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Littérature Kirghize

  • Djamilia - Tchinguiz Aïtmatov

    Aitmatov---djamilia.jpgEn parlant de « la plus belle histoire d’amour du monde » dans une admirable préface, Louis Aragon, traducteur de l’ouvrage de Tchinguiz Aïtmatov,  lui a sans doute rendu le plus grand service. Quel coup de pub ! Impossible de passer à côté de cette phrase choc lorsqu’il s’agit de Djamilia. Alors est-ce vraiment la plus belle histoire d’amour du monde ? Je ne me permettrai pas de l’affirmer, mais c’est assurément une des plus belles que j’ai lues.

    En fait pour être plus précis, je devrais utiliser le pluriel car Djamilia contient plusieurs histoires d’amour. La première est celle de Seit, un jeune homme de 13 ans, et de Djamilia, sa belle-sœur, un peu plus âgée que lui. Nous sommes en 1940 et le Kirghizstan participe comme toute l’URSS à l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie. Concrètement tous les hommes, dont le frère de Seit, sont au front et tous ceux qui sont restés au pays sont tenus de poursuivre les tâches agricoles et de fournir leur quota de ressources à la mère patrie.

    C’est donc en travaillant aux foins avec Djamilia, qu’il est également censé protéger des approches d’autres hommes, que Seit succombe aux charmes de sa belle-sœur. Il s’éveille à l’amour et découvre les sentiments qu’il éprouve pour Djamilia et livre un portrait lumineux, tout en rayonnements et éclats de rire, de cette dernière.  Comment rester de marbre face à cet amour naissant, pur et naïf, au sortir de l’enfance ? Comment ne pas être touché par la vision de Djamilia offerte par Seit le narrateur ? La part d’innocence contenue dans cet amour confère une partie de sa beauté à ce livre.

    Pour l’autre partie, il faut se tourner vers la seconde histoire d’amour de ce court récit, celle entre Djamilia et Daniïar. Ce dernier est un orphelin qui avait quitté la région pour le Kazakhstan voisin. Il est revenu boiteux et taciturne du front sans trop d’explications. Un marginal sans le sou et quasi-étranger, se pouvait-il être un protagoniste plus approprié pour une passion défiant les strictes conventions sociales de ce fin fond du Kirghizstan ? Si Daniïar  craque immédiatement pour la belle Djamilia, il faut du temps, de la souffrance et quelques épisodes d’une beauté brute pour que cette dernière bascule et fasse le pari risqué et fou de la passion sur la raison.

    Tout ceci pourrait être kitsch et un peu facile, mais il n’en est rien. Tchinguiz Aïtmatov fait le pari de la simplicité et du naturel, aidé par une langue poétique et imagée, empreinte d’une vitalité et d’un élan contagieux. Il arrive à se dégager du pathos pour raconter ces histoires d’amour contrariées et leurs protagonistes avec une remarquable fraîcheur. Sa Djamilia est là, solaire, nous faisant tourner la tête, son Daniïar aussi, brut de décoffrage, différent, tout comme son Seit, en pleine métamorphose. Ils jouent harmonieusement leur partition - le triangle amoureux - au cœur d’un Kirghizstan profond qui est un des atouts du livre.

    C’est presqu’une autre histoire d’amour qui habite ce livre, celle de l'amour que portent les personnages à leur terre natale – non, Brassens, ce ne sont pas juste des imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Quelque chose du Kirghizstan est là dans les coutumes, les paysages, le quotidien décrits. La force d’évocation de Tchinguiz Aïtmatov arrive à faire exister ces confins de l’Asie centrale dans notre esprit avec une certaine limpidité et le dépaysement est réel.

    Enfin, Djamilia, c’est aussi le récit d’une vocation – la peinture - affirmée grâce à l’amour de Seit pour l’héroïne éponyme.  Ou comment une ambition artistique latente chez ce jeune homme, est finalement assumée et lui donne la force de dépasser le poids des attentes familiales et des conventions culturelles de sa région.

    Simple, poétique et touchant.