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Fahrenheit 451 - Page 6

  • Afrotopia – Felwine Sarr

    afrotopia.jpgAfrotopia est un essai stimulant. Plus que l’hypothétique description d’une utopie africaine ainsi que pourrait le suggérer le titre du livre, il s’agit d’un manifeste pour l’avènement d’une autre Afrique, consciente de ses potentialités propres, à la recherche de sa propre voie, à l’abri des diktats venus de l’extérieur et plus particulièrement du monde occidental.

     « L’Afrique n’a personne à rattraper » affirme-t-il ainsi. Il faut qu’elle se détache des lectures classiques du développement, essentiellement basés sur les indicateurs économiques inadaptés pour proposer son propre modèle de développement. Cela passe par « une articulation féconde entre économie et culture », « un meilleur ancrage des économies africaines dans les valeurs dynamiques de leurs sociocultures » et donc une « limitation de la toute-puissance de l’économie ».

    Le projet est donc clair. Il s’agit d’aller chercher dans ses racines, des ressources qui puissent produire une autre richesse et un autre monde que celui que propose l’occident. En d’autres mots, ceux de Felwine Sarr : « débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder », « articuler une proposition africaine de civilisation en dehors d’une dialectique de la réaction et de l’affirmation, sur un mode créatif. Affirmer une présence au monde sur le mode libre de la présence à soi : être avec la plus grande intensité, se dire et proposer au monde son élan vital».

    C’est ambitieux et cela passe évidemment par une réappropriation par l’Afrique de son passé et de son image. Il n’est pas tant question ici d’une vaine nostalgie du passé que de la recherche des richesses et des possibilités offertes par la tradition pour la construction d’une réelle alternative de développement. Il faut trouver un moyen de faire dialoguer tradition et progrès car « L’homme africain contemporain est déchiré entre une tradition qu’il ne connait plus vraiment et une modernité qui lui est tombée dessus comme une force de destruction et de déshumanisation ».

    C’est un impératif qui libérera l’homme africain du fardeau de la colonisation et de ses conséquences que pointe Felwine Sarr et qui pèse encore sur sa destinée. Le constat reste amer puisque « des siècles d’aliénation et d’asservissement ont laissé des traces dans la personnalité et la psyché de l’être africain. Ce dernier doit se guérir des blessures narcissiques et psychologiques qui lui ont été infligées et qui, aujourd’hui, s’expriment sous la forme d’une perte de l’estime de soi, d’un complexe d’infériorité pour certains et pour d’autres d’un manque abyssal de confiance en soi. ».

    C’est seulement détachée de ce passé et de la souffrance qu’il engendre, délestée de la volonté de rattraper ou d’imiter l’occident, réinvestie dans sa propre culture et dans un projet d’altérité en matière de développement que l’Afrique pourra produire sa propre pensée et ses propres métaphores du futur ainsi que le souhaite Felwine Sarr. L’esprit décolonisé, la pensée souveraine, l’ambition autonome, l’Afrique pourra se rêver en une oasis alternative au modèle occidental.

    Si tout cela est bien évidemment souhaitable et que l’appel à une utopie africaine est urgent et nécessaire, le travail de Felwine Sarr, qui puise dans tout un courant de pensée africaniste qui part depuis les années 80 jusqu’au très en vogue Achille Mbembé, pose des questions. Considérer l’Afrique comme une entité unique reste délicat compte tenu de son hétérogénéité malgré un parcours commun et des similitudes. N’est-ce pas là une perpétuation de l’esprit colonisé ? Le discours sur le tout économique en matière de développement est également valable pour le monde occidental et porté par lui. Recourir à lui pour évoquer une alternative africaine ne revient-il pas surtout à masquer les défaillances et l’incapacité de nombreux états africains en matière de bien-être matériel minimum pour le plus grand nombre ? Où Felwine Sarr situe-t-il l’équilibre entre la tradition et la modernité sachant que c’est là que se trouve le nœud gordien qui déchire les populations africaines ? Que laisser derrière soi, qu’est-ce qu’il faut abandonner ?

    Intéressant.

  • Paris Gare du Nord – Joy Sorman

    Paris gare du nord.jpgUn petit livre né d’un projet relativement singulier de Joy Sorman. Passer une semaine entière à Gare du Nord, à Paris, en totale immersion dans ce lieu emblématique de la ville. Il ne s’agit pas d’être à l’extérieur de la gare ou dans un train ou un métro mais bien d’être dans la gare elle-même et d’évoquer sa propre vie avec les gens qui y passent, y travaillent et y vivent en quelque sorte. A différentes heures de la journée, Joy Sorman sonde cette sorte d’organisme qui ne connaît quasiment jamais de repos en réalité.

    Accréditée par la SNCF, elle nous fait vivre de l’intérieur l’organisation, les services et le personnel qui fait tourner plus ou moins sans incident majeur et sans encombre ce lieu démentiel qui voit transiter près de 700 000 personnes par jour. Un chiffre sans équivalent en Europe. Toujours de l’autre côté du miroir, elle observe la faune et les problèmes qui viennent rythmer la vie de la gare et donc celle de ceux qui travaillent pour la gare. Il est dommage qu’elle reste ainsi éloignée de la matière même de la gare du Nord.

    C’est là où le livre pêche. Ce n’est pas un reportage sur la SNCF alors il aurait sans doute fallu que Joy Sorman sorte de ce corridor dans lequel elle évolue durant ces sept jours –finalement assez peu pour saisir l’esprit ou l’âme d’un tel lieu ? – pour aller auprès de ces filles qui arnaquent les passants à l’aide de leurs pétitions ou auprès de ces jeunes hommes qui font de la prostitution masculine – plutôt rare !

    Sans doute, aurait-il fallu que Joy Sorman aille vers les commerçants, vers certains passagers, pour recueillir plus de matière, d’anecdotes, pour ne pas être uniquement tributaire de la semaine qu’elle a passé à la gare durant laquelle elle reconnaît volontiers que peu de choses spéciales se sont effectivement passées. Finalement, on n’est pas loin de l’ouvrage publicitaire ou de la brochure d’information…

    Aucun intérêt à part quelques données ou chiffres que l’on doit pouvoir glaner sur le net ou auprès de la SNCF.

    Passez votre chemin.

  • Utopies réalistes – Rutger Bregman

    Utopies réalistes.jpgCe qu’il y a de formidable avec les utopies réalistes de Rutger Bregman, c’est qu’elles viennent nous bousculer dans certaines de nos croyances que nous avons transformées en totems, confortés par leur correspondance avec l’esprit de l’époque, le bruit médiatique dominant et ce qui nous paraît être du bon sens. Nietzsche nous avait pourtant prévenus que le pire ennemi de la vérité n’était pas le mensonge mais bien la conviction. La doxa libérale a profité d’un long travail de sape commencé au cœur même des regrettées trente glorieuses et parvenu à son apogée depuis la crise déclenchée par les chocs pétroliers pour imposer durablement son emprise sur les esprits. Il est pourtant urgent de se défaire de nos à priori libéraux et des idées reçues pour essayer de construire un monde nouveau, d’autant plus que l’actuel semble nous condamner à une impasse écologique qui ne doit pas masquer une impasse sociale protéiforme aux échelons national et international.

    C’est en cela que l’essai de Rutger Bregman est rafraichissant et indispensable. Au-delà de ce qu’on peut penser de son propos et surtout de ses illustrations, il est salutaire dans la mesure où il ne se résigne pas à accepter des idées rebattues et un discours conventionnel et peu inventif. Nous sommes bien en manque d’utopies et de tentatives d’appréhender et de construire un futur positif, à même de saisir les opportunités offertes notamment par le progrès technique et la globalisation. Rutger Bregman refuse le laisser-aller et le pessimisme ambiant pour forger un volontarisme, qu’avec paresse on pourrait qualifier de gauche, qui ambitionne de transformer nos sociétés et toute la richesse qu’elles produisent en un mieux-être général. Cette ambition globalisante est la bienvenue ne serait-ce que parce qu’elle secoue le cocotier et les penseurs endormis.

    Il n’y a dans ce que Rutger Bregman propose rien de forcément nouveau ou d’éléments dont on n’a jamais entendu parler, mais il est intéressant de rassembler le tout, de le vulgariser et de l’illustrer à partir d’exemples solides et argumentés avec l’ambition d’un prosélytisme qui peut influer sur les esprits et les idées. Un autre monde est possible. Si ce n’est la semaine de quinze heures comme il l’affirme, c’est en tout cas la réduction continue du temps de travail. Si ce n’est l’ouverture totale des frontières, c’est une autre politique migratoire que celle qui voit les drames se multiplier aux quatre coins du monde pour ceux qui partent de chez eux. Si ce n’est le revenu de base universel inconditionnel, c’est la marche progressive vers un minimum qui assure au moins la dignité à chacun et qui lui permet d’envisager sereinement ses perspectives futures même en cas de coups durs. Etc.

    La naïveté dont le jeune historien néerlandais fait preuve devrait être appréciée plutôt que raillée car c’est bien l’état d’esprit qui manque à nos sociétés occidentales vieillissantes pour tenter de rendre ces utopies le plus réalistes possibles. Rutger Bregman tient d’ailleurs à sa conviction et à son ton qui lui permettent de dérouler ces idées, de les vulgariser avec beaucoup de pédagogie et de clarté pour toucher le plus grand nombre. La grande force du livre réside dans ses exemples et ses anecdotes qui permettent à ses idées d’avoir plus de poids et de s’imposer comme de vraies possibilités ou alternatives. Qu’il donne des exemples concrets, historiques, documentés ou qu’il s’appuie sur les travaux d’économistes célèbres comme Thomas Piketty ou d’autres, Rutger Bregman s’efforce d’avoir une rigueur qui n’étouffe pas le rêve qu’il porte d’une société autre, meilleure.

    Sans rien révolutionner, un livre didactique, enthousiaste, rafraîchissant, stimulant et bienvenu.

    A lire.