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Fahrenheit 451 - Page 15

  • Aucun de nous ne reviendra – Charlotte Delbo

    charlotte delbo.jpgEn 1942, Charlotte Delbo, résistante communiste française est arrêtée et déporté à Auschwitz. Elle fait partie du convoi du 23 janvier 1943 – qui est le titre de l’une de ses œuvres. De cette expérience, elle tire vingt ans plus tard Auschwitz et après, un triptyque dont Aucun de nous ne reviendra fait partie est le premier tome, suivi plus tard par Une connaissance inutile et Mesure de nos jours.

    Composé de courts chapitres, secs et incisifs, le texte de Charlotte Delbo est éclaté, formant un kaléidoscope de souvenirs plus insupportables les uns et les autres. Elle ne suit pas de chronologie précise même si le livre commence par l’arrivée en train dans le camp d’Auschwitz et semble enchaîner les souvenirs. Son texte est surtout articulé autour de moments clés qui rythment la vie répétitive et inhumaine des camps et que les titres de chacun des chapitres rappellent – l’appel, le soir, le matin…

    C’est un nombre incalculable d’heures, d’indicibles moments de souffrance qui sont condensés dans chaque chapitre pour en faire un échantillon représentatif de ce qu’endurent les prisonniers du camp. Certains chapitres font ressortir des épisodes singuliers, souvent particulièrement cruels qui glacent d’effroi à leur découverte. Les lecteurs du Si c’est un homme de Primo Lévi se retrouveront malheureusement en territoire connu et vertigineux…

    Charlotte Delbo dépasse son expérience propre de prisonnière politique pour évoquer l’expérience concentrationnaire dans sa globalité et pour parler aussi de l’extermination des juifs ou du sort fait à d’autres prisonniers. Elle prend la parole au nom de tous les rescapés pour essayer de raconter l’effroyable. La difficulté de cette épreuve se ressent dans le texte qui est parfois heurté, halluciné et qui révèle l’inhumanité de ce qu’a vécu et vu Charlotte Delbo : « Un homme qui ne peut plus suivre. Le chien le saisit au fondement. L’homme ne s’arrête pas. Il marche avec le chien qui marche derrière lui sur deux pattes, la gueule au fondement de l’homme. Essayez de regarder. Essayez pour voir »

    Un témoignage percutant et bouleversant.

    Il faut obéir à l’injonction : « Essayez de regarder. Essayez pour voir ».

  • Ceres et Vesta – Greg Egan

    ceres vesta.jpgCérès et Vesta sont deux astéroïdes et planètes naines situées dans la ceinture de Kuiper aux confins de notre système solaire. Elles constituent le cadre de ce court roman de Greg Egan. Colonisées par les humains dans un futur indéterminé, elles vivent l’une grâce à l’autre en se fournissant de la roche contre de la glace. Cet équilibre à priori harmonieux est cependant mis à mal par des remous sur Vesta. A l’initiative d’une minorité remuante, une partie de ses citoyens, les Sivadier, se voit infliger une taxe supplémentaire en raison d’une participation jugée limitée de ses ancêtres à la colonisation de l’astéroïde. Transformés en citoyens de seconde zone, persécutés, une partie des Sivadier mène des actions de résistance alors que l’exil clandestin vers Cérès s’avère être de plus en plus l’unique voie de secours. Peu importe si le voyage pour atteindre l’accueillante voisine est long - trois ans -, périlleux - au milieu des astéroïdes -, effectué dans des conditions difficiles et que Vesta se met à les poursuivre.

    Ce petit récit de Greg Egan a quelque chose de très actuel et d’universel. Il est facile de faire une analogie entre la situation des habitants de Vesta et les problèmes de migrants, en Europe, aux Etats-Unis ou ailleurs. Il en va de même pour la stigmatisation d’une partie de sa population par Vesta. Cette contemporanéité fait la force d’un texte qui dénonce clairement toutes les formes de ségrégation et qui met en scène avec une certaine habileté le dilemme moral que pose l’accueil de ces réfugiés via le personnage d’Ana, une habitante de Cérès placée aux premières loges de cette situation épineuse. L’humanisme mis en avant par Greg Egan et l’avertissement face aux résurgences des extrémismes dans un cadre légal parlent au lecteur. Si le propos est juste, le récit plutôt bien mené, avec des péripéties qui s’enchaînent assez facilement, Cérès et Vesta souffre un peu de son format court. Les personnages sont tout de même à peine ébauchés et n’incarnent pas assez le propos de Greg Egan. L’habillage hard science-fiction est en revanche bien trop développé pour un récit si bref. D’autres éléments auraient gagné à être plus développés que le charabia futuriste.

    Vite lu, plutôt intelligent. OK.

  • Le royaume – Emmanuel Carrère

    Royaume.jpgLe royaume est à la fois différent des autres livres d’Emmanuel Carrère et proche de ces derniers. Ce qu’il a de commun, c’est ce pas de côté hors de la fiction entamée par le romancier français depuis plusieurs romans. Le sujet de ses livres, c’est toujours en partie lui-même. Il ne s’efface pas derrière ses livres mais bien au contraire s’y place au centre. Les problématiques sont définies autour de lui avant de prendre de l’ampleur et de pouvoir s’en détacher, au moins en partie. On le suit toujours dans un processus d’enquête autour de son sujet qui n’est pas dissimulé mais intégré au livre. Le processus d’écriture, la réflexion du romancier sur ce dernier, sur le sujet, sur son impact sur lui, etc. Tout ça compose et enrichit l’œuvre dans une mise en perspective passionnante.

    C’est ainsi que dans le royaume, Emmanuel Carrère revient sur son passé de catholique fervent. Lui qui est aujourd’hui athée, part de cette période de sa vie pour interroger le catholicisme et son influence en se basant sur ses origines et les racines de son expansion. Pour cela, il suit à la trace dans leurs pérégrinations, deux importants protagonistes dans l’histoire du catholicisme : Paul l’apôtre et Luc l’évangéliste. Leur rôle primordial dans les premiers temps du catholicisme et dans son expansion justifie cette enquête millimétrée qui impressionne par sa justesse, sa méticulosité et sa densité.

    Ce en quoi, le royaume diffère de ses autres livres tient donc à l’ampleur de son interrogation autour du catholicisme qui peut se résumer à cette question : que sait-on vraiment de ce qui est raconté dans les évangiles ? Qu’est-ce qui est probable, dans les faits, dans leur enchaînement et qui explique que la flamme du catholicisme ait pris en dépit de ce qui semble être le bon sens… Emmanuel Carrère se rapproche ainsi d’une sorte d’essai historico-philosophique qui accorde au royaume une place spéciale dans sa bibliographie. C’est une exégèse qui impressionne par son érudition mais qui sait rester simple, accessible et qui pose des questions essentielles d’une manière parfois triviale ou anachronique qui parle au profane et au novice.

    Il faut digérer ce pavé qui prend parfois des airs de polar des premiers siècles de notre ère. C’est parfois très long, parfois méandreux, tellement foisonnant, brassant énormément de sujets, d’informations et de sources, au point de perdre par séquences le lecteur dilettante. Il faut aussi accepter le choix de se focaliser sur Paul et Luc qui par moments est plutôt barba,t alors qu’on souhaiterait élargir au maximum le champ tant qu’à faire. Le royaume n’en demeure pas moins remarquable par la lumière qu’il projette à nouveau sur le caractère novateur du message du Christ, sur les tâtonnements initiaux du catholicisme puis sa grande fortune par-delà les siècles.

    Emmanuel Carrère ne s’interdit rien et n’hésite pas à dire, comme en conclusion du livre, qu’il ne sait pas mais ce n’est pas cela le plus important. Ce qui compte, c’est la manière dont il arrive à rendre vivante cette quête, cette religion et toutes ces questions que nous nous sommes tous posées un jour ou l’autre.

    Un livre hybride, polymorphe, singulier, qui interpelle.