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Littérature Mauricienne

  • Manger l’autre – Ananda Devi

    Manger l'autre.jpgElle n’a pas de nom. Juste un corps obèse et en expansion. Depuis ses dix kilos à la naissance jusqu’à plus de deux cents kilos à l’adolescence. Grosse. Excessivement. A en faire fuir sa mère. A en provoquer la curiosité morbide et le déchaînement de la violence verbale de tout le monde autour d’elle. Phénomène de foire qui nourrit le cyclone des médias sociaux et qui se retrouve quasiment seul. A l’exception d’un père qui ne cesse de nourrir ce corps, d’en nier la réalité derrière d’étranges subterfuges, probablement rongé par un sentiment de culpabilité ? Quel futur pour pareille jeune fille ? Quelle perspective d’amour, d’estime de soi, d’épanouissement ?

    Ananda Devi frappe fort avec ce livre qui est une fable gênante sur notre époque. Son livre dispose de plusieurs niveaux de lecture sans pour autant se perdre dans une inutile complexité. Manger l’autre est un roman clair, limpide et direct qui attaque certaines de nos obsessions contemporaines dans la chair. Avec ce personnage hors normes, Ananda Devi parle bien sûr du corps qui est essentiel dans une société de l’apparence et du spectacle. Elle évoque évidemment la grossophobie et le malaise autour de la question du poids dans une civilisation de l’excès.

    C’est ce que symbolise son personnage principal, notre société de l’opulence, du gaspillage, de la surproduction et de la surconsommation. Le trop plein, le gavage imposé par une société néolibérale, consumériste, hors de contrôle, qui n’a plus rien à faire du bien être, de l’équilibre et de son environnement, devenue ivre de sa mécanique d’excès, d’engloutissement et de débordement. L’image est d’une justesse glaçante et perturbante. Qui peut arrêter cette boulimie dont les sociétés développées sont victimes ? Probablement pas les sociétés en voie de développement, encore sociétés du manque et qui peuvent être symboliquement représentées par la jumelle fantôme de cette héroïne qui est son double inversé, spectre anorexique qui a été dévoré pour initier cette logique de la démesure.

    Cette lecture peut être doublée d’une autre liée à l’inflation des égos et au culte du narcissisme (Christopher Lasch) qui ont trouvé une nouvelle dynamique avec l’apparition des réseaux sociaux. Le désir excessif de plaire, de se mettre en scène tout comme les comportements grégaires et la logique du lynchage sont parfaitement mis en scène par la romancière mauricienne. Cette dernière souligne les effets pervers des réseaux sociaux tout en insistant sur notre complicité et notre passivité qui nourrissent ces nouvelles divinités avides de boucs émissaires, de victimes sacrificielles.

    Une fable moderne, percutante et perturbante, servie par une langue richen charnelle, incarnée.

    Bien.

  • L’ambassadeur triste – Ananda Devi

    L'ambassadeur triste.jpgL’ambassadeur triste, ce sont onze nouvelles écrites par l’écrivaine mauricienne Ananda Devi et qui se déroulent pour la grande majorité d’entre elles en Inde. Chacune de ces nouvelles démontre un art maîtrisé de la nouvelle. En peu de pages, Ananda Devi arrive à installer une atmosphère prégnante, à tenir son lecteur en haleine, à dessiner des personnages épais, à faire valoir son sens de la chute et à dire quelque chose d’essentiel. Son savoir-faire est patent dans chacun de ces courts récits qui lui servent à parler de l’Inde.

    Elle y montre une connaissance fine du sous-continent et en parle avec beaucoup de subtilité et de justesse. Elle évoque ainsi l’Inde à travers le regard des étrangers - occidentaux ou non – ou des indiens eux-mêmes et parle aussi bien de la place des femmes dans cette société que de celle du corps dans nos vies ou encore de la violence du quotidien ou de l’extrême pauvreté.

    Parfois, elle se met en scène discrètement, transformant aussi ces nouvelles en journal de voyage d’un écrivain. C’est également une manière pour Ananda Devi de parler d’elle-même, de son activité de romancière mais surtout de son pays – l’île Maurice est en effet peuplée par environ deux-tiers d’indiens. Le tout est mené avec une férocité, une acidité et une ironie qui appuient l’intelligence du propos d’Ananda Devi et le plaisir de lecture.

    Un recueil solide, intelligent. Réussi.

    A découvrir.