Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Fahrenheit 451 - Page 4

  • Bêtes sans patrie – Uzodinma Iweala

    9782757868287.jpgDans un pays d’Afrique qui n’est jamais nommé, dans une guerre qui n’est jamais expliquée et dont les détails ou même les grandes lignes demeurent obscures, l’enfant Agu est brutalement expulsé de la réalité de sa petite vie villageoise pour devenir un enfant soldat. Son monde s’est évanoui d’un coup pour céder place à un autre plus cruel, plus violent, plus horrible, plus inhumain.

    Son père mort, sa mère et sa sœur disparues, Agu suit le commandant et sa troupe d’enfants soldats. Il essaie de se faire au quotidien difficile d’enfant soldat, entre violence, faim, inconfort et pillages, massacres, actes insoutenables. Il essaie de se lier d’amitié avec d’autres enfants soldats comme lui, de ne pas se laisser dévorer par la culpabilité et le mal être tout en se souvenant par intermittences de ce que fut sa vie avant cette malédiction.

    Uzodinma Iweala a écrit un livre fort sur les enfants soldats, sur l’absurdité et l’horreur de leur condition. Il a réussi à faire d’Agu, son enfant soldat à l’âge indéterminé, un personnage fort et attachant qui symbolise cette tragédie qui a culminé à la fin des années 90 et qui perdure encore. Il a également réussi un tour de force linguistique en donnant une voix à Agu qui s’exprime dans un anglais pidgin, oral, vivant, imagé, cassé, boiteux, rapiécé et truffé de fautes – bien servi en français par la traduction d’Alain Mabanckou.

    Malgré toutes ses qualités, le livre m’apparaît néanmoins plutôt en deçà du Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma qui est précurseur. Allah n’est pas obligé me semble encore plus brillant que bêtes sans patrie, aussi bien dans la maîtrise narrative, dans le propos sur les enfants soldats qu’au niveau de l’inventivité langagière et la recherche de l’oralité. La contextualisation du parcours de Birahima lui donne une force et un intérêt encore plus grand. Bêtes sans patries souffre donc de la comparaison avec Allah n’est pas obligé mais se révèle meilleur que Johnny chien méchant d’Emmanuel Dongala.

    OK.

  • Opération Sweet Tooth – Ian Mc Ewan

    Opération sweet tooth.jpgL’Angleterre des années 70 d’Edward Heath et d’Harold Wilson, avant l’avènement de Margaret Thatcher. Déconfiture économique, conflits sociaux et semaine de trois jours… En pleine guerre froide, dans un contexte difficile, les services secrets de sa majesté décident de mener la guerre culturelle contre le communisme et son attrait intellectuel en finançant discrètement de jeunes écrivains. C’est la jeune, belle et insouciante Serena Froome qui est chargée par le MI5 de cette mission secrète auprès du jeune écrivain Tom Haley. Sauf que patatras, elle tombe amoureuse de lui et tout ne se passe pas comme prévu.

    Ian McEwan excelle dans la restitution d’une époque et de son atmosphère. Opération Sweet Tooth n’y fait pas exception avec l’Angleterre des années 70. Celle-ci se trouve aussi bien incarnée dans cette intrigue qui se nourrit un peu à la grande histoire que dans la biographie et les parcours des personnages principaux et secondaires et particulièrement Serena Froome. Cette jeune femme à peine sortie de l’adolescence et qui découvre le monde professionnel mais aussi l’amour après ses études universitaires démontre la capacité du romancier anglais à construire des personnages épais et des histoires complexes en prenant son temps.

    D’une lenteur relative, le roman d’Ian McEwan est autant un roman d’apprentissage de la vie, de l’éveil à la conscience politique et de la confrontation aux ambiguïtés du quotidien et des sentiments, qu’un roman d’amour, un pastiche de roman d’espionnage, une peinture sociale des seventies et une réflexion sur la création littéraire. En cela, il est d’une réelle richesse qui empêche l’intérêt du lecteur de faiblir même si par moments, le livre semble manquer de rythme et présenter une facture un peu trop classique. La maîtrise narrative d’Ian McEwan est néanmoins incontestable dans un livre qui utilise avec assez de justesse les concours de circonstances et interpelle sur le rôle du mensonge et de la manipulation dans notre existence, dans notre quotidien et dans la littérature plus que dans les activités d’espionnage…

    Calibré. OK.

  • La conjuration – Philippe Vasset

    La conjuration.jpgLes livres de Philippe Vasset dénotent de la production contemporaine française. Ils n’ont rien de classique et ne cherchent pas vraiment à plaire. Ils ont le mérite de se confronter à la réalité de notre monde moderne et d’accorder une grande importance à la géographie et à la matière documentaire qui les nourrit. Ils essaient avec discrétion et intelligence, une bienvenue distance et un zeste d’humour parfois, de dire quelque chose de notre époque. La conjuration n’y déroge pas.

    C’est un livre assez déroutant dont il faut dépasser l’aspect errant et le parti pris narratif un peu rigide pour en savourer la force et en apprécier l’intérêt. Il faut d’abord saluer l’idée de départ dans ce qu’elle a de corrosif. Il s’agit de construire une secte comme une entreprise marchande. Dans une démarche purement business et marketing dans la droite lignée de l’esprit économique dominant. Le benchmarking du marché de la secte et des possibilités d’y trouver une place libre est savoureux. Si la mise en œuvre de cette entreprise n’est pas toujours excitante dans son exécution littéraire par Philippe Vasset, sa force est incontestable. Philippe Vasset se joue autant de la religion – et des sectes – tout comme de l’économique.

    La conjuration est encore plus saisissant et réussi dans l’aboutissement du roman avec la création effective de cette secte. Il s’agit à ce moment-là presque d’une geste révolutionnaire, d’un manifeste contestataire contre notre mode de vie contemporain. Le dénouement est hautement subversif avec la création d’une idéologie de la transparence, de l’effacement, de la disparition, de la négation de soi qui vient heurter les idées d’identité, d’autorité, d’affirmation de soi, de consumérisme, mais aussi d’occupation de l’espace public et privé. C’est à ce moment-là qu’on se rend compte qu’on a bien fait de dépasser les passages un peu longuets, la progression narrative qui patine un peu dans l’avènement de cette nouvelle religion et le ton volontairement professionnel.

    La conjuration, c’est aussi un livre sur Paris et les interstices urbains en général. Ces espaces dans la ville ou dans sa proximité qui échappent aux règles administratives, urbanistiques, etc. Le livre est une errance dans un Paris alternatif qui réjouira les connaisseurs de la capitale. C’est aussi un éloge de la marche et un précis très riche et très documenté des espaces vides et des marges d’une cité toujours plus dense, qui repousse ce qu’elle ne peut digérer dans ces zones grises.

    Original, déroutant, intelligent, subversif.

    Bien.