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Fahrenheit 451 - Page 4

  • Mille femmes blanches – Jim Fergus

    Fergus.jpgEn 1875, le chef cheyenne Little Wolf se rend à Washington auprès du président américain Ulysses Grant et lui fait une offre de troc bien étrange au premier abord : mille femmes blanches contre mille chevaux. Idée saugrenue ? Pas pour le chef indien qui y voit l’occasion pour son peuple de survivre et de mieux intégrer la civilisation blanche par le biais de cette future descendance métissée. Pour les américains en revanche, c’est officiellement une horreur inacceptable, du moins en façade. En réalité, c’est en secret qu’est montée une opération amenant une centaine de femmes plus ou moins volontaires à accepter l’offre de Little Wolf. Ce sont des raisons peu glorieuses qui poussent chacune d’entre elles à tenter ce saut dans le grand inconnu : femmes emprisonnées ou internées, esclaves, prostituées, sans famille, etc. Parmi elles, l’héroïne, May Dodd, dont les carnets intimes retrouvés des années plus tard racontent la grande aventure.

    Jim Fergus a une idée de génie en inventant totalement cette improbable histoire et cette incroyable tractation à partir de la simple visite historique du chef Little Wolf à Ulysses Grant. C’est un artifice brillant qui lui permet de traiter de la question indienne aux USA. Il dénonce le massacre et l’expropriation des populations indiennes sur lesquels se sont fondés les Etats-Unis. Son livre pointe la barbarie de ceux qui traitaient ces indiens de sauvages et qui se conduisaient pourtant comme tels, n’hésitant pas à user de marchés de dupes, à exploiter la naïveté ou les failles culturelles des indiens pour les perdre. Le destin de peuples déculturés, brisés, livrés à l’alcoolisme et cantonnés dans des réserves est mis en lumière. Tout comme l’incompréhension fondamentale entre deux cultures si opposées, même lorsque des efforts sont entrepris. C’est la force principale de ce récit d’aventures qui développe le point de vue original de May Dodd, cette femme occidentale de la haute société de la fin du XIXème siècle qui a essayé de comprendre et d’aimer les indiens.

    Mille femmes blanches déploie une grande énergie, de l’imagination, multiplie les péripéties, s’offre un cadre naturel grandiose mais ne convainc pas entièrement. Si son sujet est fort et parfois émouvant, il y a d'autres fictions qui appréhendent encore mieux la question des indiens d'Amérique. C’est un bon page-turner  qui souffre néanmoins de quelques défauts. Il y a d’abord un problème de crédibilité globale, même une fois accepté le caractère original de l’intrigue. Certaines situations, certaines réactions de personnages, certains enchaînements d’évènements sont invraisemblables et viennent ébranler un édifice qui fait pourtant montre d’une certaine habileté. Ensuite, le format des carnets intimes, plutôt approprié au début du roman, perd progressivement en pertinence au vu des péripéties développées. Enfin, May Dodd peut apparaître à travers ses écrits comme une caricature d’héroïne vertueuse qui ne lésine pas sur les bons sentiments. Jim Fergus s’est effectivement appliqué à dessiner des femmes un peu trop unidimensionnelles malgré les premières parties du livre un peu longues consacrées à leurs portraits. Plus généralement, un peu plus de finesse psychologique aurait fait du bien au livre.

     Pas essentiel mais divertissant.

  • Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

    Otsuka.jpgDurant l’entre-deux guerres, plusieurs milliers de femmes japonaises ont quitté leur pays pour rejoindre les Etats-Unis. Elles ont traversé le pacifique pour aller épouser des compatriotes déjà installés en Amérique. Si elles ont choisi de se lancer dans une telle aventure, de prendre un mari sur une simple photo ou des lettres convoyées par une marieuse, c’est qu’elles avaient toutes diverses raisons de quitter le Japon. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est qu’elles avaient été trompées, se retrouvant finalement mariées à de pauvres immigrés japonais aux statuts de larbins, débutant une dure vie de labeur et d’exil qui se termine par leur internement dans des camps spéciaux suite à l’attaque de la base américaine de Pearl Harbor par les japonais en 1942.

    Julie Otsuka raconte la trajectoire de toutes ces femmes en huit chapitres brefs qui sont chacun centrés sur des éléments clé de leur histoire. Le roman débute par la traversée du pacifique, raconte leur première nuit « maritale », passe entre autres par la découverte des blancs, la naissance de leurs enfants, pour se terminer par l’épisode historique de leur internement. La romancière parle ainsi des douleurs de l’exil, des espoirs déchus d’une vie meilleure, des existences difficiles marquées par les épreuves et le dur labeur. Ce sont des destins de femme marqués par le racisme, la violence, l’échec, la honte. Des femmes qui ne peuvent plus retourner dans leur pays, essaient tant bien que mal de trouver leur place dans leur nouveau pays, dans leur nouvelle vie  Elles s’adaptent comme elles peuvent tout en essayant de transmettre leur culture à des enfants qui, inéluctablement, s’éloignent, se révèlent en partie étrangers à elles, américains.

    Julie Otsuka ne s’intéresse pas à une de ces femmes en particulier. Elle s’intéresse à toutes. Elle utilise ainsi systématiquement la première personne du pluriel : « nous ». C’est une destinée commune qu’elle dessine à la manière d’un kaléidoscope, associant les détails de la vie de la vie de plusieurs d’entre elles, les variantes autour des mêmes moments de leurs vies. Ces vies existent toutes en même temps, sont placées sur le même pied d’égalité, enchaînées, apparaissant comme autant de voix qui s’entremêlent pour dire à la fois leurs différences au cœur d’une tragédie commune. De temps en temps, dans ce flot de murmures, s’échappe particulièrement une voix, mise en avant par une typographie en italique. Elle semble s’incarner, se détacher, pour cristalliser un moment, un sentiment, un ressenti précis ou symbolique.

    Julie Otsuka arrive à éviter le piège du pathos alors qu’elle raconte des tragédies. Elle met en lumière de manière sobre et convaincante ces vies anonymes et l’épisode historique de l’internement de milliers de japonais durant la seconde guerre mondiale. Elle nous captive à travers des pages quasi incantatoires, psalmodiques, qui suivent leur propre rythme. C’est avec une force tranquille, après des pages parfois très belles, que nous arrivons à un épilogue fort et poignant qui fait disparaître les japonais et laisse la parole aux autres, aux blancs.

    Émouvant. Bien.

  • L’impasse-temps – Dominique Douay

    impasse temps.jpgEt si vous pouviez figer le temps ? Si vous aviez le pouvoir d’arrêter l’horloge, de geler le monde entier, les personnes et les choses ? Si vous pouviez ensuite évoluer dans cet univers de statues et agir comme bon vous semble, que feriez-vous vraiment ? C’est en tout cas le pouvoir qui tombe sans aucune explication dans les mains de Serge Grivat, un obscur et médiocre auteur de BD de province qui est de passage à Paris. Le soir même où il se fait plaquer par sa jeune maîtresse parisienne, il découvre une sorte de briquet qui lui donne donc ce pouvoir quasi absolu. Or depuis au moins Lord Acton, nous savons que « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument »…

    Serge commence par une phase d’exploration et d’apprentissage de son pouvoir avant de rapidement céder à ses vils et bas instincts. Et c’est peu de dire que la pente qu’il emprunte est raide. Il ne fige le temps que pour son bon plaisir, pour voler et accumuler une somme astronomique, pour profiter et abuser des filles, pour s’en donner à cœur joie dans les plus bonnes adresses de Paris, pour dégrader les biens publics ou privés dans un esprit de vengeance, etc. En bref, rapidement, Serge ne s’autorise plus aucune limite. Ce briquet est une aubaine pour un individu qui était en fait un loser et qui n’y voit là que le moyen de prendre sa revanche sur la vie.

    Mais aurions-nous vraiment fait mieux ? Qui ne plierait pas le monde à sa volonté s’il en avait la possibilité ? L’impasse-temps est un roman grinçant qui met à nu notre combat permanent contre les pulsions les plus obscures de nos personnalités. Il y a quelque chose de fascinant et de gênant à la fois à suivre Serge dans ce qui ressemble à une fuite en avant. Jusqu’où peut-il aller, peut-il s’enfoncer ? Cette allégorie du pouvoir nous captive autant qu’elle nous révulse parce que nous voyons notre face sombre révélée et c’est assez subversif. «  Les incorruptibles sont peut-être ceux que personne n’a essayé de corrompre ». C’est un gros coup de pied dans la bienséance.

    Dominique Douay arrive à entraîner le lecteur dans la roue de Serge et à ne pas le perdre en route jusqu’au bout du livre. Il ne s’essouffle pas et dépasse une exposition classique pour atteindre son rythme de croisière. Il se passe à raison d’explications sur le pouvoir du briquet et ce n’est pas si dommageable qu’il emprunte une piste peu heureuse au sujet du prix « physique » à payer par Serge pour l’utilisation du briquet. L’essentiel est en effet ailleurs, pas nécessairement dans cet épilogue qui n’est pas forcément à la hauteur – mais quel dénouement aurait vraiment pu convenir ceci-dit ?

    Le plus important, c’est que Serge découvre que la revanche que lui offre ce pouvoir est une voie sans issue. Il ne lui donne pas la reconnaissance qu’il souhaite. Au contraire, il découvre au fur et à mesure l’usure du pouvoir, la lassitude d’une débauche devenue sa normalité. Il lui faut aller plus loin, toujours plus loin et c’est glauque. Surtout, il finit par s’enfermer dans l’immobilité, comprenant que celle-ci constitue le refuge vers lequel il a toujours eu envie de courir face aux incertitudes, lorsque les changements s’enchaînent, que les épreuves surviennent… Serge, ce perdant ordinaire, réalise en fait qu’il a besoin de ce pouvoir pour échapper à la vie. Triste.

    De la bonne S.F.

    Efficace.