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Fahrenheit 451 - Page 3

  • Car les temps changent – Dominique Douay

    Douay.jpgChaque année, c’est la même chose. A la Saint-Sylvestre, c’est l’heure du grand changement. Les cartes sont rebattues et la machine de la grande loterie est lancée. Place à une nouvelle vie pour chacun. On est projeté dans une nouvelle existence, avec une nouvelle personnalité et sans moyen de se rappeler de sa vie de l’année précédente. Personne ne semble savoir quelle est la logique derrière le grand changement, ni comment il opère vraiment. Le plus important est que vous pouvez au petit bonheur la chance vivre la vie d’un bienheureux ou celle d’un sans-abri en attendant une fortune différente l’année d’après.

    Cette mécanique bien huilée est seulement interrompue lorsque le protagoniste principal du livre se rend compte qu’exceptionnellement, il n’a pas été affecté par le grand changement et qu’il se souvient de qui il a été l’année précédente. Débute alors un processus double pour lui, une entreprise de dévoilement de la réalité véritable du grand changement et la recherche d’une échappatoire à un univers qui se révèle finalement très étriqué.

    A partir de cette bonne idée de départ, Dominique Douay livre un roman plutôt prenant même s’il baisse parfois en intensité. Un roman qui est très perturbant par moments tant il bouleverse notre perception du réel. Avec le grand changement, Dominique Douay questionne ouvertement à l’échelle individuelle notre rapport au réel, notre inscription dans le temps, notre libre-arbitre, et à l’échelle globale, la propagande, la manipulation des masses, le contrôle des libertés. On peut néanmoins regretter que le traitement de tous ces thèmes ne soit pas plus profond et plus riche et finalement ne soit pas plus développé que cela dans le propos, dans l’intrigue. C’est le cas d’autres éléments intéressants du livre comme par exemple les robots…

    Parfois un peu moins maîtrisé flou sur son axe pivot, le grand changement, le livre se montre malgré tout fluide, riche en sensations étranges et propose une lente dérive dans un Paris très original. La solitude du personnage principal face à sa condition d’unique être vraiment conscient de la réalité, son impuissance à aller contre la grande roue du changement génèrent une certaine mélancolie et le rendent attachant.

    Moins original et puissant que les précédents ouvrages de Dominique Douay.

    Un potentiel pas totalement exploité.

    OK.

  • L’imposteur – Javier Cercas

    imposteur.jpgA un moment, dans l’imposteur, Javier Cercas évoque L’adversaire d’Emmanuel Carrère que je considère comme lui être un chef d’œuvre. Il parle de Jean-Luc Romand, cet homme qui a assassiné toute sa famille après dix-huit ans d’une improbable imposture. Une histoire bien plus tragique que celle d’Enric Marco à laquelle elle fait néanmoins inévitablement penser. Une saisissante mystification qui m’a marqué en 2004 ou 2005 lorsque je suis tombé sur un article de presse racontant le mensonge de cet homme qui s’est fait passer pour une victime de camp de concentration nazi au point de devenir le porte-parole de la déportation en Espagne. Incroyable ? Bien plus encore, une fois que Javier Cercas s’attaque à ce sujet au potentiel romanesque inouï.

    Enric Marco n’a pas seulement menti sur son passé de déporté. C’est un grand affabulateur qui s’est construit une biographie fictive à même de l’aider à assouvir ce que Javier Cercas appelle sa médiapathie, un désir incontrôlé de plaire et de baigner dans la lumière et la gloire médiatiques. Comme tous les bons mensonges partent d’éléments véridiques pour arriver à s’imposer durablement, Javier Cercas part à l’enquête, en détective intraitable et minutieux. Avec obstination et persévérance, il dénude progressivement la folle histoire d’Enric Marco pour révéler une imposture encore plus grande que celle qui saute aux yeux de tous. Enric Marco a modelé sa biographie, s’est inventé tout au long de sa vie pour être celui qu’il voulait, n’hésitant pas à tout abandonner derrière lui pour s’écrire ce faux destin. Il faut saluer le travail de Javier Cercas qui s’immerge complètement dans la vie d’Enric Marco, se lance dans un travail documentaire impressionnant pour démêler le vrai du faux et livrer une vérité reconstituée via le principal intéressé, mais aussi des archives, des témoignages, des rencontres, etc.

    L’auteur espagnol ne se contente pas de raconter cette histoire qui pourrait se suffire à elle-seule. Il lui donne une autre dimension appréciable en se mettant en scène en train de chercher la vérité sur Enric Marco. Il raconte ses difficultés de romancier et d’homme en prise avec un pareil sujet qui ouvre des abîmes terribles sous ses pieds. Tout aussi passionnantes que le récit de la vie de Marco sont les lectures qu’en fait Javier Cercas. La vie d’Enric Marco interpelle le lien entre mémoire et histoire et force l’Espagne à regarder dans le miroir sa trajectoire depuis la guerre civile de 1936. Enric Marco serait le symbole de la grande majorité silencieuse qui n’a pas été héroïque lors de la guerre civile, sous le franquisme et aux premières heures de la démocratie. C’est la force du romancier espagnol d’empoigner ainsi l’histoire plus ou moins récente de son pays et de le confronter à sa passivité ordinaire.

    Au meilleur de sa forme, Javier Cercas mène également une réflexion sur la fiction et sur la littérature via l’histoire d’Enric Marco, ce romancier de sa vie. Où se situe la limite de la fiction ? Est-ce que « la fiction sauve et la réalité tue » vraiment comme le romancier espagnol ne cesse de le dire ? Quel est le rôle du narcissisme dans toute cette affaire ? Il établit un formidable parallèle entre Enric Marco et Don Quichotte qui vient bousculer l’amateur de littérature et lui donner l’envie de se replonger dans l’œuvre maîtresse de Cervantès.

    Dans la lignée d’Anatomie d’un instant, un grand livre de Javier Cercas.

    Excellent. Intelligent. Passionnant.