14.12.2009
La route – Cormac Mc Carthy
L’apocalypse a eu lieu. D’elle, on ne saura pas grand-chose jusqu’à la fin du livre. Juste le sentiment de quelque chose de terrible, de violent, d’énorme et de radical qui a emporté tout sur son passage. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus. Et c’est seulement ce qui compte. En quelques pages, on a compris. Voilà ce qui reste de ce à quoi nous sommes tant attachés : des cendres.
Rarement livre a porté aussi loin un univers aussi sombre et triste, une immense désolation, une ambiance post apocalyptique qui hante le lecteur même une fois les pages fermées. Le ciel est livré pour l’éternité à la grisaille alors que la saison ressemble aux prémisses d’un impitoyable hiver nucléaire. Pluie, neige, cendres et aux alentours, des forêts qui brûlent, des arbres qui chutent, des infrastructures qui ne sont plus, des campagnes abandonnées, des villes détruites, vides, fantômatiques, en totale déliquescence.
Putréfaction des choses, des objets, des corps, de l’univers entier qui tombe en lambeaux. Cette ambiance est pesante, angoissante, irriguée d’une tension permanente, de peurs protéïformes. Cette prégnante atmosphère de fin du monde est une réussite. Les règles ont changé et le monde n’est plus que menace et survie. Les hommes ? Des ombres qui rôdent, des bêtes qui traquent, des silhouettes qui font peur. Il n’en reste plus tant que ça et ils sont livrés à la violence, à la barbarie, à des instincts bas et indicibles. L’humanité est morte, l’animal social aussi. Ces êtres que l’on rencontre dans la route n’en sont plus. Prédateurs ou proies, quelque chose de l’idée que nous nous faisons de l’espèce semble être parti en fumée.
Peut-être est-ce ce quelque chose que les héros anonymes du livre appellent le feu. L’homme et le petit que nous suivons semblent les derniers vestiges de la dignité humaine. Dans un road trip (à pied et avec un caddie) désespéré vers le sud et la côte, ils luttent pour préserver quelque chose qui semble handicapant et voué à disparaître en ces temps obscurs. Ils ne veulent pas sombrer dans la bestialité, s’adapter, survivre, d’accord mais en conservant une certaine éthique, une idée de ce que l’homme doit être, mais qu’il n’est plus. Ils ne tiennent que par cette idée, être les gentils comme dit le petit, malgré la fin du monde, malgré le danger, pour mémoire, pour ne pas sombrer comme les autres.
Il y a quelque chose de profondément tragique dans leur cheminement, l’espoir vain chevillé aux entrailles, les principes soumis à rude épreuve à chaque instant par un univers d’une extrême hostilité. L’homme et le petit ne peuvent pas rester sur place, trop dangereux, alors ils marchent. La route est leur destin et une sorte de fin en soi, un exil hors du temps et du monde, dans la lutte pour vivre et résister. Un chemin dangereux ou rôdeurs, vandales, menacent, alors que la faim, le froid, la maladie les gangrènent. C’est d’une noirceur, d’une violence, d’un désespoir qui sont concentrés dans des scènes mémorables, de situations critiques qui ébranlent chaque fois un peu plus l’homme, le petit et le lecteur. Certains passages sont gravés dans le dur, avec une force visuelle et une charge émotionnelle intenses.
Pour le reste Cormac Mc Carthy laisse les émotions et les questions heurter brutalement le lecteur à travers des dialogues qui disent tout en peu de mots. L’essentiel est peut-être dans ces échanges ténus mais tellement denses et profonds entre l’homme et son fils. Ces phrases qui portent tout, disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faut combattre, ce qu’il faut espérer, ce qui est mort, ce qui survit, ce qu’il reste et bien plus encore (le passé, leur futur, la mort, le bien, le mal, etc. L’homme ne tient que pour son fils, combien de temps ? Le petit ne tient que par la conviction inébranlable de ce qui est juste, une idée, un pressentiment niché au fond de son cœur et de son cerveau par ce même père. Parce qu’il en faut encore des hommes et des valeurs même après l’apocalypse. Il y a toujours de la vie qui reste même après que le diable soit passé. Tierno Monénembo, l’aîné des orphelins.
La route est un roman, juste, froid, dur et en même temps touchant dans cette relation exceptionnelle entre le père et le fils dans une situation hors normes. C’est un grand roman catastrophe dont l’ambiance est unique et, à la fois un roman d’apprentissage qui se penche sur ce qu’être un homme veut dire. L’écriture de Cormac Mc Carthy est sèche, tendue et acérée, au plus près de cette chute du genre humain, sans pathos, sans grandiloquence. Quand un livre est aussi marquant à la lecture et qu’à la fin, des images, des mots, des situations vous hantent encore, un seul mot : chef d’œuvre.
16:32 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catastrophe, apocalypse, survie, humanité
26.11.2009
Fournaise – James Patrick Kelly
Sur Walden, Les pompiers luttent contre les incendies volontaires allumés par les Pukpuks. Ces derniers, véritables martyrs, se transforment en torches humaines pour réduire en cendres les forêts de cette planète. Pourquoi ? Parce que les Pukpuks sont les habitants originaux de cette planète qui est devenu le lieu d’une utopie de type pastorale. Walden est un monde qui fait l’apologie de la simplicité, de la vie agricole, qui vénère d’une certaine façon la forêt et la nature, qui refuse le progrès technologique et essaie de rester fidèle à ce qu’étaient les hommes à l’origine. Car assez rapidement on comprend que les hommes se sont répandus dans les étoiles – les mille mondes – et se sont délestés de leur corps, ont essaimé en civilisations bien éloignées de ce que nous connaissons.
Fournaise est un livre raté qui ne tient pas les promesses entrevues à la lecture, ni celles de la quatrième de couverture dithyrambique. Il est très intéressant que James Kelly se soit inspiré de Henry David Thoreau pour imaginer Fournaise. C’est un hommage à cet écrivain qui prône le retour à la terre, à la simplicité et à la révolte solitaire contre l’injustice et dont l’œuvre majeure donne le nom à la planète du livre –Walden ou la vie dans les bois. Cependant à la lecture de Fournaise on reste sur sa faim en ce qui concerne l’utopie de cette planète. L’univers de Walden n’est pas vraiment décrit, on en sait un peu sur son histoire mais pas assez, il en est de même de son fonctionnement et de son environnement qui restent trop flous. Quant aux idéaux qui président ce monde, ils restent aussi assez sommaires.
Il est dommage que la révolte des Pukpuks ne soit pas mieux exploitée et plus développée, dommage que l’humanité qui réside dans les mille mondes soit aussi peu explicitée, saisie. En fait on a l’impression que James Patrick Kelly pose les bases du roman et passe à autre chose. Et cet autre chose est ce qu’il y a de moins intéressant dans le roman, c'est-à-dire une intrigue banale sur Spur l’un des pompiers qui rencontre fortuitement le Haut Gégoire de L’ung, un personnage de l’en haut, des mille mondes, qui veut découvrir Walden.
L’idée de ce mioche, le Haut Gégoire de L’ung, est mauvaise et parasite le livre dans la mesure où le personnage n’est ni drôle, ni intéressant et ne permet finalement pas de savoir grand-chose de l’en haut, ni d’apporter un regard réellement différent sur Walden. Il n’aide pas vraiment non plus à approfondir la quête de sens et de vérité de Spur sur son monde et sur la révolte des Pukpuks à laquelle sont mêlés ses proches. Tout ceci s’enchaîne sans conviction, avec trop de facilité et peu de crédibilité. En plus, à l'exception de Spur et dans une moindre mesure de son épouse, les personnages sont creux.
Fournaise est un mauvais roman de science fiction malgré une idée originale qui n’est pas bien exploitée. Prix Nebula de la nouvelle 2007. Ah bon ?
21:59 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : utopie, dystopie
17.09.2009
Kirinyaga – une utopie africaine - Mike Resnick
Kirinyaga est un recueil de 8 nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue, rédigé par Mike Resnick pendant une dizaine d’années et multi récompensées par les prix de référence de la littérature de science-fiction (Hugo, Nebula).
Elles parlent toutes d’une utopie mise en place par Koriba, un intellectuel Kenyan d’origine Kikuyu. Bien qu’il ait fait ses études dans les plus grandes universités anglo-saxonnes, ce dernier rejette l’occidentalisation du Kenya, qui en ce vingt deuxième siècle est devenu un univers sur urbanisé, pollué, envahi par la technologie, dont la faune a disparu. Koriba aspire donc à revenir au mode de vie traditionnel, ancestral des Kikuyus, avant que n’arrivent les occidentaux. Ce rêve devient réalité avec l’aide de l’administration Kenyanne qui autorise la fondation de la colonie utopique de Kirinyaga, une petite planète terraformée, qui porte le nom du mont Kenya à l'époque où y siégeait encore Ngai le dieu des Kikuyu. Sur Kirinyaga, Koriba est le Mundumungu, sorcier et autorité morale en charge de préserver cette utopie et de maintenir le mode de vie traditionnel des Kikuyus.
Kirinyaga est un ouvrage qui permet d’apprendre beaucoup de choses sur ce peuple Kenyan et ses traditions. Mike Resnick reconstitue le mode de vie pré colonial des Kikuyus. Chaque nouvelle permet de découvrir des coutumes, des mythes, mais aussi l’organisation sociale, l’articulation de la vie communautaire au sein de ce peuple, etc. Il fait revivre également la tradition orale des Kikuyus en truffant chaque nouvelle de contes traditionnels qui sont des outils d’apprentissage de l’existence, de transmission de sagesse pour ce peuple, de divertissement aussi, et un régal pour le lecteur.
A travers Kirinyaga, Mike Resnick mène en fait une brillante réflexion sur l’utopie. C’est l’un des propos majeurs de ce livre. Qu’est ce qu’une utopie ? Quand est-elle réalisée ? Comment la pérenniser ? Peut-elle évoluer ? L’utopie de(s) l’un(s) est-elle celle des autres ? Quelle place pour le monde extérieur dans une utopie - question d’autant plus primordiale à une ère de l’accès, du transport et de la communication, de la modernité ? Chaque nouvelle confronte Koriba à ces questions et montre ses différentes tentatives pour maintenir l’utopie Kirinyaga devant les assauts de la modernité. A un moment ou à un autre, le changement survient, la technologie s’infiltre, le savoir se métamorphose, le doute s’installe, la cohérence culturelle s’effrite. Et des questions spécifiques, propres à cette utopie africaine émergent.
Kirinyaga reproduit en quelque sorte le choc des cultures qui a eu lieu au moment où l’occident est entré en contact avec l’Afrique. Et à la suite reprend en toute logique des thématiques chères à la littérature et à la réflexion Africaines profondément marquées par ces évènements (cf. L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, Le monde s’effondre de Chinua Achebe ou encore d’autres). La problématique qui mène Koriba à la création de Kirinyaga est celle d’une grande partie de l’Afrique depuis son contact avec l’occident. Quelle place pour les traditions dans la culture moderne ? Comment être africain et pas seulement un occidental noir ? Comment ne pas se perdre ? Quoi prendre dans la culture de l’autre tout en préservant la sienne ? Comment ne pas céder devant la prouesse, la magie de la technologie ? Comment se réapproprier sa propre histoire et sa propre culture sans édulcorant, sans idéalisation et sans retour en arrière ?
La volonté de préserver l’utopie Kikuyu ouvre la voie à la tentation tyrannique chez Koriba. Ou comment l’utopie glisse vers la dystopie et comment Kirinyaga offre aussi le portrait d’un fanatique culturel, d’un extrémiste obscurantiste et d’un intellectuel fourvoyé. Au choix. Koriba est dépassé de toutes parts par les forces du changement, quand une petite fille apprend à lire et écrire quand des étrangers arrivent sur Kirinyaga, quand la médecine moderne vient le contredire, quand la vacuité de cet univers immobile et immuable ankylose une partie de la jeunesse, etc. Il sait que tout est dans la cohérence d’une culture et est prêt à tout pour conserver celle des Kikuyus.
Plus originale encore, la possibilité de voir aussi dans Kirinyaga, une utopie non seulement africaine mais aussi occidentale. Ce Kenya que rêve Koriba, est aussi celui dont rêvent les touristes occidentaux. Faune, flore, exotisme, recul technologique, étrangeté culturelle, peut-être même barbarie. Kirinyaga peut-être le rêve de touristes ou d'immigrants à la recherche d'authenticité, d'originalité, de différence, de choc. Il faut dire qu'une grande partie de l'Afrique se reconnaîtrait plus dans le rôle du fils de Koriba, un kenyan occidentalisé que dans celui dans lequel le rêve de Koriba tente de l'emprisonner.
Kirinyaga est une œuvre forte, dense et profonde qui ouvre la porte à un vaste champ de réflexions. C’est aussi un livre magnifique, empreint de beauté, de tristesse, de mélancolie, de solitude, car c’est le livre d’un monde, d’une foi, d’un homme qui meurent tout en étant celui de forces d’espoir, de connaissances, de changements qui ne cessent de chercher la voie pour éclore. Kirinyaga est un chef d’œuvre dont je recommande particulièrement la nouvelle Toucher le ciel.
15:11 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : utopie, colonisation, dystopie, afrique
26.08.2009
Le jour des triffides – John Wyndham
A la suite du passage d’une comète et du magnifique spectacle lumineux dans le ciel terrestre qui en a résulté, la quasi-totalité des hommes se retrouve aveugle le lendemain. Seuls de rares personnes comme Bill, qui était à l’hôpital les yeux bandés suite à un accident, peuvent encore voir. Le roman catastrophe de John Wyndham commence avec la découverte de la tragédie par Bill. Plus rien ne sera jamais pareil après cet aveuglement généralisé. C’est un Londres d’abord paralysé, désert, puis progressivement abandonné, en situation de délabrement, d’effondrement que décrit l’auteur anglais. Il arrive à créer une atmosphère de fin de monde et d’anarchie qui est saisissante pour le lecteur, tant elle est visuelle à travers les descriptions et les situations mises en place par l’auteur. Un monde s’effondre, c’est à la fois triste, violent et pathétique.
Devant un tel cataclysme, le fil conducteur est tout trouvé et mené avec intelligence et clarté. Comment survivre et quelle société maintenant ? Ce sont les questions auxquelles se confrontent Bill et sa partenaire Josella. Ils savent que plusieurs voies s’ouvrent à ce nouveau monde. La tentation soliste, égoïste est là, comme celle de la petite communauté, l’asservissement de la masse des faibles – les aveugles –est possible, comme leur prise en charge, la refondation des valeurs peut-être faite comme leur travestissement ou leur renversement. Au fil de leurs aventures, Bill et Josella vont affronter tous ces types de situations qui trouveront parfaite illustration à travers le caractère et les actes des personnages secondaires.
John Wyndham fait coïncider une menace plus grande encore avec cette catastrophe : les triffides. Ce sont des plantes carnivores et mobiles nées d’expérimentations russes (contexte de guerre froide oblige !) qui ont proliféré en raison de leur exploitation économique (outrances du capitalisme!). Elles profitent de l’effondrement de la civilisation pour se développer et s’attaquer aux hommes dont la quasi-totalité sont des proies faciles : les aveugles. La menace de l’extinction de l’espèce est un défi supplémentaire qui renforce, l’ambiance pesante de déclin, de faillite de la civilisation et de l’homme, l’urgence de la refondation du monde. Le jour des triffides est écrit à la première personne, dans le style du journal d’un survivant narrant les évènements. Le point de vue interne permet de vivre les évènements de l’intérieur et de leur donner plus d’intensité. Le lecteur est amené à partager les angoisses, les craintes, les espoirs mais aussi les défaillances, les tentations de Bill Masen.
Le jour des triffides est une œuvre symbolique des romans catastrophes de l’après-guerre. Divertissant, il est marqué par un contexte historique menaçant. Il interpelle sur la place et la survie de l’homme, son action sur la nature, et laisse ouverte la porte à la possibilité d’une autre société. Bien.
12:19 Publié dans Littérature Anglaise, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catastrophe, survie, apocalypse
23.06.2009
Stalker (Pique-nique au bord du chemin) - Boris et ArKadi Strougatski
Il y a au départ de ce livre de science-fiction, une idée originale: la visite. Des extra-terrestres ont effectué un bref passage sur terre et sont repartis pour de lointains horizons sans un mot, sans un contact avec les humains. Comme si nous n'étions que de vulgaires fourmis sur la route de leurs projets inconnus. D'eux ne subsiste que la transformation de certains endroits de la terre où ils ont séjourné en zones complètement différentes de tout ce que nous connaissons, dangereuses, mortelles, autres. Bien entendu ces zones sont des lieux stratégiques qui concentrent l'intérêt des scientifiques et des militaires et génèrent les rumeurs les plus folles. Les stalkers sont des humains qui risquent leur vie pour aller piller ces zones, prendre des objets laissés, abandonnés par les visiteurs et les revendre au plus offrant ou à un commanditaire.
A partir de l'idée de cette visite, de ces zones, les frères Strougatski développent des réflexions très intéressantes sur l’existence d’une vie extra-terrestre, la place et l’importance de l’homme dans l’univers, son rapport à la technologie et aux phénomènes naturels ou autres, la communication, le rapport de force entre des espèces différentes. La visite a bouleversé la terre et changé de façon irrémédiable les hommes et leur vision des choses. Au-delà du caractère innovant de l'idée de la visite et des problématiques induites, Stalker est aussi une histoire humaine, celle du Stalker Redrick Shouhart.
C'est un personnage attachant, un voyou rêveur, idéaliste et libertaire, qui donne une âme à cette histoire, un souffle qui dépasse le cadre de la science-fiction. Il est l’élément qui révèle le piège de l’attraction de la technologie des extra-terrestres. Personnages fort, complexe, riche de failles multiples, partagé entre la grandeur, la bassesse, la normalité dans ce contexte particulier, Redrick Shouhart est un concentré de l'angoisse, de l'illusion, mais aussi de la poésie et de la lumière engendrée par la Zone et par ce roman. La fin du livre est belle, humaniste et justifie à elle seule, un accessit. Très bon.
11:36 Publié dans Littérature Russe, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : extraterrestre
19.06.2009
Nous, autres - Eugène Zamiatine
On pourrait voir dans ce livre, une critique du communisme, ce serait une lecture insuffisante, appauvrissante de Nous autres. Ce livre est bien plus que cela, une œuvre phare, une sorte de dystopie originelle dont la richesse des thèmes et des idées a irrigué les œuvres majeures de la littérature d’anticipation de 1984 au Meilleur des mondes.
Le monde que décrit nous autres par le biais du journal de son narrateur D-503 est celui de l’uniformisation et de l’indistinction, de la banalité de l’être humain réduit à l’espèce, hors de toute individualité – considérée comme source de désordre et de malheur. Tout est mis en place, régulé par la raison, la logique scientifique et mathématique afin de mener à un bonheur stérile et stéréotypé qui nie l’existence de l’être et de la personnalité. Ceci au nom du bonheur évidemment. Ici sont posées avec subtilité et intelligence beaucoup d’interrogations qui sont souvent éclipsées dans cet univers dystopique. Le bonheur est-il le but de l’être humain et de l’humanité ? L’individualité est-elle une menace pour la société, pour son harmonie ? La raison, la science sont-elles aussi fiables, objectives, raisonnables que nous voulons bien le croire ?
Eugene Zamiatine fait preuve d’une inventivité prodigieuse dans la description de son univers lisse et froid, totalitaire. De l’absence de patronymes, à la totale transparence des murs (huis clos ?), en passant par l'omniprésence du bienfaiteur (big brother ?), les gardiens, la langue "mathématique" de la raison, un peu déroutante au début l(a novlangue ?) etc. Autant d’éléments - aisément reconnaissables dans des livres ultérieurs - qui servent de points d'appui à la réflexion sur ce modèle de société.
Nous autres est une de ces grandes œuvres qui ont donné leurs lettres de noblesse à la science-fiction. C'est un avertissement donné à l’humanité, une œuvre inépuisable, riche, à relire. Il faut lui donner plus d’audience, à l’égale de ses glorieuses cadettes 1984 et le meilleur des mondes. Chef d'oeuvre.
16:31 Publié dans Littérature Russe, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dystopie
Niourk - Stefan Wul
L’enfant noir, martyr d’une tribu de sauvages, s’enfuit pour échapper aux persécutions dues à la couleur de sa peau, mais aussi pour retrouver le vieux, le sage du village parti sur le territoire des dieux chercher des miracles. Au fil des pérégrinations de l’enfant noir, à un rythme soutenu, cette terre sauvage, déserte, étrange, primitive, révèle ses secrets. Le lecteur comprend très rapidement que cette histoire ne se déroule pas à l’époque qu’il croit, mais bien dans un futur post-apocalyptique. La civilisation semble avoir disparu, vaincue par le mal nucléaire qui remodèle la terre et redistribue les cartes, notamment celle de l’évolution, en donnant naissance à de nouvelles espèces, en condamnant peut-être la nôtre. L’intérêt de ce livre est au-delà de ce message écologique, de ce futur apocalyptique, il est dans l’épopée de ce petit exclu qui découvre un monde terrible et perd progressivement de son innocence et de sa naïveté. L’enfant noir qui nous ouvre les portes de cette terre brûlée par les hommes, porte un regard neuf sur la civilisation et porte en lui le désir humain d’être accepté, de vivre en communauté et d’aimer, de découvrir, d’apprendre. En fait, nous sommes dans un roman d’apprentissage bien original qui malheureusement se perd sur la fin. C’est peu dire que le dénouement avec les délires psychico-scientifico-techniques autour de l’enfant noir enlève un peu de la saveur, de la magie de l’œuvre et son message écologique. A découvrir néanmoins, particulièrement les plus jeunes.
15:26 Publié dans Littérature Française, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.06.2009
L’oreille interne - Robert Silverberg
David Selig est télépathe, capable de lire les pensées des autres êtres humains, de sonder leur esprit. Un immense pouvoir qui l’habite depuis son enfance et qui a agi comme une malédiction. David Selig est un homme solitaire, écarté des autres humains par ce don terrifiant qui dénude la réalité, les âmes à l’extrême. Que peut bien être la vie d’un homme qui se retrouve ainsi confronté en permanence à l’essence des autres ? La vie de David aura été un enfer en raison de cette spécificité qui l’a rongé de l’intérieur. Impossible de nouer des relations normales avec les autres, de révéler son secret, de vivre une vie innocente. Bien sûr il y a la voie de Tom Nyquist un des rares autres comme David qui exploite sans vergogne son don pour jouir pleinement de la vie et s’accomplir, profiter des autres, mais David n’est pas de ce bois là. Le sentiment de culpabilité, d’isolement le mènent à subir son pouvoir. L’identité juive y est-elle pour quelque chose ? De son enfance jusqu’à son adolescence partagée entre la félicité et la puissance que procure son don et sa difficulté à vivre avec lui, David va détruire sa vie, ses rares amours, se perdre à la recherche de ce qu’il est, du chemin à suivre.
Le thème de l’inadaptation, de l’incommunicabilité est traité de manière très originale, touchante. Le témoignage de David Selig est vibrant, ode à ces êtres un peu gauches, un peu déroutés, un peu mal fichus pour ce monde, des albatros qui essaient de survivre comme ils peuvent sur terre, utilisant mal leurs atouts. Ou comment un pouvoir et la responsabilité qui en découle écroulent de l’intérieur un être trop sensible, une âme poétique qui se trouve doublement bancale dans un monde sans pitié. Ce qu’il y a de formidable dans cette œuvre, au-delà de la fraîcheur du style sous la forme de la confession, c’est le fait que Robert Silverberg choisisse de faire parler son héros à la quarantaine, à un moment clé de la vie où il se trouve que son pouvoir se délite, jusqu’à la disparition.
Le thème de l’inadaptation, de l’incommunicabilité se double donc de celui de l’impuissance, du déclin de la perte. Grande métaphore. David a vécu son pouvoir comme une malédiction, mais il faisait partie de lui, le rendait spécial, définissait une partie de son identité en dépit de tout le malheur dans lequel il a pu l’entraîner. Et voilà qu’il ne veut plus le perdre au moment où l’inéluctable est à la porte. Impuissance et nostalgie qui sont un peu le lot de l’inadapté. David résiste vainement à la disparition de son pouvoir, il ne peut plus rien faire que survivre et s’adapter, et ses souvenirs n’y changeront rien. Cette fin de son pouvoir s’accompagne d’un bilan cruel de son existence qui s’est construite et a évolué par rapport à cette spécificité. Ce livre est d’une tristesse douce diffusant un sentiment d’ébranlement, de perte, d’impuissance et de fatalité grâce au fantastique personnage de David Selig. Que reste t’il à la fin sinon le silence, une défaite digne pour David, une poésie amère qui est notre fatalité collective.
09:47 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L’homme tombé du ciel - Walter Tevis
Considéré uniquement du point de vue de la science-fiction, ce récit paraît assez simple, pauvre en effets, d’un imaginaire limité. Pas d’anticipation géniale, pas de monde pervers, pas d’innovations, pas de grandes descriptions. Et c’est peut-être par là qu’il déborde son genre - comme toutes les grandes œuvres de science-fiction - pour nous toucher. Newton est parvenu sur terre au bout d’un long voyage pour une mission bien précise, sauver sa planète d'origine. Mais voilà, le temps passe et la mission s'éloigne, Newton se perd. Il y a quelque chose de profondément triste dans l’histoire de cet extraterrestre exilé sur cette terre. Quelque chose qui éteint le fantastique pour aller vers l’humanisme. On est loin de la dystopie classique malgré la critique des affres du progrès, des armes, de la lente destruction de la planète. Le livre est porté vers une autre dimension par le personnage de Thomas Newton l'extraterrestre. Le lecteur est convaincu par sa quête de sens et d’identité, par son désespoir, sa mélancolie, par la fatalité. Il y a quelque chose de romantique chez ce héros vaincu par une nostalgie et une impuissance à vivre, à réaliser son destin, sa mission, quelque chose qui nous en dit plus sur l'humain que sur l'extraterrestre evidemment. Pourquoi ne parle t-on pas plus souvent de ce livre quand on évoque les chefs d’œuvre de la science-fiction ?
08:52 Publié dans Littérature Américaine, Science-Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.06.2009
Les visiteurs - Clifford D. Simak
Voici venus les visiteurs de l'espace tant attendus. A quoi ressemblent-ils alors ? A de grosses caisses noires qui par centaines fondent sur la terre pour...dévorer des arbres apparemment indispensables à leur survie. A vrai dire, difficile d'en savoir plus parce que la communication semble impossible avec ces êtres, encore que Jerry un étudiant amoureux des arbres ait eu un contact spécial avec eux. Rien de profondément original dans ce livre qui déroule sa version du premier contact extra-terrestre en développant le mystère autour de la nature et des désirs des visiteurs. En fait les situations militaires et politiques qui entourent ce premier contact souffrent d'une faible crédibilité et très vite on attend un supplément d'âme qui permettrait de dépasser la situation journalistico-politque de l'évènement. On est seulement servi en fin de livre, lorsque les visiteurs se lancent dans des productions insensées qui viennent bouleverser l'humanité entière dans ses fondements, dans son histoire et son développement. Mais alors que les choses deviennent intéressantes pour le lecteur et que de nouveaux ressorts romanesques et intellectuels plutôt forts se profilent, l'auteur décide à ce moment là de terminer le livre avec une fin tronquée, préférant miser sur une morale un peu sucrée et sur l'imagination fertile du lecteur pour développer la suite des évènements. Il est dommage qu'une certaine naiveté, un excès de simplicité se dégagent du livre. L’auteur n'exploite pas sa force principale : le rapprochement osé qu'il fait du bout des lèvres entre l'arrivée des visiteurs et celle des blancs dans l'Amérique des indiens. La mise en parallèle des conséquences de l'intervention occidentale, du progrès technique dans la civilisation des indiens et l'arrivée des visiteurs méritait vraiment développement plus ample. Quelconque.
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