue d’un sein, d’une jambe, d’une courbure de hanches, Harry défaillit.

    Le démon a été écrit en 1976, mais paraît tellement actuel d’une certaine façon. "Comment s’étonner que les hommes rechignent à s’engager quand des possibilités si nombreuses s’offrent à eux dans un moment de l’histoire où l’amour est devenu un marché réglé par l’offre et la demande" se demande Pascal Bruckner dans une critique du livre d’Eva Illouz Pourquoi l'amour fait mal. Pourquoi résister à toutes ces possibilités semble demander Harry ? Et encore, son univers n’était pas encore complètement (sur) saturé d’obsessionnelles images sexuelles, l’hyper sexualisation à outrance n’avait pas encore entièrement colonisé tout l’imaginaire de ses contemporains.

    Il serait cependant réducteur de résumer le démon à une dimension sexuelle. Le mal d’Harry est plus profond que cela. Il dépasse le simple cadre de la sexualité. Harry est victime d’une insatisfaction chronique liée à un ennui qui étend progressivement son champ à toute son existence : amour, travail, famille, loisirs. Une fois passé le moment euphorique d’une nouvelle action, d’un nouveau projet, d’un nouveau cap, le démon s’empare d’Harry. Il est littéralement gangrené par le besoin de retrouver une excitation paroxystique qui est difficilement compatible avec le long terme qu’impliquent les structures sociales comme la famille, le couple, le travail qui n’en procurent pas moins d’autres avantages et d’autres sensations qu’Harry arrive parfois à apprécier. La jouissance sexuelle pure obtenue au travers de cette hyper sexualité apparaît comme un palliatif à ces longues plages d’ennui que constitue l’ordinaire quotidien.

    La critique de la société de consommation et la promotion d’un modèle existentiel unique et standardisé est manifeste. Harry apparaît comme un modèle, mais un modèle vicié, déglingué. Il semble avoir réussi, avoir coché toutes les cases à cocher, mais rien ne va. Il est consumé de l’intérieur. Bientôt consommer toutes ces femmes ne lui suffit plus. Il lui faut plus, plus fort, plus intense, plus plus tout simplement. Dans une escalade funeste. Comme un enfant gâté qui obtient tout ce qu’il veut, qui ne sait plus résister à ses pulsions – qui pour le coup ne sont pas vraiment celles d’un enfant. Progressivement, le démon se transforme, il mute et ne se limite plus à l’accumulation de conquêtes féminines. Plus obscur, il devient omniprésent et d’une présence lancinante. « Oh Seigneur, quelle pourriture ! Cette pourriture noire et suppurante qui le dévorait, et cette puanteur qui se dégageait de ses propres entrailles et lui emplissait les narines ». C’est une mécanique de lente autodestruction qui ne laisse qu’un champ de ruines sur son passage.  

    Harry est un personnage qui s’inscrit durablement dans la mémoire du lecteur. Vil mais attachant, il est d’abord drôle, un peu salaud, pour devenir ensuite pathétique, pitoyable et à la fin monstrueux. Un tel vide de sens, une telle course au néant ne peut qu’interpeller. Harry est un immense coup de pied donné par Hubert Selby Jr dans la face de l’idéal de vie du modèle capitaliste libéral triomphant. Il est aussi une blessure suintante que chacun peut chercher – et trouver- en son tréfonds, dans le magma d’insatisfaction que peuvent générer nos existences.

    Si le démon est un livre aussi percutant, aussi marquant, ce n’est pas uniquement par son propos, mais également par la force de l’écriture d’Hubert Selby Jr. C’est peu de dire qu’il prend le lecteur par les tripes. Il y a quelque chose de viscéral dans la manière dont il raconte la chute d’Harry. Sa voix est une petite musique entraînante, doucereuse qui sait alternativement prendre des accents moqueurs, pathétiques ou tragiques pour accompagner Harry. Hubert Selby Jr n’est pas inutilement cru ou vulgaire, il l’est pour faire mouche, pour faire mal. Il y a quelque chose de profondément chrétien, christique dans la manière dont il raconte ses histoires dans la plupart de ses œuvres. Tout est affaire de chemin de croix, de lutte pour le pardon, la rédemption. Tout est d'abord affaire de chute finale pour Harry comme pour d'autres de ses personnages.

    Et il faut reconnaître que c’est fort. Très, très fort.

  • Un bonheur de rencontre – Ian McEwan

    51GJ3NJEPYL.jpgUn couple tranquille, Mary et Colin, s’ennuie pendant ses vacances à l’étranger, dans une ville Européenne jamais nommée. Au menu, pas grand-chose, paresse dans la chambre d’hôtel, à la terrasse des cafés, parfois des moments d’amour ou de sexe, quelques disputes, des déambulations qui les égarent dans cette ville, la rébarbative recherche de restaurants, etc. Langueur d’un couple de 7 ans englué dans une routine qui ne peut être mieux décrite : «Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule».

    Tout va basculer avec la rencontre de Robert qui surgit à un moment où le couple est perdu et les entraîne plus ou moins contre leur gré dans un bar. Affable mais dérangeant dans son attitude, dans son discours, un peu mystérieux , cet homme va progressivement faire pénétrer Colin et Mary dans son univers. Racontant son histoire familiale, les invitant chez lui, leur présentant sa femme Caroline, déroulant quelques théories sur le couple et l’évolution des relations intersexuelles, Robert ouvre lentement un abîme sous les pieds du couple. Au bout du tunnel, un drame, qui ne surprend finalement personne, attendu.

    Lent, collant au rythme de ce couple qui s’ennuie, Ian Mc Ewan installe une atmosphère oscillant entre l’attente, le désoeuvrement et le malaise. Il y a quelque chose de dérangeant dans un bonheur de rencontre. La langue précise, riche de l’auteur anglais est déployée à travers de longues descriptions qui participent de l’ambiance hybride du livre. C’est une entreprise de dénudement qui est menée. Nous sommes dans les entrailles d’un couple que la langue d’Ian Mc Ewan triture tout en y injectant un poison par le biais des personnages de Robert et Caroline.

    Le miracle de l’écriture d’Ian Mc Ewan est donc bien là, mais ne suffit pas. En effet, il est difficile de ne pas être contaminé par l’ennui de ce couple qui n’a rien de bien passionnant. Quant au mystère de Robert et Caroline, diffus, il prend de l’ampleur pour finalement exploser dans la dernière partie du livre, un peu tardivement. Restent l’atmosphère dérangeante et la brutalité de cette histoire qui laisse son lecteur face à des questions dérangeantes sur le couple, le sexe, la violence intersexuelle, entre autres.

    Un Ian Mc Ewan quand même en mode mineur.