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Science-Fiction

  • La tour de Babylone – Ted Chiang

    denoel-lunes25456-2006.jpgComposé de huit nouvelles multi-récompensées, la tour de Babylone est un recueil qui contient presque la moitié de l’œuvre du peu prolifique nouvelliste Ted Chiang. Huit nouvelles plutôt axées hard science-fiction qui peuvent donc rebuter les néophytes en raison d’une profusion néanmoins maîtrisée de détails techniques et scientifiques. Huit nouvelles qui méritent cependant l’attention qui leur est accordée car originales, portées par des concepts poussés à l’extrême afin de pouvoir illustrer des réflexions sur des sujets aussi variés que la linguistique, les mathématiques ou la religion catholique par exemple… Les nouvelles de Ted Chiang ne marquent pas nécessairement par leurs chutes, ni même par leurs personnages ou par leur style mais par leurs idées, l’exploitation intelligente de concepts futuristes ou alternatifs qui interpellent le lecteur. Parfois brillant, voire génial, jamais inintéressant, La tour de Babylone est un excellent recueil de nouvelles. Fortement recommandé. Atypique.

    Pour le détail des nouvelles :

    La tour de Babylone : La nouvelle éponyme réinterprète le mythe biblique à la façon d’un conte fantastique. Centrée sur l’ascension épique de la tour et dotée d’un final à rebondissement, cette nouvelle plaisante, n’est néanmoins pas la plus convaincante du recueil.

    Comprends : Un air de Des fleurs pour Algernon dans cette nouvelle. Comment un traitement expérimental modifie les capacités intellectuelles d’un individu et les pousse jusqu’à un maximum effrayant. Une nouvelle qui ne marque pas par son originalité mais par une certaine efficacité. Du suspens, une narration menée à toute allure et un questionnement sur l‘utilisation finale d’une intelligence extrême : dans un but collectif ou égoïste ?

    Division par zéro : La folie d’une mathématicienne dont l’univers mental s’effondre en même temps que l’édifice des mathématiques dont elle démontre l’inconsistance. Un récit qui pourrait être abscons sans l’écho désastreux de cette démonstration mathématique dans la vie de cette mathématicienne et sur son couple. OK.

    L’histoire de ta vie : Peut-être le chef d’œuvre du recueil. Plus centrée sur la linguistique que sur le premier contact avec des extraterrestres, cette nouvelle s’appuie sur l’hypothèse d’une langue outil à même de modifier la perception du monde et plus particulièrement de l’espace-temps. Au-delà de ce concept, une histoire bien racontée, qui contrairement à d’autres nouvelles du recueil, arrive à s’incarner dans un personnage et à susciter l’émotion. Bijou.

    Excellente adaptation très libre au cinéma avec le premier contact de Denis Villeneuve.

    Soixante-douze lettres : Une nouvelle très originale située dans une Angleterre alternative du XIXème siècle. Cette période d’industrialisation est surtout marquée par l’utilisation d’automates qui sont animés par l’art de la Nomenclature ou la recherche de noms à partir des permutations des noms possibles de Dieu. Cette nouvelle complexe qui s’appuie notamment sur le mythe du Golem et sur la tradition kabbaliste juive aborde également des questions liées au capitalisme. Ce peut être des questions purement économiques autour des brevets tout comme des questions sociales avec une sorte de luddisme suscité par l’évolution des automates. Le tout arrive à maturité autour d’inquiétantes problématiques eugénistes. Bien.

    L'évolution en Science humaine : Nouvelle très courte qui n’en est pas vraiment une d’ailleurs. Elle insiste sur le décalage possible qui pourrait exister entre deux types d’hommes. L’avènement de métahumains à l’intelligence supérieure qui s’éloigneraient progressivement du commun des mortels. Pas développé. Bof.

    L'enfer, quand Dieu n'est pas présent : Et si le Dieu de la Bible existait ? Et si subitement le Paradis, l’Enfer devenaient des réalités concrètes ? Dans cette nouvelle, Ted Chiang décrit un tel monde. Un monde dans lequel les anges apparaissent régulièrement mais brutalement, provoquant ainsi des miracles ou des désastres un peu arbitraires. A chaque apparition, des victimes ou des sauvés, à chaque décès le Paradis ou l’Enfer au-delà de toute logique. Comment vivre dans un tel monde ? Comment accepter un tel arbitraire ? C’est ce que cherchent à faire les protagonistes de cette nouvelle qui peut être lue comme une réflexion sur la prédestination et la croyance religieuse. La conclusion, une sorte de révélation et de vision de l’Enfer, vaut le détour. Original et intrigant.  

    Aimer ce que l'on voit : un documentaire : La calliagnosie est un procédé technique réversible qui peut agir sur les zones du cerveau liées à la perception de la beauté. Elle permet ainsi de s’affranchir d’un jugement de valeur positif qui peut être conscient ou pas en faveur des personnes plus belles. Pourquoi ne pas l’imposer alors à tous ? Cette nouvelle est l’autre bijou de ce recueil. Peut-être un peu moins originale que d’autres, elle porte en revanche une puissante réflexion sur les implications politiques, sociales et éthiques de la perception de la beauté. Ted Chiang prend le parti formel d’une nouvelle sous la forme d’un documentaire avec une série d’interviews pour dérouler un panorama complet des opinions sur le sujet de la perception de la beauté et l’impact potentiel d’une technologie telle que la calliagnosie. Avec cette nouvelle, Ted Chiang nous rappelle que la perception de la beauté n’est pas neutre dans notre quotidien et dans notre appréhension de la réalité. Si besoin il insiste aussi sur le fait qu’elle est affectée par l’industrie cosmétique et publicitaire bien plus profondément que nous le pensons. A lire. Excellent.  

  • L’homme qui mit fin à l’histoire - Ken Liu

    Kliu.jpgDans un futur proche, une physicienne nippo-américaine Akemi Kirino permet de réaliser un des plus vieux fantasmes des hommes en rendant possible le voyage dans le temps. Il n’est pas ici question d’une quelconque machine ou autre procédé éculé de science-fiction, mais d’une piste différente: la découverte de particules spécifiques fonctionnant en duo et présents à différents endroits de l’espace-temps. Le problème est que chaque voyage dans le temps à un instant T entraîne la destruction définitive de ces particules et rend ainsi impossible tout autre voyage au même instant. Un voyage qui ne peut en outre être effectué que par une seule personne.

    Original, ce procédé permet à Ken Liu de renouveler les problématiques liées au voyage dans le temps dans la science-fiction et de ne plus se concentrer sur ses paradoxes logiques liés notamment aux possibles interférences avec le passé. Le voyage temporel est ainsi recentré sur la connaissance de l’histoire avec notamment le personnage d’Evan Wei, historien sino-américain, époux de la physicienne Akemi Kirino et utilisateur du procédé. Le professeur Wei décide en effet d’utiliser ce voyage dans le temps pour lever le voile sur l’unité 731. Et c’est un des atouts du livre que d’éclairer le lecteur ignorant sur les agissements de cette unité créée en 1932 dans la foulée de l’invasion de la Mandchourie par le Japon. Cette unité a provoqué la mort de centaines de milliers de chinois en se livrant à des expérimentations biologiques sur les habitants chinois de la province d’Heilongjiang. Son catalogue de cruautés la positionne en bonne place dans le panthéon du crime de guerre ou du crime contre l’humanité : viols, vivisections, amputations, tortures et inoculations de virus etc. Une œuvre criminelle à peine reconnue par le gouvernement Japonais au début des années 2000 et qui reste une épine dans les relations sino-nipponnes.

    Ken Liu ne se contente pas de revenir sur les agissements de l’unité 731 mais mène une réflexion stimulante sur l’histoire, ouvrant un vaste champ de problématiques. Dans quelle mesure ce concept de voyage dans le temps modifie-t-il celui d’histoire ? Est-ce donc la fin des secrets d’états, des crimes passés sous silence ? Quelle responsabilité pour les états (et les personnes) actuels devant la découverte d’atrocités commises dans le passé par leurs prédécesseurs ? Comment s’entendre sur les périodes historiques à visiter et avec quel ordre de priorité ? Quelle valeur attribuer aux témoignages (faussement) historiques, anachroniques et sans observateurs de ces voyages dans le passé ? Dans quelle mesure accepter la contestation de l’histoire comme un travail de (re) construction ? Que vaut une histoire désormais centrée sur les témoignages ? Que penser de la transformation de l’historien en archéologue qui détruit son objet de recherche en même temps qu’il effectue ses fouilles dans le passé ? Et j’en passe.

    Toutes ces interrogations sont nombreuses et finalement digestes grâce au parti-pris littéraire original de Ken-Liu de proposer son récit sous la forme d’un documentaire alternant extraits de témoignages, récits et débats. Ce format ne permet pas vraiment à ses personnages d’exister et d’acquérir la profondeur nécessaire malgré une intrigue intime spécifiquement tissée à cette intention, mais il permet avec un certain brio à différents points de vue et arguments de coexister, voire de s’affronter sur le sujet de l’unité 731 et plus globalement sur l’histoire et le devenir de cette forme originale de voyage spatio-temporel.

    Court mais dense, original et assez subtil dans sa réflexion et dans son propos, tout comme dans sa forme, L’homme qui mit fin à l’histoire est de la très bonne science-fiction.

    Recommandé.

  • La Vie comme une course de chars à voile – Dominique Douay

    la-vie-comme-une-course-de-char-a-voile.jpgDerrière ce drôle de titre se cache un roman de science-fiction aux ressorts multiples et à la profondeur insoupçonnés au départ. Dans un futur indéterminé, de violentes tempêtes balaient les océans et menacent les îles anglo-normandes qui sont protégées par un dôme gigantesque. François Rossac, un excellent pilote de char à voile, y mène une vie plutôt simple et faite de courses et de plaisirs. Cette dernière va pourtant progressivement s’effondrer sans raison apparente. Ce sont d’abord de petites choses pour commencer, des altérations incertaines du monde autour de François Rossac, puis des hallucinations, avant que des pans entiers de son environnement ne soient bouleversés et que la porte ne s’ouvre sur d’autres réalités.

    C’est ce lent effritement de la réalité du personnage principal qui fait la force et l’intérêt du livre de Dominique Douay. Ce dernier ne ménage pas son lecteur qui le subit avec le héros. La perte de repères de François Rossac est un vertige qui happe le lecteur et le plonge lui aussi dans le doute : que se passe-t-il en vérité ? Est-ce que François est fou, est-ce qu’il rêve ou est-ce que quelque chose d’étrange arrive vraiment à son univers ? Si oui quoi ? Où se trouve vraiment la réalité au milieu de ces univers qui semblent emmêlés ? Il faut souligner la réussite narrative d’une déconstruction du monde qui jongle avec habileté sur plusieurs niveaux de réalité d’un paragraphe ou d’un chapitre à l’autre sans que le livre ne soit totalement brouillon, même si cela est sans doute moins vrai pour sa dernière partie.

    Tout en détissant un univers qui rétrécit à chaque page, Dominique Douay dévoile à l’inverse un combat en cours entre plusieurs forces symboliquement représentées par trois personnages dont François Rossac semble l’enjeu : Sylvie, Panuel et Nicholas. Il ne s’agit ni plus ni moins que de la religion, de l’économie et de la puissance militaire, à peine déguisées. Trois démons qui semblent les moteurs de la distorsion du réel, emportés dans un combat pour la suprématie sur de leur vision de la réalité. C’est là un des aspects moins convaincants du livre excepté l’apport à la dynamique du suspense sur qui sont ces personnages et sur ce que vit François. La lutte de ces trois forces-personnages est un peu schématique et la possibilité de leur échapper ou celle de les contrôler, de réhabiliter la réalité apparaissent finalement un peu artificielles. Surtout dans un dénouement qui n’est pas si limpide.

    De la bonne science-fiction française malgré quelques défauts dont un incipit peu accrocheur.

    Captivant et intéressant.