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Polar

  • Cotton Point – Pete Dexter

    cotton_point.jpgEtre « bon pour Cotton Point », c’est une expression qui voulait dire être bon pour l’asile. Il faut croire que l’expression n’a pas perdu tout son sens lorsque Paris Trout, l’usurier de la ville qui prête même aux noirs, décide de jouer du gros calibre sur une petite famille noire pour une histoire de sous. Ce pur moment de folie, c’est le début de la dégringolade pour celui qui est la figure centrale du livre de Pete Dexter.

    Paris Trout représente en quelque sorte une dégénérescence, une putréfaction de l’homme blanc tout puissant placé au cœur du système ségrégationniste et des valeurs du Sud profond de l’Amérique. Raciste, misogyne, borné, engoncé dans une idéologie et des valeurs dépassées, il met à l’épreuve toute la ville de Cotton Point, et pas uniquement à travers son procès. C’est comme s’il sommait chacun de choisir son camp, symbolisant à lui seul la fracture au sein de l’Amérique des années 50.

    On ne peut pas vraiment parler de polar au sujet de Cotton point. Il n’y a pas tant de suspens que ça dans le livre et les intrigues ne sont pas si passionnantes, captivantes ou recherchées. Le livre de Pete Dexter tient surtout par ses personnages et par son ambiance. Il y a tous ces êtres qui sont passés au révélateur Paris Trout : sa femme Hanna, son avocat Seagraves, principalement, la petite Rosie. Ils sont fouillés, intenses, présents grâce à la voix que leur prête Pete Dexter. Il ne leur fait pas vraiment de cadeaux, dessinant des univers plutôt tristes, monotones, sur le point d’éclater, de s’effondrer de l’intérieur. Il y a quelque chose de crépusculaire dans les situations dans lesquelles ils se retrouvent.

    Il y a en effet une ambiance formidable qui est installée par Pete Dexter. Cotton Point est un livre dur, rocailleux qui est rempli de poussière et de tension qui sont palpables. L’ordre de Cotton Point brisé par Paris Trout n’est qu’une façade. La ville est un lieu qu’on habite en quelques lignes, plongés dans une atmosphère chaude, moite, suffocante, propice à l’immobilité comme aux brusques explosions qui l’ébranlent.

    Sans se révéler exceptionnel, Cotton Point est un livre qui vaut le détour pour son ambiance, ses personnages et son questionnement de l’Amérique profonde et de son passé à travers le personnage de Paris Trout.

    National Book Award.

  • Sale boulot – Larry Brown

    brown-sale-boulot.jpgVoici Walter James, blanc, survivant de la guerre du Vietnam. Quand il arrive dans cet hôpital du Mississipi pour vétérans, il vient de subir une de ces crises subites qui le foudroient, le laissent inconscient et sans mémoire depuis son retour de la guerre. Faut dire que le bonhomme n’a pas vraiment eu de chance. Son M60 n’a pas pu empêcher qu’il finisse complètement défiguré, le visage en charpie et le cerveau uniquement à moitié rafistolé, les médecins ayant peur qu’il perde quelques fonctions cérébrales dont la parole. Non, ça n’a pas vraiment l’air drôle d’être tous les jours dans la peau de Walter James. M’enfin, c’est sans doute à relativiser par rapport à son voisin de chambre, Braiden Chaney. Noir, pas de jambes, pas de bras, plus que des moignons, une dépendance totale et déjà vingt deux ans que ça dure. Cloué dans son lit, pour avoir embarqué pour Saïgon lui aussi. Destinée de merde.

    Deux histoires racontées en une nuit pour dire l’horreur de cette guerre qui a emporté des milliers de jeunes américains. Il y a quelque chose de très triste dans les trajectoires des deux personnages de Larry Brown. A lire leurs histoires, un sentiment de prédestination à ce qui leur est arrivé passe. Larry Brown raconte des existences dures, celles d’enfances pauvres et marquées par la violence ou encore l’absence du père, celles d’adultes atrocement meurtris dans leurs chairs et qui sont chacun à leur façon à la recherche d’une rédemption et d’une dignité. L’auteur américain ne s’étend pas indéfiniment sur le Vietnam et le feu du combat. Son propos est plus dans l’avant et dans l’après. Son livre part de ces deux hommes brisés, de leur après-guerre insupportable. Quand ils regardent en arrière, la guerre et la période qui la précède, c’est finalement pour revenir à la brutalité et l’horreur de leur situation actuelle.

    Ca pourrait être pathétique, empreint de bons sentiments, larmoyant, mais Larry Brown arrive à échapper à cet écueil grâce à une narration vigoureuse et un discours qui finalement sonne vrai, doté d’une énergie, d’un souffle qui prend parfois aux tripes. L’univers décrit par Larry Brown est sec, dur et semble sans issue. Il en faut pourtant une à Braiden Chaney, condamné à s’inventer des vies hors de lui-même - l’aspect le moins réussi du livre. Une aussi à Walter James. L’histoire que ce dernier a débuté avec Beth avant sa dernière crise peut-elle être la voie du salut ? L’amour peut-il suffire à réparer les cicatrices – aussi bien physiques que psychologiques - ? Le dénouement multitragique en dit long sur ce qu’en pense Larry Brown.

    Bon livre.

  • Train – Pete Dexter

    Train.jpgLionel Walk Junior est noir et a 18 ans. Il travaille comme caddie pour un club de golf classe et est surnommé Train. Il ne le sait pas, mais sa vie bascule le jour où il rencontre Miller Packard sur un des greens du club. Miller est différent des autres clients du club, peut-être différent tout court. Ce n’est pas vraiment un de ces bourgeois racistes et médiocres qui s’imbibent et parient une fortune sur un swing qu’ils n’ont pas. Surtout, Miller a repéré le talent unique de Train. Que serait-il advenu de ces deux là sans la rencontre providentielle entre Miller Packard et Norah, une belle plante à qui il porte secours alors qu’elle vient d’être sauvagement agressée ?  

    Ce sont les années 50, on est à L.A et je peux vous dire que les anges sont bien loin d’ici parce que l’univers que décrit Pete Dexter est noir, très noir. Avec Train, il nous dit quelque chose de l’Amérique raciste de la période de la ségrégation. Les rapports entre les noirs et les blancs, autour du sexe, de l’argent, de l’art et du travail sont au centre du livre. Il y a quelque chose de dur et d’intense qui sous-tend le livre et qui finit par éclater lors de certains passages dans une violence brute, mais pas uniquement.

    Le livre est construit sur un rythme sinusoïdal qui s’accélère progressivement, d’un calme relatif à un enchaînement de bouleversements, précipitant ainsi Train le personnage principal, d’une tragédie et d’un abîme à une situation relativement plus calme et ainsi de suite. Pete Dexter prend donc d’abord le temps d’installer son trio Miller, Train, Norah et d’imbriquer ensuite leurs histoires à coups de coïncidences savamment arrangées et dignes d’un bon film noir de la grande époque. Il arrive à nous faire (sou) rire et à nous toucher tout en décrivant des situations difficiles et tendues.

    Il faut dire qu’il sait s’y prendre en matière de narration. Les scènes ont quelque chose de visuel et de marquant (une écriture quasiment cinématographique) quand elles ne sont pas tout simplement originales, les dialogues sont maîtrisés et il y a du souffle et de l’intérêt dans la narration, que ce soit du point de vue de Miller, Norah ou Train. C'est aussi que les personnages principaux ou secondaires sont des figures (Plural, Miller) avec ce qu’il faut de pathétique et de vil pour nous les rendre attachants. Avec Train, Pete Dexter écrit un livre noir, imprégné d’une époque pas très ragoûtante et avec comme principal point fort l’ambiance.

    Solide.