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Science-Fiction

  • L’impasse-temps – Dominique Douay

    impasse temps.jpgEt si vous pouviez figer le temps ? Si vous aviez le pouvoir d’arrêter l’horloge, de geler le monde entier, les personnes et les choses ? Si vous pouviez ensuite évoluer dans cet univers de statues et agir comme bon vous semble, que feriez-vous vraiment ? C’est en tout cas le pouvoir qui tombe sans aucune explication dans les mains de Serge Grivat, un obscur et médiocre auteur de BD de province qui est de passage à Paris. Le soir même où il se fait plaquer par sa jeune maîtresse parisienne, il découvre une sorte de briquet qui lui donne donc ce pouvoir quasi absolu. Or depuis au moins Lord Acton, nous savons que « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument »…

    Serge commence par une phase d’exploration et d’apprentissage de son pouvoir avant de rapidement céder à ses vils et bas instincts. Et c’est peu de dire que la pente qu’il emprunte est raide. Il ne fige le temps que pour son bon plaisir, pour voler et accumuler une somme astronomique, pour profiter et abuser des filles, pour s’en donner à cœur joie dans les plus bonnes adresses de Paris, pour dégrader les biens publics ou privés dans un esprit de vengeance, etc. En bref, rapidement, Serge ne s’autorise plus aucune limite. Ce briquet est une aubaine pour un individu qui était en fait un loser et qui n’y voit là que le moyen de prendre sa revanche sur la vie.

    Mais aurions-nous vraiment fait mieux ? Qui ne plierait pas le monde à sa volonté s’il en avait la possibilité ? L’impasse-temps est un roman grinçant qui met à nu notre combat permanent contre les pulsions les plus obscures de nos personnalités. Il y a quelque chose de fascinant et de gênant à la fois à suivre Serge dans ce qui ressemble à une fuite en avant. Jusqu’où peut-il aller, peut-il s’enfoncer ? Cette allégorie du pouvoir nous captive autant qu’elle nous révulse parce que nous voyons notre face sombre révélée et c’est assez subversif. «  Les incorruptibles sont peut-être ceux que personne n’a essayé de corrompre ». C’est un gros coup de pied dans la bienséance.

    Dominique Douay arrive à entraîner le lecteur dans la roue de Serge et à ne pas le perdre en route jusqu’au bout du livre. Il ne s’essouffle pas et dépasse une exposition classique pour atteindre son rythme de croisière. Il se passe à raison d’explications sur le pouvoir du briquet et ce n’est pas si dommageable qu’il emprunte une piste peu heureuse au sujet du prix « physique » à payer par Serge pour l’utilisation du briquet. L’essentiel est en effet ailleurs, pas nécessairement dans cet épilogue qui n’est pas forcément à la hauteur – mais quel dénouement aurait vraiment pu convenir ceci-dit ?

    Le plus important, c’est que Serge découvre que la revanche que lui offre ce pouvoir est une voie sans issue. Il ne lui donne pas la reconnaissance qu’il souhaite. Au contraire, il découvre au fur et à mesure l’usure du pouvoir, la lassitude d’une débauche devenue sa normalité. Il lui faut aller plus loin, toujours plus loin et c’est glauque. Surtout, il finit par s’enfermer dans l’immobilité, comprenant que celle-ci constitue le refuge vers lequel il a toujours eu envie de courir face aux incertitudes, lorsque les changements s’enchaînent, que les épreuves surviennent… Serge, ce perdant ordinaire, réalise en fait qu’il a besoin de ce pouvoir pour échapper à la vie. Triste.

    De la bonne S.F.

    Efficace. 

  • La tour de Babylone – Ted Chiang

    denoel-lunes25456-2006.jpgComposé de huit nouvelles multi-récompensées, la tour de Babylone est un recueil qui contient presque la moitié de l’œuvre du peu prolifique nouvelliste Ted Chiang. Huit nouvelles plutôt axées hard science-fiction qui peuvent donc rebuter les néophytes en raison d’une profusion néanmoins maîtrisée de détails techniques et scientifiques. Huit nouvelles qui méritent cependant l’attention qui leur est accordée car originales, portées par des concepts poussés à l’extrême afin de pouvoir illustrer des réflexions sur des sujets aussi variés que la linguistique, les mathématiques ou la religion catholique par exemple… Les nouvelles de Ted Chiang ne marquent pas nécessairement par leurs chutes, ni même par leurs personnages ou par leur style mais par leurs idées, l’exploitation intelligente de concepts futuristes ou alternatifs qui interpellent le lecteur. Parfois brillant, voire génial, jamais inintéressant, La tour de Babylone est un excellent recueil de nouvelles. Fortement recommandé. Atypique.

    Pour le détail des nouvelles :

    La tour de Babylone : La nouvelle éponyme réinterprète le mythe biblique à la façon d’un conte fantastique. Centrée sur l’ascension épique de la tour et dotée d’un final à rebondissement, cette nouvelle plaisante, n’est néanmoins pas la plus convaincante du recueil.

    Comprends : Un air de Des fleurs pour Algernon dans cette nouvelle. Comment un traitement expérimental modifie les capacités intellectuelles d’un individu et les pousse jusqu’à un maximum effrayant. Une nouvelle qui ne marque pas par son originalité mais par une certaine efficacité. Du suspens, une narration menée à toute allure et un questionnement sur l‘utilisation finale d’une intelligence extrême : dans un but collectif ou égoïste ?

    Division par zéro : La folie d’une mathématicienne dont l’univers mental s’effondre en même temps que l’édifice des mathématiques dont elle démontre l’inconsistance. Un récit qui pourrait être abscons sans l’écho désastreux de cette démonstration mathématique dans la vie de cette mathématicienne et sur son couple. OK.

    L’histoire de ta vie : Peut-être le chef d’œuvre du recueil. Plus centrée sur la linguistique que sur le premier contact avec des extraterrestres, cette nouvelle s’appuie sur l’hypothèse d’une langue outil à même de modifier la perception du monde et plus particulièrement de l’espace-temps. Au-delà de ce concept, une histoire bien racontée, qui contrairement à d’autres nouvelles du recueil, arrive à s’incarner dans un personnage et à susciter l’émotion. Bijou.

    Excellente adaptation très libre au cinéma avec le premier contact de Denis Villeneuve.

    Soixante-douze lettres : Une nouvelle très originale située dans une Angleterre alternative du XIXème siècle. Cette période d’industrialisation est surtout marquée par l’utilisation d’automates qui sont animés par l’art de la Nomenclature ou la recherche de noms à partir des permutations des noms possibles de Dieu. Cette nouvelle complexe qui s’appuie notamment sur le mythe du Golem et sur la tradition kabbaliste juive aborde également des questions liées au capitalisme. Ce peut être des questions purement économiques autour des brevets tout comme des questions sociales avec une sorte de luddisme suscité par l’évolution des automates. Le tout arrive à maturité autour d’inquiétantes problématiques eugénistes. Bien.

    L'évolution en Science humaine : Nouvelle très courte qui n’en est pas vraiment une d’ailleurs. Elle insiste sur le décalage possible qui pourrait exister entre deux types d’hommes. L’avènement de métahumains à l’intelligence supérieure qui s’éloigneraient progressivement du commun des mortels. Pas développé. Bof.

    L'enfer, quand Dieu n'est pas présent : Et si le Dieu de la Bible existait ? Et si subitement le Paradis, l’Enfer devenaient des réalités concrètes ? Dans cette nouvelle, Ted Chiang décrit un tel monde. Un monde dans lequel les anges apparaissent régulièrement mais brutalement, provoquant ainsi des miracles ou des désastres un peu arbitraires. A chaque apparition, des victimes ou des sauvés, à chaque décès le Paradis ou l’Enfer au-delà de toute logique. Comment vivre dans un tel monde ? Comment accepter un tel arbitraire ? C’est ce que cherchent à faire les protagonistes de cette nouvelle qui peut être lue comme une réflexion sur la prédestination et la croyance religieuse. La conclusion, une sorte de révélation et de vision de l’Enfer, vaut le détour. Original et intrigant.  

    Aimer ce que l'on voit : un documentaire : La calliagnosie est un procédé technique réversible qui peut agir sur les zones du cerveau liées à la perception de la beauté. Elle permet ainsi de s’affranchir d’un jugement de valeur positif qui peut être conscient ou pas en faveur des personnes plus belles. Pourquoi ne pas l’imposer alors à tous ? Cette nouvelle est l’autre bijou de ce recueil. Peut-être un peu moins originale que d’autres, elle porte en revanche une puissante réflexion sur les implications politiques, sociales et éthiques de la perception de la beauté. Ted Chiang prend le parti formel d’une nouvelle sous la forme d’un documentaire avec une série d’interviews pour dérouler un panorama complet des opinions sur le sujet de la perception de la beauté et l’impact potentiel d’une technologie telle que la calliagnosie. Avec cette nouvelle, Ted Chiang nous rappelle que la perception de la beauté n’est pas neutre dans notre quotidien et dans notre appréhension de la réalité. Si besoin il insiste aussi sur le fait qu’elle est affectée par l’industrie cosmétique et publicitaire bien plus profondément que nous le pensons. A lire. Excellent.  

  • L’homme qui mit fin à l’histoire - Ken Liu

    Kliu.jpgDans un futur proche, une physicienne nippo-américaine Akemi Kirino permet de réaliser un des plus vieux fantasmes des hommes en rendant possible le voyage dans le temps. Il n’est pas ici question d’une quelconque machine ou autre procédé éculé de science-fiction, mais d’une piste différente: la découverte de particules spécifiques fonctionnant en duo et présents à différents endroits de l’espace-temps. Le problème est que chaque voyage dans le temps à un instant T entraîne la destruction définitive de ces particules et rend ainsi impossible tout autre voyage au même instant. Un voyage qui ne peut en outre être effectué que par une seule personne.

    Original, ce procédé permet à Ken Liu de renouveler les problématiques liées au voyage dans le temps dans la science-fiction et de ne plus se concentrer sur ses paradoxes logiques liés notamment aux possibles interférences avec le passé. Le voyage temporel est ainsi recentré sur la connaissance de l’histoire avec notamment le personnage d’Evan Wei, historien sino-américain, époux de la physicienne Akemi Kirino et utilisateur du procédé. Le professeur Wei décide en effet d’utiliser ce voyage dans le temps pour lever le voile sur l’unité 731. Et c’est un des atouts du livre que d’éclairer le lecteur ignorant sur les agissements de cette unité créée en 1932 dans la foulée de l’invasion de la Mandchourie par le Japon. Cette unité a provoqué la mort de centaines de milliers de chinois en se livrant à des expérimentations biologiques sur les habitants chinois de la province d’Heilongjiang. Son catalogue de cruautés la positionne en bonne place dans le panthéon du crime de guerre ou du crime contre l’humanité : viols, vivisections, amputations, tortures et inoculations de virus etc. Une œuvre criminelle à peine reconnue par le gouvernement Japonais au début des années 2000 et qui reste une épine dans les relations sino-nipponnes.

    Ken Liu ne se contente pas de revenir sur les agissements de l’unité 731 mais mène une réflexion stimulante sur l’histoire, ouvrant un vaste champ de problématiques. Dans quelle mesure ce concept de voyage dans le temps modifie-t-il celui d’histoire ? Est-ce donc la fin des secrets d’états, des crimes passés sous silence ? Quelle responsabilité pour les états (et les personnes) actuels devant la découverte d’atrocités commises dans le passé par leurs prédécesseurs ? Comment s’entendre sur les périodes historiques à visiter et avec quel ordre de priorité ? Quelle valeur attribuer aux témoignages (faussement) historiques, anachroniques et sans observateurs de ces voyages dans le passé ? Dans quelle mesure accepter la contestation de l’histoire comme un travail de (re) construction ? Que vaut une histoire désormais centrée sur les témoignages ? Que penser de la transformation de l’historien en archéologue qui détruit son objet de recherche en même temps qu’il effectue ses fouilles dans le passé ? Et j’en passe.

    Toutes ces interrogations sont nombreuses et finalement digestes grâce au parti-pris littéraire original de Ken-Liu de proposer son récit sous la forme d’un documentaire alternant extraits de témoignages, récits et débats. Ce format ne permet pas vraiment à ses personnages d’exister et d’acquérir la profondeur nécessaire malgré une intrigue intime spécifiquement tissée à cette intention, mais il permet avec un certain brio à différents points de vue et arguments de coexister, voire de s’affronter sur le sujet de l’unité 731 et plus globalement sur l’histoire et le devenir de cette forme originale de voyage spatio-temporel.

    Court mais dense, original et assez subtil dans sa réflexion et dans son propos, tout comme dans sa forme, L’homme qui mit fin à l’histoire est de la très bonne science-fiction.

    Recommandé.