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Fahrenheit 451 - Page 9

  • Le principe – Jérôme Ferrari

    Principe.jpgAprès son Goncourt obtenu pour Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari revient avec le principe, un portrait du physicien allemand Werner Heisenberg, prix Nobel en 1932. Inventeur du principe d’incertitude selon lequel il est impossible de connaître en même temps la vitesse et la position d'une particule élémentaire, Werner Heisenberg n’a pas fui l’Allemagne durant la période nazie. Au contraire, il a continué à enseigner à l’université et a poursuivi des recherches sur l’atome pour le IIIème Reich. Alors dans quelle mesure l’immense physicien a-t-il vraiment embrassé les idéaux du funeste régime d’Hitler ?

    C’est la question centrale du livre. Quel regard porter sur Werner Heisenberg ? Un homme définitivement compromis par son choix de ne pas émigrer loin de la folie brune ? Un homme plus obnubilé par la science et sa poésie que par la marche du monde ? Un destin qui arrive à ne pas se compromettre et à rester en marge de la folie du nazisme ? Mieux, un héros discret qui est resté dans l’antre du diable pour s’assurer qu’il n’obtienne pas la bombe atomique et pour pouvoir participer à une future reconstruction post-désastre ? Difficile de se prononcer même si Jérôme Ferrari affiche une certaine indulgence pour Werner Heisenberg. On attend légitimement d’un tel  homme qu’il ne cède pas à la facilité de rester en Allemagne, de fermer les yeux sur les exactions du régime, pour ne pas que son monde s’effondre.

    La problématique du livre est donc passionnante. Jérôme Ferrari maîtrise clairement son sujet mis en valeur par exemple à travers une structure narrative en quatre parties évoquant les notions de physique liées au principe d’incertitude (position, vitesse, énergie et temps). La troisième partie est particulièrement saisissante en montrant le destin des physiciens allemands qui ont travaillé pour le programme nucléaire nazi à la fin du conflit. Assignés à résidence en Grande-Bretagne, ces derniers semblent ne pas vraiment être conscients de leurs responsabilités et s’enferment dans des attitudes de déni, de repli, etc. Le solide travail de documentation de Jérôme Ferrari est particulièrement mis en lumière par la même partie.  

    Finalement, le livre pâtit un peu de certains passages ardus sur la physique. Il souffre encore plus du choix d’interpeller Werner Heisenberg par la voix d’un jeune étudiant en physique qui ne lui est pas contemporain et qui est en définitive très éloigné du propos majeur du livre. Ce dernier artifice apporte finalement peu et met parfois à distance les problématiques essentielles dans ce qui est pourtant un récit bref. L’ensemble fonctionne grâce à une écriture fluide qui ne rechigne pas à un côté un peu excessif, incantatoire, tout de même parfois un peu artificiel.

    OK.

  • La tour de Babylone – Ted Chiang

    denoel-lunes25456-2006.jpgComposé de huit nouvelles multi-récompensées, la tour de Babylone est un recueil qui contient presque la moitié de l’œuvre du peu prolifique nouvelliste Ted Chiang. Huit nouvelles plutôt axées hard science-fiction qui peuvent donc rebuter les néophytes en raison d’une profusion néanmoins maîtrisée de détails techniques et scientifiques. Huit nouvelles qui méritent cependant l’attention qui leur est accordée car originales, portées par des concepts poussés à l’extrême afin de pouvoir illustrer des réflexions sur des sujets aussi variés que la linguistique, les mathématiques ou la religion catholique par exemple… Les nouvelles de Ted Chiang ne marquent pas nécessairement par leurs chutes, ni même par leurs personnages ou par leur style mais par leurs idées, l’exploitation intelligente de concepts futuristes ou alternatifs qui interpellent le lecteur. Parfois brillant, voire génial, jamais inintéressant, La tour de Babylone est un excellent recueil de nouvelles. Fortement recommandé. Atypique.

    Pour le détail des nouvelles :

    La tour de Babylone : La nouvelle éponyme réinterprète le mythe biblique à la façon d’un conte fantastique. Centrée sur l’ascension épique de la tour et dotée d’un final à rebondissement, cette nouvelle plaisante, n’est néanmoins pas la plus convaincante du recueil.

    Comprends : Un air de Des fleurs pour Algernon dans cette nouvelle. Comment un traitement expérimental modifie les capacités intellectuelles d’un individu et les pousse jusqu’à un maximum effrayant. Une nouvelle qui ne marque pas par son originalité mais par une certaine efficacité. Du suspens, une narration menée à toute allure et un questionnement sur l‘utilisation finale d’une intelligence extrême : dans un but collectif ou égoïste ?

    Division par zéro : La folie d’une mathématicienne dont l’univers mental s’effondre en même temps que l’édifice des mathématiques dont elle démontre l’inconsistance. Un récit qui pourrait être abscons sans l’écho désastreux de cette démonstration mathématique dans la vie de cette mathématicienne et sur son couple. OK.

    L’histoire de ta vie : Peut-être le chef d’œuvre du recueil. Plus centrée sur la linguistique que sur le premier contact avec des extraterrestres, cette nouvelle s’appuie sur l’hypothèse d’une langue outil à même de modifier la perception du monde et plus particulièrement de l’espace-temps. Au-delà de ce concept, une histoire bien racontée, qui contrairement à d’autres nouvelles du recueil, arrive à s’incarner dans un personnage et à susciter l’émotion. Bijou.

    Excellente adaptation très libre au cinéma avec le premier contact de Denis Villeneuve.

    Soixante-douze lettres : Une nouvelle très originale située dans une Angleterre alternative du XIXème siècle. Cette période d’industrialisation est surtout marquée par l’utilisation d’automates qui sont animés par l’art de la Nomenclature ou la recherche de noms à partir des permutations des noms possibles de Dieu. Cette nouvelle complexe qui s’appuie notamment sur le mythe du Golem et sur la tradition kabbaliste juive aborde également des questions liées au capitalisme. Ce peut être des questions purement économiques autour des brevets tout comme des questions sociales avec une sorte de luddisme suscité par l’évolution des automates. Le tout arrive à maturité autour d’inquiétantes problématiques eugénistes. Bien.

    L'évolution en Science humaine : Nouvelle très courte qui n’en est pas vraiment une d’ailleurs. Elle insiste sur le décalage possible qui pourrait exister entre deux types d’hommes. L’avènement de métahumains à l’intelligence supérieure qui s’éloigneraient progressivement du commun des mortels. Pas développé. Bof.

    L'enfer, quand Dieu n'est pas présent : Et si le Dieu de la Bible existait ? Et si subitement le Paradis, l’Enfer devenaient des réalités concrètes ? Dans cette nouvelle, Ted Chiang décrit un tel monde. Un monde dans lequel les anges apparaissent régulièrement mais brutalement, provoquant ainsi des miracles ou des désastres un peu arbitraires. A chaque apparition, des victimes ou des sauvés, à chaque décès le Paradis ou l’Enfer au-delà de toute logique. Comment vivre dans un tel monde ? Comment accepter un tel arbitraire ? C’est ce que cherchent à faire les protagonistes de cette nouvelle qui peut être lue comme une réflexion sur la prédestination et la croyance religieuse. La conclusion, une sorte de révélation et de vision de l’Enfer, vaut le détour. Original et intrigant.  

    Aimer ce que l'on voit : un documentaire : La calliagnosie est un procédé technique réversible qui peut agir sur les zones du cerveau liées à la perception de la beauté. Elle permet ainsi de s’affranchir d’un jugement de valeur positif qui peut être conscient ou pas en faveur des personnes plus belles. Pourquoi ne pas l’imposer alors à tous ? Cette nouvelle est l’autre bijou de ce recueil. Peut-être un peu moins originale que d’autres, elle porte en revanche une puissante réflexion sur les implications politiques, sociales et éthiques de la perception de la beauté. Ted Chiang prend le parti formel d’une nouvelle sous la forme d’un documentaire avec une série d’interviews pour dérouler un panorama complet des opinions sur le sujet de la perception de la beauté et l’impact potentiel d’une technologie telle que la calliagnosie. Avec cette nouvelle, Ted Chiang nous rappelle que la perception de la beauté n’est pas neutre dans notre quotidien et dans notre appréhension de la réalité. Si besoin il insiste aussi sur le fait qu’elle est affectée par l’industrie cosmétique et publicitaire bien plus profondément que nous le pensons. A lire. Excellent.  

  • La fille sans qualités – Juli Zeh

    la-fille-sans-qualites_couv.jpgLa fille sans qualités dont il est question, c’est Ada, une adolescente d’aujourd’hui, élève au lycée Ernst Bloch de Bonn, une école de la dernière chance pour une jeune fille un peu surdouée et surtout au bord de l’abîme. La référence à Robert Musil (issue de la traduction française) est plus qu’un clin d’œil au romancier autrichien, puisque Juli Zeh évoque à travers les désarrois d’Ada, une crise d’adolescence qui se marie à la crise des valeurs de la société occidentale contemporaine.

    La lucidité et le cynisme affiché de la jeune mais très précoce Ada est utilisé par la romancière allemande pour confronter son lecteur au nihilisme moderne, trou béant qui menace d’engloutir une société qui ne sait plus où elle est et où elle va. Ada a ceci de dérangeant qu’elle ne croit pas au portrait que la société dessine d’elle-même et au discours positif que cette dernière essaie vainement de promouvoir. Ada met la lumière sur la fin de la morale dans le sens où elle est prête à tout faire ou tout accepter au-delà des conventions qui peuvent encore exister dans nos sociétés en pleine anomie. Elle se veut même la promotrice d’un certain vide identitaire en défendant l’idée d’une totale adaptabilité au contexte, d’un pragmatisme tout puissant en dehors de toute croyance, éthique, valeur ou idéal.

    Ada est effrayante dans sa volonté de pouvoir tout faire, tout s’autoriser sans forcément chercher à l’expliquer ou à le justifier. Elle se contente donc essentiellement de « l’esprit de jeu » (le titre en allemand du livre) qui vient ébranler son environnement heurté par cette logique nihiliste. Ainsi aidée par Alev, un autre lycéen plus âgé, tout aussi froid et nihiliste qu’elle, Ada entraîne par exemple un de ses professeurs dans la chute. Smutek, professeur de littérature et de sport, figure humaniste un peu traditionnelle du livre, est donc forcé à avoir des relations sexuelles avec Ada pendant des mois suite à des photos compromettantes. Symbole.

    Juli Zeh a réussi à créer avec Ada, un personnage de roman fort et marquant qui arrive à incarner les thématiques liées à la crise des valeurs et de l’identité. Il faut saluer l’ambition de la romancière allemande d’écrire une œuvre sur des questions aussi centrales en partant de l’angle d’une adolescente en prise notamment avec sa sexualité. La fille sans qualités est un roman intelligent qui essaie d’interpeller et de bousculer son lecteur. Tout au long du livre, un étrange climat de malaise est distillé par l’omniprésence de l’ironie et parfois la présence du grotesque.

    Tout impressionnant qu’il est, le roman a  néanmoins ses limites qui doivent être soulignées. La fille sans qualités est un livre un peu longuet même s’il réussit souvent à rattraper ses lecteurs, notamment par le biais de certaines fulgurances. Il faut dire que l’ensemble est quand même très bavard. Ca discourt et ça assène beaucoup sans que ce soit toujours passionnant, ni intéressant. Parfois, c’est même boursouflé et l’intrigue en pâtit forcément. Outre un petit côté un peu artificiel, l'ensemble s’étire jusqu'à en perdre un peu en substance.

    Le dithyrambe autour de la fille sans qualités me semble au final un peu excessif même si le livre de Juli Zeh est ambitieux et stimulant.