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Fahrenheit 451 - Page 3

  • Une journée d’Ivan Denissovitch - Alexandre Soljenitsyne

    Denissovitch.jpgImpossible d’écrire sur Une journée d’Ivan Denissovitch sans évoquer son contexte d’écriture et de publication. Alexandre Soljenitsyne a été condamné au goulag en 1945 pour avoir critiqué dans une lettre, les compétences militaires de Staline. Il y a passé plus de dix ans avant de bénéficier de la politique de déstalinisation de Nikita Khroutchev pour être libéré et publier Une journée d’Ivan Denissovitch. Le roman décrit la journée type d’un Zek, le personnage principal éponyme, et délivre ainsi un des premiers témoignages littéraires des insupportables conditions d’existence des prisonniers du goulag.

    C’est d’abord à ce titre que ce livre est édifiant. Cette journée type est un calvaire sans nom qui commence aux aurores d’un hiver sibérien et qui s’accompagne de son lot de corvées, de souffrances, de privations et de galères. Longue est la liste de travaux et de pièges que recèle le simple quotidien pour un zek à la merci d’un univers brutal et mortel. Alexandre Soljenitsyne dépasse le cadre de la journée d’Ivan Denissovitch pour dessiner au-delà de la pénibilité du camp, les mécaniques de fonctionnement mais aussi de survie qui sont en place à l’intérieur du goulag. Tout est affaire de stratégies, d’habitudes, de méthode et d’expérience. Ce n’est qu’à ce prix-là qu’il est possible d’arriver à tenir, à apprécier même certains moments alors que l’espoir d’une libération future n’a aucune consistance.

    Il y a quelque chose de terrible à réaliser que cette insupportable journée décrite par Alexandre Soljenitsyne, est en fait une journée plutôt positive pour son héros parce qu’il a déjà réussi à la traverser sans encombres, à rester vivant et même à trouver des éléments qui pourraient servir pour les jours prochains. C’est ce sentiment  qui fait comprendre pleinement la banalisation de l’horreur, l’acceptation d’une destinée cruelle, la défaite d’individus écrasés par un système violent et monstrueux. Tout aurait pu être bien pire. Ne pas mourir est déjà une victoire. Et probablement la seule possible en ces lieux.

    Témoignage incontournable et précieux, une journée d’Ivan Denissovitch est un livre court mais dense qui marque autant par la figure du zek Choukov et son quotidien qu’il déroute parfois par son style sec, très épuré et par moments confus.

  • Un thé au Sahara – Paul Bowles

    Paul Bowles.jpgAu milieu des années quarante, trois américains, Port, Kit et Turner partent en voyage dans le nord de l’Afrique. Qui sont-ils ? On le sait vaguement au fur et à mesure qu’ils progressent vers le désert, en territoire inconnu. Port et Kit forment un couple de riches artistes désenchantés, en pleine errance psychologique, qui espère que ce voyage va les sauver d’un ennui profond et mortifère. Ils sont accompagnés par leur ami Turner qui est amoureux de Kit. Ce trio amoureux n’arrive jamais à dégager autre chose que du vide, celui de leurs existences. Finalement sans réelle épaisseur, ils ne suscitent qu’un désintérêt, si ce n’est un agacement grandissant au fil des pages. A l’instar des quelques personnages secondaires qui croisent leur chemin.

    Les pérégrinations de Port et Kit dans une Afrique du Nord au sortir de la deuxième guerre mondiale ne compensent nullement le vide des personnages. Paul Bowles les fait pourtant voyager dans des conditions difficiles et dans un milieu potentiellement hostile, mais rien n’y fait. Tout sonne creux et faux, tant ce voyage vers le Sahara est loin de l’esprit de la découverte, de l’aventure ou de la rencontre. Il est pollué par le néant et les préjugés que véhiculent les personnages. A vrai dire, Paul Bowles ne s’intéresse pas vraiment au monde que traversent ses personnages et réduit ainsi le potentiel de son livre à ces derniers et donc à peau de chagrin.

    L’ensemble reste néanmoins peut-être supportable malgré une pluie de clichés jusqu’à la dernière partie du livre et à la mort de Port. C’est là que tout se gâte irrémédiablement. La chute de Kit qui laisse son mari agonisant pour s’enfoncer dans le désert, pour devenir entre autres l’esclave sexuelle d’un bédouin, est parfaitement ridicule. Pas à tant cause de la réalité que Paul Bowles décrit que de la manière dont il le fait. Est-il encore possible de lire pareilles bêtises soixante après qu’elles aient été écrites ? La mise en scène de la folie de Kit est empreinte d’un racisme et d’un sexisme qui laissent pantois même s’ils sont plus que latents dans tout le livre... Qui peut encore accepter cette vision d’une femme, sexuellement accomplie par un exotisme de pacotille auprès d’un arabe et d’un noir, qui est dans l’acceptation – pas loin de l’exaltation…-  de la pure soumission et du viol ? Pas moi.

    Déconseillé. Mauvais, long et ennuyeux.

    PS: A voir ce que ça a donné devant la caméra de Bernardo Bertolucci…

  • Le monde est clos et le désir est infini – Daniel Cohen

    Monde clos.jpegTout est dans le titre, un peu malthusien. L’équation qui se pose à nous est la finitude d’un monde dont nous épuisons visiblement de plus en plus les ressources et notre mode de vie consumériste qui semble ne plus connaître de limite. Voilà le double bind qui doit interpeller un monde économique (et politique) en grande majorité tourné vers la croissance économique comme remède magique à tous nos problèmes. Il n’y a là rien de neuf. Voilà plusieurs années que la croissance économique telle que nous la concevons est questionnée par les tenants du mouvement écologique ou de la décroissance. La croissance peut-elle vraiment être une fin en soi ?

    Le livre de Daniel Cohen a pour lui quelques mérites. Il a une écriture fluide qui est associée à une volonté didactique qui servent une construction claire et bien illustrée. L’économiste s’appuie sur l’Histoire et un récit simple pour revenir sur la trajectoire du progrès technique, des révolutions industrielles et de la croissance économique. Là où il devient moins classique, c’est dans son approche de la révolution numérique en cours qui semble particulièrement avare en termes de croissance en comparaison avec les précédentes, plus centrée sur l’optimisation, l’accessibilité, la refonte de l’existant que l’avènement du nouveau. Et si cette révolution numérique était néanmoins l’opportunité d’un virage salutaire ?

    Daniel Cohen joue la carte d’un optimisme un peu béat mais entraînant. Pour faire face au double bind décrit plus haut, la révolution numérique pourrait amorcer et accompagner des changements de paradigme économique qui s’imposent : primauté de la valeur d’usage, plus penser le progrès en bien-être, refonder l’état-providence, revivifier la démocratie, transformer nos modes de vie… Il est dommage que l’économiste en revienne aux fameux pays nordiques, en l’occurrence le Danemark, pour illustrer la possibilité d’une autre société. C’est un exemple éculé et qui mériterait plus de nuances. La déception pointe également concernant la maigreur des solutions proposées par Daniel Cohen : quelques idées générales jetées rapidement ci et là qui peinent à paraître concrètes ou qui relèvent du vœu pieux...

    Un bon compendium sur l’impasse économique de la croissance économique actuelle qui se lit facilement.

    A recommander aux novices sur la question. Pour les autres, il faudrait pousser un peu plus…