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Fahrenheit 451 - Page 2

  • Le garçon qui voulait dormir – Aharon Applefeld

    Applefeld.jpgIl y a un peu, voire beaucoup d’Aharon Applefeld dans ce garçon qui voulait dormir. L’histoire de l’auteur Israélien est célèbre. Enfui d’un camp de déportation, il a erré dans la forêt – épisode qui lui a inspiré le beau Tsili – avant de transiter par l’Italie et de rejoindre la future Israël. Comme le garçon qui voulait dormir que nous commençons à suivre lors de son étape italienne. A travers lui, Aharon Applefeld raconte le difficile retour à la vie des déportés. A peine sortis du cauchemar, ces derniers doivent penser à renaître, à se reconstruire alors que les fantômes du passé sont bien présents. Comment recommencer à vivre et quelle vie ? C’est l’interrogation fondamentale à laquelle ils sont confrontés.

    Pourquoi ne pas s’enrôler avec les jeunes de l’agence juive ? C’est le destin que choisit Erwin, le garçon qui ne voulait pas dormir. Ce choix n’est pas anodin. L’agence juive, c’est le pari d’une reconstruction physique et d’une réappropriation du corps meurtri et martyrisé à travers une préparation militaire. C’est donc aussi logiquement le choix de migrer vers la Palestine et la future Israël, d’aller se battre pour protéger les colons et participer à l’avènement du nouvel état. Enfin, c’est l’apprentissage d’une nouvelle langue, l’hébreu, et le renoncement à celles qu’il parlait jusque-là, l’allemand ou au Yiddish. Les aventures d’Erwin avec l’agence juive bouleversent lentement son existence qui bascule une fois de plus lorsqu’il est blessé au combat. Au-delà de la destinée de ce jeune homme qui se révèle de plus en plus passionnante au fil des pages et qui est symbolique d’une trajectoire vers la terre promise, c’est son aventure intérieure qui est placée au cœur du livre d’Aharon Applefeld.

    Depuis son retour de déportation Erwin ne cesse de dormir, souvent plongé dans un sommeil profond qui est en fait le lieu de son combat intérieur pour préserver sa mémoire et son identité face au traumatisme qu’il a vécu pendant la guerre et ceux qui viennent s’y greffer avec son enrôlement dans l’agence juive. Dormir, souvent, longtemps, si possible. Pour aller vers l’essentiel, retrouver en songe ses parents, vivre et discuter avec eux, les découvrir, les embrasser pleinement, les garder vivants. Pour se connecter au passé et atteindre une vérité sur lui-même afin d’éclairer son existence. Ces pages oniriques, un peu hallucinées, parfois brumeuses, arrivent par moments à être d’une grande justesse mais aussi d’une profonde tristesse. La shoah n’est jamais directement mentionnée même si elle est bien présente. Le sentiment de perte exsude des pages lorsque dans ses rêves notamment Erwin se focalise sur le combat pour acquérir une nouvelle langue et oublier celles du passé. C’est un processus violent : perdre une partie de soi-même, s’exiler un peu loin de son ancienne vie, renoncer à un outil désormais corrompu par la tragédie.

    En dépit de quelques passages un peu pâteux, le garçon qui voulait dormir est un livre atypique et profond sur la shoah, sur l’après déportation et aussi sur la naissance d’Israël.

  • Hedda Gabler – Henrik Ibsen

    Hedda Gabler by Henrik Ibsen.jpgIl suffit de lire Hedda Gabler pour comprendre pourquoi Henrik Ibsen est adulé des passionnés de théâtre. Ecrite en 1890, cette pièce qui fait partie des chefs d’œuvres du dramaturge norvégien est étonnamment moderne et conserve un réel pouvoir d’attraction.

    Hedda Gabler, fille d’un illustre général, a épousé le médiocre Jorgen Tesman, un obscur aspirant au poste de professeur d’université plutôt qu’Ejlert Lovborg son ancien amant plutôt porté sur la bouteille. Elle s’ennuie avec Jorgen alors qu’il se dit que ce fêtard d’Eljert est sur le point de publier un chef d’œuvre, aidé par Théa, une ancienne camarade de pension sans grand relief d’Hedda. Voici que cette dernière, jalouse, ne rêve plus que de détacher Eljert de Théa et finit par précipiter la chute de son ancien amant et la sienne par la même occasion.

    La pièce est construite autour de cette figure féminine centrale autour de laquelle gravite tous les autres personnages. Hedda est fascinante. C’est une bombe à retardement qui finit par exploser et emporter presque tout dans son cadre, consommée par la jalousie, l’envie et l’ennui. Devant la faillite de ses rêves inassouvis de luxe et de grandeur, se sentant piégée dans un quotidien morne, elle se révèle manipulatrice, rusée et fatale pour ceux qui entravent ses désirs. C’est un personnage tragique qui souffre d’une profonde désillusion.

    Bien que courte – en quatre actes – la pièce est dynamique et expose avec beaucoup de force les tensions entre les différents personnages sans pour autant tout céder à l’action, à des effets de scène ou sacrifier la psychologie des personnages. Alors qu’Henrik Ibsen n’abuse pas de longues tirades, ces derniers arrivent à être développés, contrastés - Hedda aime t-elle vraiment Eljert ? - et à se révéler comme les symptômes d’une société malade.

    A lire. Même pour ceux qui lisent peu de pièces de théâtre comme moi.

  • Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody – Eric Vuillard

    Tristesse de la terre.jpgBuffalo Bill. C’est le type même de noms qui appartiennent à la mémoire collective, qui évoquent vaguement un cadre historique, sans qu’on ne sache la réalité qu’ils recouvrent vraiment. En l’occurrence, s’agissant de Buffalo Bill, ce sont des images de western, de cow-Boy, d’indiens et de Grand-Ouest américain qui émergent. Assez loin du triste récit que livre Eric Vuillard : la vie de Bill Cody, ancien employé des chemins de fer, redoutable chasseur de bisons devenu célèbre surtout pour son spectacle itinérant, le Wild West Show.

    Le Wild West Show, c’est une immense machinerie digne des spectacles les plus délirants de l’ère actuelle : des figurants à la pelle, des tonnes de matériel, du son et lumière de l’époque, du storytelling et des stars. Pendant près de deux décennies à la fin du XIXème siècle, ce sont des millions de spectateurs qui viennent assister à cette grande messe qui ne raconte rien d’autre que l’extermination des indiens d’Amérique. Sur le mode fun, société du spectacle et réécriture de l’histoire… Tragique.

    C’est l’intérêt de ce bref ouvrage. Raconter le travestissement de l’histoire et l’immense toile de kitsch qui a été jetée par le Wild West Show sur le génocide des indiens et de leur culture. A travers cette histoire, Eric Vuillard critique la folklorisation des indiens et le mensonge d’une histoire écrite par les vainqueurs… et les saltimbanques. C’est le règne du faux et du carton-pâte qui progressivement prend le pas sur la réalité, « éduque » ou « informe » les masses. Le spectacle de Buffalo Bill invente les célèbres cris d’indiens que nous avons tous imités dans notre enfance en frappant nos bouches sur nos paumes ; il transforme le massacre de Wounded Knee en bataille et fait des figurants indiens, des parodies d’eux-mêmes.

    L’histoire de Buffalo Bill telle que racontée par Eric Vuillard est d’autant plus intéressante que la légende américaine est dépeinte finalement comme elle aussi victime de son propre show. Triste destin que celui de ce héros de pacotille qui est en fait passé à côté de la grande histoire pour finalement être rattrapé par celle du show-business et du spectacle. C’est un portrait qui révèle le kitsch qui s’est abattu sur un homme qui finit par être prisonnier du monde de pacotille qu’il a créé.

    Plus inspiré que Congo, sans doute parce que plus centré sur un personnage, le finalement méconnu Buffalo Bill, et sur son show, Tristesse de la terre est aussi plus juste dans le ton adopté. Le récit paraît moins chétif face à la grande histoire et le propos plus saillant quand il évoque l’agonie des indiens, la folklorisation de leur culture à travers le spectacle du Wild West Show.

    Bon petit moment de lecture.

    PS : S’inscrit dans une petite mode du récit biographique ces dernières années dans la production littéraire française (Jean Echenoz …). Facilité pour éviter de se coltiner au défi de la pure fiction ?