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Littérature Indienne

  • Un si long voyage – Rohinton Mistry

    amitié,inde,famille,pauvretéUn si long voyage, premier roman de Rohinton Mistry, est construit autour de la figure de Gustad Noble, un des habitants de Khodadad Building dans un quartier populaire de Bombay. Ce personnage charismatique et presque trop bon sert de pivot à l’auteur indo-canadien pour écrire à la fois, un roman familial, la chronique d’un immeuble et de ses habitants et plus généralement celle de l’Inde des années 70.

    Socialement déclassé à l’adolescence suite à la faillite des affaires familiales, Gustad Noble fonde trop d’espoirs sur la réussite scolaire de son fils aîné qui a d’autres ambitions. Ce ne sont pas les soucis de santé de sa dernière qui poussent sa gentille épouse Dilnavaz vers des croyances occultes ou les amours de son cadet avec une fille de voisinage qui vont lui simplifier l’existence. Il faut pourtant s’en sortir, tirer le diable par la queue et vivre tant bien que mal.

    Gustad Noble est un héros à l’ancienne, une figure du bien qui résiste à l’empilement de petites catastrophes avec les moyens du bord, essayant de garder le cœur pur et de faire les bons choix. C’est un personnage moins intéressant dans le cadre familial que dans celui de son immeuble et de son univers à Bombay. En interaction avec plusieurs personnages hauts en couleur (l’idiot Tehmul,  la voisine Miss Kutpitia, l’inspecteur Gulham…), Gustad Noble s’avère être un régulateur et un animateur de la vie de l’immeuble et du quartier.

    Il s’agit ici de profiter de ces petites histoires, ces petits riens, ces aventures de quartier, d’immeuble, du banal quotidien, qui ont une douce saveur et qui dessinent par petites touches, la vie de ces gens. Rohinton Mistry se cale ainsi au plus près de ses personnages, des gens ordinaires pour parler de la vie de l’Inde populaire, de ses croyances, de ses habitudes, etc.

    Pour passer à l’échelon supérieur et évoquer le système politique corrompu d’Indira Gandhi et la guerre d’indépendance du Bangladesh, Rohinton Mistry se servira de l’histoire d’amitié rompue puis renouée de Gustad Noble avec Jimmy Bilimoria, un gradé de l’armée qui l’entraîne dans les coulisses malodorantes du pouvoir. Jusqu’à quel point doit-on faire confiance à un ami ? Que sait-on vraiment d’eux ? Qui sont-ils réellement ? Le livre questionne également la nature du lien d’amitié à travers le personnage du collègue Dinshawji.

    Un si long voyage est un roman sympathique. Pas toujours passionnant, il est tout de même peuplé de personnages attachants, parfois uniformes certes. Longuet et pas toujours fin dans sa chronique de l’Inde - cette histoire avec Jimmy Bilimoria... -, il reste intéressant sur la question de l’amitié et globalement plaisant.

    Sans comparaison avec l’équilibre du monde.

  • L’équilibre du monde – Rohinton Mistry

    1044252_3019148.jpgSi vous avez envie de lire un grand roman indien, alors il n’y a pas de doute, il faut vous jeter sur l’équilibre du monde. Vous en sortirez assurément bouleversés par les histoires de la veuve Dina Dalal, de ses deux tailleurs, Ishvar et son neveu Omprakash et du jeune étudiant Maneck. Ces quatre personnages qui n’ont rien en commun symbolisent à la fin du chef d’oeuvre de Rohinton Mistry  l’Inde « d’en bas », victime de choquantes traditions pluriséculaires, d’une société profondément inique et du contexte particulièrement délétère de l’Inde du mitan des années 70. Celle d’une Indira Gandhi en perdition.

    Il ne sert à rien ici de raconter la folle succession de mésaventures, de malheurs, de péripéties qui entraînent les quatre personnages dans une haletante course pour la simple survie et pour un putatif meilleur avenir. C’est un chemin de croix qui ne cesse d’éreinter chacun d’entre eux. Rohinton Mistry jette à terre ses personnages. Il les casse, les brise, les écrase, de toute la misère du monde, toujours plus bas, dans une spirale apocalyptique dont les plages de répit, de bonheur, font craindre la suite. Non, il n’y aura pas de paradis. Pas dans cette fureur, en creux de laquelle se dessine pourtant comme un diamant dans la boue, la lueur d’une humanité meilleure. Ces quatre-là tentent tant bien que mal de faire face à la chute et unissent comme ils peuvent leurs forces malgré leurs différences.

    Mais est-ce vraiment possible dans l’Inde que décrit Rohinton Mistry, dans cette annexe des enfers ? Si Dina, Ishvar, Om et Maneck s’enfoncent toujours plus loin, vers le tartare, c’est aussi qu’ils évoluent dans un univers vicié. La société que décrit et dénonce l’écrivain indien est d’une violence rare envers les plus démunis. Elle est impitoyable, ignoble en raison de la persistance du système des castes mais aussi des conséquences d’un système politique autoritaire, corrompu, gangrené par le népotisme, la violence, l’incompétence et l’absurdité. Pensez bien alors ce que peuvent devenir les rêves de quarantenaire indépendante de Dina, les projets de retours triomphants d’exode rural d’Ishvar et Om ou les envies de Maneck…

    Le tout est conté avec un souffle épique qui captive le lecteur. Rohinton Mistry n’a pas peur des élans de lyrisme ou de la grandiloquence. Il s’abandonne à une grande empathie par rapport à ses personnages, sans sacrifier forcément la justesse de son propos ou des situations aux sentiments. L’équilibre du monde est un roman qui prend aux tripes avec ses personnages touchants et ses aventures hors-normes. C’est le portrait d’une Inde difficile, un roman populaire et engagé qui s’assume et qui fait penser aux grands anciens du XIXème siècle abordant de front les questions de misère. Oui, on peut oser dire qu’il y a là quelque chose de Victor Hugo ou Charles Dickens.

    A lire.

  • Le tigre blanc – Aravind Adiga

    le tigre blanc.jpgBalram Halwai est un enfant de la région du Bihar en Inde. Intelligent, il saisit très rapidement le destin qui l’attend dans cette province du nord marquée par la pauvreté, la violence, la corruption, lorsqu’il est obligé d’arrêter ses études. Pour ne pas connaître la même fin tragique que son père, un rickshaw vaincu par la misère et la tuberculose, ou encore la fatalité d’un emploi de prolétaire dans un tea shop, comme son frère, il choisit de devenir chauffeur. C’est le début d’une trajectoire marquée du sceau de l’ambition qui le conduit jusqu’à Delhi.

    L’évocation de l’enfance de Balram est l’occasion pour Aravind Adiga de décrire une Inde qui semble avoir raté le coche de la modernité. C’est une inde où les traditions pèsent de tout leur poids sur les individus, où le système de castes est omniprésent dans la grille de lecture de la réalité. Le Bihar de Balram est un univers de quart-monde qui écrase ses habitants sous des structures quasi féodales. C’est une machine à reproduire inlassablement de l’insalubrité, de la corruption, de la pauvreté, de la servilité dans une ambiance aliénante de religiosité et de fatalité.

    C’est cette Inde que Balram veut fuir en devenant le chauffeur d’une riche famille du Bihar. Cette Inde qu’il retrouve échouée, vaincue à Delhi, rejetée aux abords d’un univers complètement différent avec lequel elle coexiste. En effet Balram découvre progressivement une autre Inde de Bihar à Delhi. C’est l’Inde des familles aisées, les propriétaires terriens, les industriels, les entrepreneurs, l’Inde de l’informatique et de la sous-traitance au service de l’Amérique et des pays anglo-saxons. L’inde des riches et des gosses de riches - de retour de leurs études à l’étranger ou pas - avec ses supermarchés, ses galeries marchandes, ses malls, ses dancings, ses putes, ses chiens de garde corrompus et j’en passe.

    Le contact avec cette autre Inde pousse encore plus loin Balram dans sa détermination à échapper à une vie de serviteur. Au fil du roman, la volonté du jeune homme se raffermit, mûrit à force d’humiliations, de frustrations, de péripéties. Son constat de la société indienne est terrible. Elle le mène à une conclusion développée sur plusieurs pages sur ce qu’il appelle la cage aux poules. Il sait que pour s’en sortir, il lui faut plus que sa rage intérieure pour ne plus être une de ces poules, une victime de la reproduction sociale et d’une inertie liée à l’environnement socio-culturel de ce pays et qui est fatale au changement.

    Aravind Adiga fait de son héros une figure de l’individualisme et de l’égoïsme. Balram trace sa destinée et brise ses chaînes en décidant de s’affranchir de la loi, en tuant et en faisant souffrir, mais surtout en se libérant des conventions socio-culturelles de l’Inde, de sa famille et d’une partie de lui-même. Le prix à payer est élevé, mais Balram l’accepte car c’est un tigre blanc, de l’étoffe rare de ceux qui accomplissent leurs rêves. A tout prix. Les entrepreneurs comme il dit ? L’analogie peut faire froid dans le dos.

    Je tiens à préciser que le livre d’Aravind Adiga est plaisant. Outre un ton qui n’a rien de mélodramatique en dépit du propos, les aventures vécues par Balram prennent parfois une tournure tragico-comique, voire carrément drôle dans certains cas. La forme du livre peut aussi être perçue d’un point de vue humoristique : Balram s’adresse dans des lettres au leader chinois Wen Jiabao qui doit visiter l’Inde.

    Aravind Adiga n’hésite pourtant pas à être dur avec son pays. Il y a des passages lucides sur ce qu’est l’Inde d’aujourd’hui. La plus grande démocratie du monde souffre d’une corruption endémique, de profondes inégalités, de progrès socio-économiques mal répartis et de situations sanitaires alarmantes. Tout cela est indigne d’une grande puissance émergente.

    Le tigre blanc a été récompensé par le Booker Prize 2008 et je ne trouve pas cela injustifié. Bon livre.