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Littérature Portugaise

  • Jérusalem – Gonçalo M. Tavares

    9782757830840.jpgPourquoi Jérusalem comme titre alors que de la cité sainte il n’est pas vraiment question dans ce livre ? A cause du psaume 137 ci-dessous :

    Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. 
    Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos harpes.
    Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, et nos oppresseurs de la joie : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !             
    Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel sur une terre étrangère?             
    Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche !    
    Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie !               
    Éternel, souviens-toi des enfants d’Édom, qui, dans la journée de Jérusalem, disaient : Rasez, rasez jusqu’à ses fondements!             
    Fille de Babel, la dévastée, heureux qui te rend la pareille, le mal que tu nous as fait!  
    Heureux qui saisit tes enfants, et les écrase sur le roc!  

    Comme le psaume, Jérusalem est un livre sombre, dur et âpre, d’une beauté noire et mystérieuse. Comme le psaume, il parle, à sa manière, de la détresse de la perte, non pas d’une terre en l'occurrence, mais de l’amour, du bonheur et de l’innocence. Il parle également de la malédiction et de la folie de ceux qui subissent cette perte; il porte un souffle de colère, de violence, de haine et de vengeance.

    Il y a dans Jérusalem quelque chose d’envoûtant qui ne quitte pas le lecteur. La présence continue, l’obsession du mal et de la folie suintent du livre et de ses personnages habités par des pulsions mortifères et en équilibre instable au-dessus du gouffre. Voici donc le docteur Busbeck spécialiste de la folie qui travaille sur une grande œuvre théorique sur l’histoire de l’humanité et la terreur, Mylia et Ernst, deux amants schizophrènes, Hinnerk l’ancien soldat hanté par la peur qui ne quitte jamais son arme, Hannah la prostituée défraichie, Kaas le petit handicapé physique et mental, le docteur Gomperz, rival de Busbeck et directeur d’hôpital psychiatrique.

    « Le fou n'est l'homme qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison » a écrit Chesterton. Les personnages de Gonçalo M. Tavares ont effectivement tous perdu quelque chose qui leur est essentiel, sinon tout perdu. Et ils errent, âmes en peine, dans la nuit, dans cette cité sans nom, cette Babylone.  Ils se dévoilent dans un ballet maîtrisé, avancent vers l’abîme en montrant les liens qui les unissent, croisant le fer de leurs obsessions, de leurs folies respectives, le long des chapitres courts, incisifs.

    Gonçalvo M. Tavares installe rapidement une atmosphère pesante dans ce Jérusalem. Son écriture acérée et saisissante marque autant que son propos. Se jouant de la chronologie et de certaines conventions narratives avec une structure romanesque légèrement complexe, il délivre une œuvre dense et rythmée qui n’hésite pas à flirter avec un lyrisme obscur et à développer une théorie philosophique du mal. On ne sort pas complètement indemne de Jérusalem qui fait écho au dérangeant et fascinant apprendre à prier à l’ère de la technique du même romancier.

    Une œuvre singulière, torturée et marquante.

  • Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares

    Apprendre-à-prier-à-l’ère-de-la-technique-de-Gonçalo-M.-Tavares-189x300.jpgUne fois connaissance faite avec Lenz Buchmann, personnage principal d’apprendre à prier à l’ère de la technique, un trouble surgit qui jamais vraiment n’abandonne le lecteur jusqu’à la dernière page. Rares sont les personnages aussi forts et puissants, à même de phagocyter une œuvre jusqu’à se confondre avec elle et à en constituer l’essence même. Impossible de rester indifférent devant Lenz Buchmann, on ne peut que l’aimer ou le rejeter, être attiré ou révulsé par lui. Mais à la limite, cela a peu d’importance. Ce qu’il faut, c’est l’affronter, c’est empoigner sa biographie et sa psychologie pour comprendre ce que ce personnage symbolique dit sur nos sociétés modernes occidentales – par là, il faut entendre celles de l’avènement de la technique et de ses progrès exponentiels et surtout la déliquescence de l’idée religieuse et de ses avatars idéologiques.

    Lenz Buchmann est-il l’homme du XXIème siècle, celui que nous promet l’effondrement ou la putréfaction des valeurs judéo-chrétiennes ? L’avenir est alors bien sombre. Ce qui prédomine chez Lenz Buchmann, c’est un esprit froid, méthodique, animé d’une effrayante lucidité et qui ne sacrifie à aucune consolation, pitié, ni aucun sentiment de la sorte. Prier donc ? Peu pour lui qui est au-delà du bien et du mal, animé d’une volonté de toute puissance, qu’on qualifierait de manière contradictoire, d’animale. Terrible vision que celle du monde à travers le regard du docteur. Vision malade serait-on tenté de penser, mais vision rendue quelque part possible par la technique, vision qui tient même de la technique peut-être. Ce n’est pas un hasard si Lenz Buchmann est un médecin, plus précisément un chirurgien. Toute puissance de l’homme sur la nature ?– petits miracles quotidiens de la médecine -  et sur l’autre ?– qui n’a jamais ressenti cette position de faiblesse face au corps médical ? A voir...

    Ce n’est pas un hasard non plus si Lenz Buchmann transfère son Ubris et sa volonté démesurée, démiurgique de pouvoir, de contrôle sur autrui dans la politique. A un moment, la médecine ne suffit plus, il veut taper plus haut, plus fort, s’imposer à la collectivité. En cela, Lenz Buchmann est également une figure hyper individualiste – à la limite du solipsisme - et représentative de cette ère moderne façonnée par la technique et marquée par un délitement du lien collectif et des organes socialisateurs traditionnels. Attention, voici venir le surhomme, pour qui l’autre ne peut-être que le faible à écraser, à mépriser, à ignorer, à exploiter, à utiliser ou alors un fort à affronter à un moment ou un autre, à dompter, à ramener au statut de faible. Homme, nature ? Moyens que justifie une fin personnelle et qui fait résonner de terribles échos totalitaires et fascistes dans l’œuvre de Gonçalo M. Tavares. Oui, Lenz Buchmann a quelque chose de terriblement XXème siècle, en fait.

    Traiter de la figure romanesque de Lenz Buchmann ne doit pas occulter les qualités littéraires du livre. En choisissant de décontextualiser son œuvre, Gonçalo M. Tavares lui donne encore plus de force. Lenz Buchmann évolue dans une ville sans nom, un territoire qui peut symboliquement représenter une communauté plus grande. Sa nationalité n’est pas représentée non plus, même si on peut lui accorder une appartenance à la société occidentale. Quant à l’époque, elle est floue, avec finalement peu d’indices, Lenz Buchmann pouvant se trouver aussi bien dans un XXème siècle finissant que dans un futur proche. L’essentiel est ailleurs, peut-être aussi dans la brillante construction romanesque du livre.

    Gonçalo M. Tavares utilise des chapitres très courts, percutants, selon un découpage minutieux qui fait encore plus sens à la fin de la lecture. Il est impressionnant de constater le travail d’architecture romanesque de l’auteur portugais, à base de symétries, d’analogies multiples, de parallèles qui densifient son œuvre. Je résiste à la tentation d’en dire plus mais il ne faut jamais cesser de mettre en rapport Lenz Buchmann et son frère Albert, la conception de son métier de chirurgien et celui de la politique, le caractère intrusif et envahissant de la maladie et celui des personnages secondaires que sont Julia et son frère le sourd, le destin de son père et le sien, etc. La trajectoire de Lenz Bchmann, éclairée par les flashbacks sur son enfance et l'éducation reçue de son père, est d'une forme sinusoidale quasi parfaite.

    Avec apprendre à prier à l’ère de la technique, Gonçalo M. Tavares a écrit un ouvrage romanesque protéiforme, un ouvrage littéraire non identifié quelque part entre le roman d’apprentissage, la biographie fictive, le récit introspectif d’un monstre, la fable morale et l’essai sur la nature des hommes et des choses.

    Marquant, troublant, d’une profondeur rare, d’une cruelle lucidité, Apprendre à prier à l’ère de la technique est de ces ouvrages que l’on n’oublie pas et dont le parfum est vraiment unique.

    En un mot ? Balèze.  

  • Mémoire d’éléphant – Antonio Lobo Antunes

    9782020348966.jpgMémoire d’éléphant est le premier roman d’Antonio Lobo Antunes. Paru en 1979, il se déroule en une journée durant laquelle la vie du narrateur est esquissée à travers ses pensées. Dès les premières pages, il est aisé d’accorder un style singulier à l’auteur. En effet, ce qui marque dans mémoire d’éléphant, c’est l’écriture d’Antonio Lobo Antunes.

    Loin d’être forcément plaisante ou agréable pour le lecteur, la langue de l’écrivain portugais est empreinte d’une fantaisie à laquelle il faut se confronter. Difficile de ne pas être assailli par la créativité qui irrigue le texte. L’écriture est riche d’images, de métaphores, d’allusions et de références. Elle est tellement présente qu’elle en arrive à écraser le (s) personnage (s), le récit et le propos du narrateur. C’est juste trop, a-t-on envie de dire à Antonio Lobo Antunes. Trop, parce que derrière, qu’y a t-il ? Des histoires qui ont du mal à émerger et à marquer.

    Le narrateur, psychiatre, est plongé dans une déprime qui exhale de chacun de ses propos teintés d’ironie, de tristesse et de lassitude. Il y a bien quelques passages d’une force poétique certaine, d’un désespoir abyssal. Par moments, la solitude et le poids du passé débordent du texte mais ils sont généralement noyés dans d’interminables bavardages, dans de minuscules mais pléthoriques digressions sur un peu tout et rien. A la fin, il reste bien sûr une certaine idée du Portugal hérité de Salazar, oui mais une idée vague, bordélique et imprécise, un fatras d’images amalgamées par l’écriture d’Antonio Lobo Antunes.

    Il est vraiment dommage que l’écrivain demeure à la lisière, du drame de la séparation avec sa femme et ses filles, de son passage en Angola, de son éducation bourgeoise catholique, de son héritage familial. Ses drames semblent lointains, pâles et du coup sa révolte sonne souvent creux, frappée d’une certaine vacuité. On en arrive à trouver parfois long ce bref roman et à être fatigué de sa langue pourtant originale.

    J’avoue simplement que je n’ai pas été convaincu par cette première lecture d’Antonio Lobo Antunes.

    Bof.