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violence - Page 4

  • La famille de Pascal Duarte – Camille José Cela

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    Qui est Pascal Duarte ? Un pauvre hère au destin funeste et un criminel sans pitié dont le manuscrit écrit depuis la prison, où il attend la peine capitale, constitue l’essentiel de ce livre. Comment en est-il arrivé là ? C’est ce qu’essaie d’expliquer Pascal Duarte en racontant sa vie. Il ne s’agit pas ici d’émouvoir, de toucher, ni même de convaincre. Le récit de Camille José Cela est d’un réalisme cru et violent, frisant le glauque dans une accumulation implacable de faits divers et de personnages déclassés, frustes, en marge de la société.

    Pascal Duarte est issu d’une famille paysanne et pauvre du Sud de l’Espagne de l’entre-deux guerres. C’est peu de dire que le contexte n’est pas favorable à son épanouissement. Son père et sa mère, sans le sou, portés sur la bouteille, ont la dispute facile et bien souvent les coups du paternel pleuvent sur presque tout ce qui bouge. C’est un univers usé, ranci, aigre que ne sauvent, ni une sœur cadette vicieuse qui n’hésite pas à fuguer ou à s’adonner à la prostitution, ni un frère cadet débile, vite retourné à la poussière.

    Même lorsque des portes de sortie de cet univers sordide s’offrent à Pascal, sous la forme de l’amour de Lola, d’une autre ou lors d’une brève excursion hors de son environnement putride, il semble voué à subir une cascade de malheurs dont il n’est pas toujours responsable, même s’il ne fait rien pour que les choses évoluent dans le bon sens. Camille José Cela fait le portrait d’un homme habité par la violence. Tapie en lui, celle-ci ne demande qu’à exploser dans des accès incontrôlables. C’est un homme limité intellectuellement, qui semble dominé par ses pulsions, mais qui est en même temps dans une certaine distance avec les évènements.

    Pascal Duarte apparaît par moments comme une personne qui ne comprend pas, ne saisit pas ce qui lui arrive et qui est indifférent quasiment au monde extérieur et englué dans une existence sans échappatoire. D’une certaine façon, Camille José Cela le rapproche du monstre. C’est une perception qui est renforcée par l’écriture froide, distanciée, qui contraste avec la violence, la brutalité des évènements.

    La famille de Pascal Duarte est un livre aride, sec, à l’image du décor de l’Espagne du sud qu’il décrit, abrutie par la chaleur et la pauvreté, misérable. C’est un livre empli d’une tension, sourde, latente, qui habite ses personnages abîmés, et explose dans des scènes marquantes. La tragique destinée de Pascal Duarte le criminel, est effarante et symbolique du trémendisme, courant esthétique littéraire espagnol du milieu du XXème siècle.

    Bon.

  • L’origine de la violence – Fabrice Humbert

    lorigine-de-la-violence.jpgA l’occasion d’un voyage au camp de concentration de Buchenwald, un abîme s’ouvre sous les pieds du narrateur : là, sur une photo, un détenu dont la ressemblance avec son père le saisit pour ne plus le quitter. Qui peut bien être cet homme, ce David Wagner ? C’est le début d’une quête des origines qui tente d’apporter une réponse aux maux du présent et du narrateur. Et si c’était là l’origine de cette violence, de cette inquiétude, cette insatisfaction qu’il a en lui ? Un secret de famille, énorme, de ceux qui gangrènent les êtres, les cœurs et les familles jusqu’à la putréfaction totale, quand il n’est plus possible de rien cacher et que tout est déjà perdu.

    Le livre de Fabrice Humbert est assurément ambitieux et plutôt réussi. L’histoire de cette famille est tout simplement saisissante. Elle est riche de personnages atypiques et forts dont les ombres planent sur l’œuvre : une lignée d’hommes marqués par cette histoire qui court sur plusieurs générations. Que de ténèbres, de méandres pour une tragédie familiale progressivement dénouée pour révéler toute sa substance. Fabrice Humbert emprunte des chemins sinueux pour arriver à la vérité qui hante le narrateur, ce nœud gordien dans son passé. Il y a bien quelques longueurs mais c’est raconté avec un certain suspens et une narration parfois enlevée, qui convainquent le lecteur.

    L’ancrage du livre et de cette histoire familiale dans un contexte franco-allemand, avec en point d’orgue la seconde guerre mondiale etla Shoah, donne une richesse supplémentaire à l’ouvrage. Il est néanmoins entendu que le livre de Fabrice Humbert n’apporte pas grand-chose à tous ceux qui prendraient cette perspective historique comme principal angle d’attaque du livre. L’essentiel est ailleurs, même si on se départit difficilement du poids du nazisme et de tous ses corollaires à la lecture.  Même si on peut regretter la relative lourdeur et l’exploitation finalement limitée de l’histoire du narrateur français avec une allemande.

    Avec L’origine de la violence, Fabrice Humbert écrit un livre intelligent, profond qui interpelle sur le poids des héritages familiaux. Car, le plus important, comme l’indique le titre du livre, c’est la compréhension de soi du narrateur à travers la recherche de ses origines et l’exploration intime de cet entrelacs d’histoires uniques, dans le but de dépasser ses propres limites et contradictions, de vaincre peut-être ses démons.

    Intéressant et tortueux. 

  • No country for old men – Cormac Mc Carthy

    nocountry.jpgNon, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Voilà l’antienne qu’entend le vieux Shérif Ed Tom tout au long de l’affaire qu’il suit dans le roman de Cormac Mc Carthy. C’est aussi tout simplement qu’elle dépasse tout ce qu’il a jamais pu voir jusque là. Du début de cette histoire jusqu’à la fin, le vieil Ed Tom est dépassé par la violence, la haine, la cupidité, la cruauté, l’anomie qui déferlent dans son comté. Comme pour lui signifier la fin de son époque, avec une interrogation difficile à affronter, mais à laquelle il a finalement la réponse et qui nous concerne tous : êtes-vous encore prêts à affronter ce monde, ce qu’il est devenu ?

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Pas plus que pour le plus jeune d’ailleurs. C’est ce dont va se rendre finalement compte Moss, protagoniste malchanceux d’une histoire qui le dépasse. Il trouve au milieu du désert une valise qui contient 2,5 millions de dollars. Avec néanmoins un avertissement dont il fait fi, le champ de ruines autour. Une fusillade sanglante qui n’a laissé aucun survivant. Moss croit que c’est la chance de sa vie. Mais est-ce possible que personne ne cherche à récupérer cet argent ? Bien sûr que non. La course poursuite est rapidement lancée et Moss entame un interminable chemin de croix marqué du sceau de la fatalité, de la mort et de la destruction, pestiféré qui apporte le mal partout où il passe, se croyant à la hauteur d’évènements qui le dépassent. A ses trousses, la police bien sûr et le vieil Ed Tom, mais surtout des trafiquants de drogue mexicains, des hommes de main à la gâchette leste, des chasseurs de primes et surtout Anton Chigurh.

    Dans un livre christique à sa façon, dans une ambiance de fin de monde, d’univers qui s’écroule, la place était toute faite pour un antéchrist, une sorte de cristallisation du mal, un symbole de l’effondrement des valeurs, la figure d’Anton Chigurh, personnage intrigant, insaisissable et fascinant. C’est un tueur sans pitié, froid, inhumain, qui ne sème que la désolation derrière lui. C’est un œil du cyclone qui nous interpelle sur le mal et la nature même de l’homme, c’est lui qui annonce le changement d’époque qui est advenu. Non, ce pays n’est plus pour le vieil homme.

    Ce n’est pas vraiment un roman policier, ni un thriller qu’écrit Cormac Mc Carthy, bien que le livre ait un rythme soutenu, avec une certaine débauche d’action et un suspens lié aux courses poursuites multiples. Ca, c’est la partie distrayante du roman. Elle démontre le savoir faire du romancier américain qui en plus de nous tenir en haleine, nous plonge dans une ambiance unique. Son roman a quelque chose de crépusculaire. Il y a le décor, façon western sombre, l’ouest désertique, poussiéreux, à la frontière mexicaine. Il y a aussi les hommes, les personnages rudes, entiers, marqués, rigides. Et puis les dialogues, courts, tendus, percutants.

    Au-delà de cet art romanesque brillant, il y a un propos – que n’a pas assez su rendre l’honorable adaptation cinématographique des frères Cohen. Le cœur du livre de Cormac Mc Carthy, c’est la voix, l’âme du vieil Ed Tom à travers les mini-chapitres qui émaillent le livre. Ils ont pu amener certains à traiter l’auteur et ce livre de réactionnaires. Bien sûr que le personnage d’Ed Tom est bienpensant, fataliste, décliniste, passéiste, etc. Il n’en est que plus réussi, plus symbolique aussi peut-être d’une partie de la population de certaines zones des Etats-Unis - voire d’Occident. Son propos n’en est que plus fort.

    Il dit un sentiment qui nous traverse tous plus ou moins l’esprit à un moment, un constat que nous sommes amenés parfois à faire malgré nous : O que notre monde moderne est dur, cruel, dangereux, violent, impitoyable, déroutant ! O comme nous semblons sans repères, sans armes, sans aide devant notre époque ! Sert-il encore à quelque chose de regarder vers le passé, de le regretter, de craindre le présent comme le fait Ed Tom ? « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrivait René Char. C’est quelque chose que le Shérif constate brutalement et ne peut supporter. Le monde qu’il a connu – qu’il idéalise peut-être, sans doute – n’est plus. Enterré.

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme ? Non, peut-être que cette époque n’est plus pour le vieil homme. Non, peut-être qu’à un moment donné, aucune époque présente n’est peut être faite pour les vieux hommes. « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » a écrit Tocqueville il y a plus de 170 ans. Comme une prophétie toujours en cours, n'est-ce pas Ed Tom ?

    Excellent roman.