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Littérature Italienne

  • Extra pure – Roberto Saviano

    cocaïne,drogue,économie,mafia,guerreComment définir Extra pure ? Peut-être comme un long rail de coke, dont on ne sort pas tout à fait indemne. Tenter de tout dire sur la cocaïne et son trafic, voilà le défi que s’est lancé l’écrivain italien. Sans fard. C’est ainsi qu’on se balade un peu partout sur le globe en suivant la trainée de poudre blanche qui infiltre l’économie mondiale et laisse derrière elle une litanie de corps et une interminable coulée de sang.

    L’entreprise de Roberto Saviano est infiniment courageuse tant l’empire de la coke apparaît tentaculaire et impitoyable. Il faut s’armer d’une incroyable patience pour démêler l’inextricable enchevêtrement de personnes, d’intérêts et de circuits qui permettent à la cocaïne de nourrir les corps en même temps que les mafias, les cartels et les économies dans le monde entier. La minutie, la méticulosité de l’écrivain italien sont, à ce titre, remarquables, et lui permettent d’abattre un travail titanesque qui met à nu un univers barbare et cruel.

    Dans sa volonté d’être exhaustif, Roberto Saviano remonte d’abord aux origines : les champs de coca et la culture de la fameuse feuille. Il déroule ensuite la transformation de la coca en coke(s), ses circuits de transport et de vente qui mènent au cerveau du consommateur. Au passage la chaîne d’intervenants, depuis le producteur aux dealers en passant par toute une série d’intermédiaires de très mauvaise fréquentation, est détaillée, et le système d’irrigation de l’économie mondiale, de blanchiment d’argent mis en lumière.

    Pour ceux qui l’ignorent, Roberto Saviano explique à quel point la cocaïne a envahi le quotidien de la planète. Sa consommation est en expansion, touchant des couches entières de la population occidentale en Europe et aux USA, partant à la conquête de nouveaux marchés. Sa production a fait de l’Amérique latine, un sanglant théâtre, déstabilisant, fragilisant les pouvoirs des états aux profits d’individus ou de cartels sans foi ni loi et au détriment des individus. Son influence néfaste s’étend aussi à l’Afrique où elle exploite les défaillances des gouvernements en place pour tracer des circuits visant à contourner la lutte anti-drogue. En attendant l’Asie…

    Un des mérites de Roberto Saviano est de montrer à quel point le succès de la coke épouse notre époque, celle de la performance et du dépassement, celle de la mondialisation de l’économie aussi. Sur ce dernier point, le livre est particulièrement révélateur s’agissant du pouvoir de la coke de créer des empires, de nourrir l’existence de mafias dont la célèbre Ndrangheta calabraise, d’irriguer des pans entiers de l’économie, obscurs ou pas. A ce titre, les passages consacrés à la manière dont l’argent de la coke a permis de surmonter la crise financière de 2008 sont édifiants.

    Extra pure est une machine rigoureuse et précise dont l’intérêt est indiscutable. Le livre souffre cependant d’un excès de détails qui l’alourdissent considérablement par moments. Dans sa volonté de tout dire sur les guerres de la coke, Roberto Saviano se lance parfois sur de nombreuses pages dans des biographies de barons ou des descriptions précises de leurs règnes sanglants qui peuvent épuiser le lecteur. Cette orgie de détails peut plus globalement obscurcir le schéma d’ensemble de la galaxie de la coke que dessine Roberto Saviano. Et c’est dommage.

    Enfin, élément non négligeable, Roberto Saviano a été sévèrement attaqué pour plusieurs plagiats concernant Extra Pure.

  • La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola

    vie-sexuelle-super-heros.jpgMarco Mancassola tente une expérience originale en construisant son intrigue autour de quelques super-héros de la culture populaire, issus des univers Marvel et DC Comics. Il n’est pas ici question de concurrencer ou de reproduire l’univers des comics essentiellement basé sur une surenchère de fantastique et de science-fiction. L’idée est plutôt d’intégrer Batman, Superman et quelques autres dans notre réalité prosaïque à laquelle ils semblent échapper dans leurs univers de papier coloré en se concentrant sur trois aspects finalement corrélés : le vieillissement, la sexualité et l’activité professionnelle.
    Pour ces super-héros, se pose en effet la question du déclin physique et de la perte progressive de leurs pouvoirs. Que faire maintenant dans un monde qui semble ne plus vraiment avoir besoin d’eux ? Un terrible ennui et une vaine nostalgie guette la plupart d’entre eux qui n’ont pas beaucoup de possibilités sinon de se confronter à la banalité d’un travail quotidien ou de se reconvertir dans l’industrie du divertissement. A cela s’ajoute une profonde solitude que l’auteur italien met en lumière en explorant les problèmes de sexualité de ces surhommes qui ne s’arrangent pas avec l’action du temps.
    Malgré des thèmes et une approche intéressants, la vie sexuelle des super-héros est un livre raté et c’est bien dommage. C’est en effet un texte qui souffre de plusieurs défauts rédhibitoires. Il est d’abord beaucoup trop long et bavard, présentant un déséquilibre difficile à justifier entre ses cinq parties qui traitent de super-héros différents à chaque fois. La partie consacrée à Red Richards phagocyte une partie trop conséquente du récit alors qu’elle est finalement la moins intéressante.
    Ce sentiment de longueur est renforcé par un fil conducteur poussif et banal : une enquête policière à propos d’un tueur en série de super-héros. Lente, pauvre en rebondissements, sans profondeur, cette enquête présente aussi l’inconvénient de ne pas réussir à dissimuler efficacement sur le long terme l’identité du tueur. Elle est en plus handicapée par un final poussif qui n’est pas à la hauteur des enjeux exposés dans le livre et manque globalement d’épaisseur.
    En fait, c’est à la lecture de la troisième partie du livre sur Bruce De Villa que l’on comprend réellement le gâchis qu’est la vie sexuelle des super-héros. Intéressante, l’histoire de Bruce De Villa est une parfaite illustration de l’intégration des super-héros à une réalité prosaïque. Il y avait là de quoi faire plutôt que de broder autour de clichés sur les super-héros connus (l’homosexualité de Batman et Robin par exemple) ou de se perdre dans une critique peu originale de la culture de l’entertainment et de l’audimat.

    Faible.

  • Todo Modo – Leonardo Sciascia

    todo modo.jpg

    Todo modo ? «Tous les moyens…pour trouver la volonté de Dieu» pour citer plus exactement Ignace de Loyola le fondateur de l’ordre des jésuites. Sauf qu’ici il n’est pas tant question de la volonté de Dieu que celle des hommes. Des hommes de pouvoir pour qui tous les moyens sont bons pour assouvir leurs désirs de puissance et leur mainmise sur la société.

    Ces hommes de pouvoir que dépeint Leonardo Sciascia, ce sont des acteurs politiques importants, des hommes d’église influents, des avocats, etc. Un microcosme de la haute société qui se réunit dans un ancien ermitage transformé en hôtel sélect pour effectuer des « exercices spirituels » (autre référence à Ignace de Loyola et à son œuvre) sous la houlette du mystérieux et fascinant prêtre érudit Don Gaetano.

    Complots, corruption, clientélisme, jeux d’influences, collusion entre politique et religion : c’est l’Italie putride de la démocratie chrétienne des années 70 qui est subtilement mise à nu par Leonardo Sciascia dans Todo Modo. « Les gros profits effacent les grands principes et les petits profits, les petits fanatismes ». La dénonciation n’est pas tapageuse mais plutôt raffinée.

    Il y a la moquerie permanente par rapport aux « exercices spirituels » que sont censés effectuer ces hommes. Un summum d’hypocrisie qui s’accompagne du mépris et du dédain affiché par le maître d’œuvre de cette comédie, Don Gaetano. Le tout sous le regard distancié mais scrutateur du narrateur, un peintre célèbre dont le point de vue éloigne le lecteur d’une imprégnation excessive en même temps qu’il lui offre une analyse plutôt fine de cette mare aux crocodiles et des évènements de l’ermitage.

    La critique sociale derrière Todo Modo est accentuée par le fait que plusieurs des notables présents à l’ermitage sont assassinés les uns après les autres. L’image d’un nœud de vipères se renforce en même temps que s’installe une atmosphère de tension et de suspicion pendant que l’enquête, menée par un magistrat et un policier, est aiguillée par le prêtre.

    Todo Modo est ainsi un faux roman policier qui se cache derrière cette enquête dont le fin mot est d’ailleurs ouvert à plusieurs interprétations. Leonardo Sciascia n’est pas Agatha Christie et peu importe le meurtrier finalement. La vérité ne semble pas tant résider dans ces faits divers qu’ailleurs, dans cette société malade que l’auteur dépeint.

    Parfois bavard, pas forcément génial sous son angle policier, Todo Modo est un livre qui vaut le détour pour son atmosphère progressivement étouffante, pour le fascinant personnage de Don Gaetano, pour l’érudition qui le parcourt et surtout pour sa peinture de mœurs.