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Fahrenheit 451 - Page 6

  • Délicieuses pourritures – Joyce Carol Oates

    Délicieuses pourritures.jpgDélicieuses pourritures est un roman bref qui confirme le grand intérêt que j’ai pour Joyce Carol Oates depuis que je me suis enfin décidé à la lire avec Viol, une histoire d’amour. Ce roman de campus à l’anglo-saxonne déroule en à peine quelques centaines de pages, une tragique histoire faite de jeunesse, d’amour, d’art et surtout de beaucoup de perversité et d’un peu de folie et d’excès.

    Située dans Catamount College, une université féminine de la Nouvelle-Angleterre au milieu des années 70, l’histoire de l’obsession de la jeune étudiante Gillian Brauer pour son professeur de littérature Andre Harrow n’est pas si originale. A vrai dire son funeste dénouement n’est pas très difficile à deviner et on voit venir la catastrophe très rapidement. Il est pourtant impossible de se détacher du roman.

    Ce que Joyce Carol Oates arrive à faire avec beaucoup de brio, c’est la mise en place et la prolongation jusqu’au bout du livre d’une atmosphère de malaise, de mystère et de perdition qu’elle couple à une tension permanente. Avec un art maîtrisé de la narration, elle délivre en quelques chapitres courts mais denses, le venin du malheur et du pourrissement.

    Joyce Carol Oates interroge la relation entre le maître et l’élève, un rapport qui doit tenir sur un point d’équilibre très fragile. Elle décrit la fascination qui peut naître dans ce cadre universitaire, la main mise psychologique et physique de l’un sur l’autre. Dans un contexte de remise en question des valeurs de la société occidentale depuis la révolution des mœurs de la fin des années 60, la pente de la décadence peut-être plus rude.  

    La voix de Gillian est touchante, sa confession gênante et son texte assez juste pour rendre compte d’un climat toxique et d’une déviance devenue institutionnalisée jusqu’à casser des jeunes filles finalement fragiles et livrées à des bourreaux. Avec la poésie de D.H. Lawrence pour les accompagner…

    Bien.

  • La servante écarlate – Margaret Atwood

    La-servante-ecarlate.jpgDans un futur indéterminé, l’Amérique est devenue un état totalitaire d’un genre bien particulier. Suite à l’effondrement du taux de natalité pour des raisons écologiques, les femmes ont été complètement asservies par un régime politique d’inspiration religieuse. Désormais, pour les femmes, seulement trois destins sont possibles, comme une métaphore des trois rôles traditionnellement attribués aux femmes dans les sociétés machistes. Elles peuvent être des épouses, les femmes officielles qui règnent sur les foyers ou les Marthas qui jouent le rôle de toutes sortes de domestiques ou enfin les fameuses servantes écarlates éponymes qui sont exclusivement dédiées à la reproduction.

    La servante écarlate est bien une dystopie féministe, même si Margaret Atwood récuse l’expression. Le régime oppressif qui asservit les femmes et qui les menace sans cesse d’une expulsion vers les colonies – enfer pollué qui n’est que suggéré et partiellement décrit – est bien une métaphore du joug masculin. Le personnage principal, Defred l’une des servantes écarlates, suit le cheminement classique des héros des dystopies. Elle déchire progressivement le voile qui recouvre la réalité de cette société dystopique avant de se rebeller et de tenter de s’y soustraire. Defred n’a pas toujours été une servante écarlate et a connu la période précédant le régime actuel, époque durant laquelle elle avait un mari et un enfant aimés.

    L’idée d’une dystopie féministe est brillante et même nécessaire. Il faut saluer l’intelligence de Margaret Atwood qui la met en scène en s’inspirant néanmoins des classiques du genre dystopique. La charge contre la société machiste et la réflexion sur la condition des femmes sont des éléments de poids qui participent de l’intérêt du livre et qui ont d’ailleurs contribué à sa réputation. Il faut ainsi rappeler que Margaret Atwood s’était fixé comme règle à l’écriture du livre de « ne rien mettre dans le roman que les êtres humains n'ont pas réellement fait ». Parmi les passages les plus réussis du livre figure d’ailleurs la description du lent glissement de nos sociétés actuelles vers ce cauchemar dystopique.

    Malgré la portée de ces thématiques féministes, la servante écarlate n’est pas un chef d’œuvre que je rangerai dans mon panthéon dystopique aux côtés des plus grands du genre, notamment 1984 ou encore le meilleur des mondes ou Nous, autres. En effet, La servante écarlate est un livre qui manque de souffle romanesque. Il est très monotone sur presque ses deux-tiers avant de vraiment prendre sa pleine dimension vers la fin du livre. Margaret Atwood n’arrive pas à donner assez de consistance à son régime dystopique et assez d’épaisseur à son héroïne principale qui est plutôt pâle devant le Winston Smith de George Orwell… Le livre patauge pendant un long moment sans arriver à bénéficier de ses rares péripéties et c’est bien dommage.

    Avis mitigé. Excellente idée, exécution moins inspirée…

  • Afrotopia – Felwine Sarr

    afrotopia.jpgAfrotopia est un essai stimulant. Plus que l’hypothétique description d’une utopie africaine ainsi que pourrait le suggérer le titre du livre, il s’agit d’un manifeste pour l’avènement d’une autre Afrique, consciente de ses potentialités propres, à la recherche de sa propre voie, à l’abri des diktats venus de l’extérieur et plus particulièrement du monde occidental.

     « L’Afrique n’a personne à rattraper » affirme-t-il ainsi. Il faut qu’elle se détache des lectures classiques du développement, essentiellement basés sur les indicateurs économiques inadaptés pour proposer son propre modèle de développement. Cela passe par « une articulation féconde entre économie et culture », « un meilleur ancrage des économies africaines dans les valeurs dynamiques de leurs sociocultures » et donc une « limitation de la toute-puissance de l’économie ».

    Le projet est donc clair. Il s’agit d’aller chercher dans ses racines, des ressources qui puissent produire une autre richesse et un autre monde que celui que propose l’occident. En d’autres mots, ceux de Felwine Sarr : « débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder », « articuler une proposition africaine de civilisation en dehors d’une dialectique de la réaction et de l’affirmation, sur un mode créatif. Affirmer une présence au monde sur le mode libre de la présence à soi : être avec la plus grande intensité, se dire et proposer au monde son élan vital».

    C’est ambitieux et cela passe évidemment par une réappropriation par l’Afrique de son passé et de son image. Il n’est pas tant question ici d’une vaine nostalgie du passé que de la recherche des richesses et des possibilités offertes par la tradition pour la construction d’une réelle alternative de développement. Il faut trouver un moyen de faire dialoguer tradition et progrès car « L’homme africain contemporain est déchiré entre une tradition qu’il ne connait plus vraiment et une modernité qui lui est tombée dessus comme une force de destruction et de déshumanisation ».

    C’est un impératif qui libérera l’homme africain du fardeau de la colonisation et de ses conséquences que pointe Felwine Sarr et qui pèse encore sur sa destinée. Le constat reste amer puisque « des siècles d’aliénation et d’asservissement ont laissé des traces dans la personnalité et la psyché de l’être africain. Ce dernier doit se guérir des blessures narcissiques et psychologiques qui lui ont été infligées et qui, aujourd’hui, s’expriment sous la forme d’une perte de l’estime de soi, d’un complexe d’infériorité pour certains et pour d’autres d’un manque abyssal de confiance en soi. ».

    C’est seulement détachée de ce passé et de la souffrance qu’il engendre, délestée de la volonté de rattraper ou d’imiter l’occident, réinvestie dans sa propre culture et dans un projet d’altérité en matière de développement que l’Afrique pourra produire sa propre pensée et ses propres métaphores du futur ainsi que le souhaite Felwine Sarr. L’esprit décolonisé, la pensée souveraine, l’ambition autonome, l’Afrique pourra se rêver en une oasis alternative au modèle occidental.

    Si tout cela est bien évidemment souhaitable et que l’appel à une utopie africaine est urgent et nécessaire, le travail de Felwine Sarr, qui puise dans tout un courant de pensée africaniste qui part depuis les années 80 jusqu’au très en vogue Achille Mbembé, pose des questions. Considérer l’Afrique comme une entité unique reste délicat compte tenu de son hétérogénéité malgré un parcours commun et des similitudes. N’est-ce pas là une perpétuation de l’esprit colonisé ? Le discours sur le tout économique en matière de développement est également valable pour le monde occidental et porté par lui. Recourir à lui pour évoquer une alternative africaine ne revient-il pas surtout à masquer les défaillances et l’incapacité de nombreux états africains en matière de bien-être matériel minimum pour le plus grand nombre ? Où Felwine Sarr situe-t-il l’équilibre entre la tradition et la modernité sachant que c’est là que se trouve le nœud gordien qui déchire les populations africaines ? Que laisser derrière soi, qu’est-ce qu’il faut abandonner ?

    Intéressant.