23.06.2009

Terre d’ébène - Albert Londres

terre d'ébène.jpgAlbert Londres décide en 1927 de voir de ses propres yeux, les colonies tant vantées d’Afrique noire. Il part donc pour un périple au cœur de l’empire français. Bien avant Gide au congo (1933). Le résultat est une leçon de journalisme original et percutant comme on n'en fait plus vraiment. Albert Londres dénonce avec vigueur les crimes et les aberrations du système colonial. Il donne autant une vision très parlante de la situation des noirs qui souffrent le martyr que des expatriés et de leurs existences, leurs préoccupations si éloignées de celles des français de métropole.

Il est d’une lucidité rare sur la situation de cette époque. L’aventure eet la douleur sont au coin de la ligne avec une multitude d’anecdotes sur les maladies, les chantiers, le moteur à bananes. Il se sert intelligemment de son style énergique pour interpeller le lecteur sur la situation dans les colonies, pour le brusquer. Il est très proche du style oral et passe ainsi plus facilement ses idées au lecteur. Il est d’une causticité et d’une drôlerie à toute épreuve. C’est sa façon de convaincre, sa marque de fabrique. Elle ne fait pas oublier pour autant quelques moqueries un peu datées sur les noirs, quelques clichés désormais intolérables. Un témoignage néanmoins saisissant.

 

 

 

28.05.2009

Il n’y aura pas de paradis - Ryszard Kapuscinski

pas de paradis.jpgIl n’y aura pas de paradis est un recueil de textes écrits par Ryszard Kapuscinski en tant qu’envoyé spécial polonais en Afrique et en Amérique latine. Présenté comme la suite d’ébène, ce livre décrit les aventures périlleuses du reporter sous les tropiques durant les tumultueuses années 60. C’est la période des indépendances en Afrique et déjà celles des premiers putschs, des premiers égarements et des premières faillites. Au Nigéria, en Algérie, au Ghana, au Congo ou en Afrique du Sud, Ryszard Kapuscinski dresse le portrait des leaders du moment – N’Krumah, Lumumba, Boumediene -, démêle avec pédagogie et un solide sens de la narration, les complexes histoires à la racine des conflits – ethniques, politiques -, raconte les peuples et les cultures avec une réelle acuité psychologique.

Il n’y aura pas de paradis n’a pas l’unité d’Ebène qui était exclusivement consacré à l’Afrique, la guerre du foot entre le Honduras et le Salvador ou d’autres évènements de l’Amérique latine y sont aussi présents. Animé de la même passion et tout aussi intéressant et stimulant qu’Ebène, Il n’y aura pas de paradis offre une part plus importante aux réflexions de Ryszard Kapuscinski sur lui-même et sur son métier de reporter. Il y prend un peu plus de place. C’est aussi un livre un peu moins mystérieux, qui fait place à un peu plus d’aventures et de péripéties. Je préfère Ebène, mais ce livre est bon et plaisant.

15.05.2009

Ebène - Ryszard Kapuscinski

ebene.jpgIl est difficile de classer cet ouvrage écartelé entre le reportage, la nouvelle, l’histoire, les pensées. C’est un cocktail original et délicat d’aventures exotiques d'un journaliste en Afrique. Rarement, il a été donné de saisir l’Afrique d’aussi près, dans son histoire, dans son quotidien et plus important encore dans son essence. L’auteur a sillonné l’Afrique depuis les premières heures de la décolonisation jusqu’à nos jours. Cette expérience l’a profondément marqué d’un attachement, d’un respect et d’une connaissance du continent noir qui irradie de son écriture. Ryszard Kapuscinski nous fait partager avec des émotions sincères et communicatives, ses rencontres uniques, parfois heureuses ou effrayantes, avec des lieux, des gens, des peuples, des coutumes. On est d’instinct rapidement séduit et définitivement marqué parce que lorsqu’on le lit, l’Afrique – insaisissable et secrète- est là, brûlante, attirante, différente, entre les lignes, dans ce que l'auteur arrive à faire passer de ces gens, de ces lieux, de ces histoires. Fort.

14.05.2009

Dante n’avait rien vu - Albert Londres

dante n'avait rien vu.jpgAvec Albert Londres, partons à la découverte des Biribis, les pénitenciers militaires situés en Afrique du nord au début du XXème siècle. Découvrons un enfer sans nom dénoncé à chaque page par le journaliste. La grande cause n’est en effet toujours pas loin avec Albert Londres. Il s’agit ici de se rendre compte des conditions inimaginables de ces pénitenciers, de leur logique et de leur fonctionnement totalement aberrants.

Lire Dante n’avait rien vu, c’est retourner à une époque qui nous paraît lointaine où pour les militaires l’enfer existait en dehors de la guerre, dans ces pénitenciers. Pour un outrage à un officier, sur un malentendu, pour désertion, etc, le militaire mettait le pied dans une mécanique dont il n’avait même pas idée, un monde où règnent les tirailleurs à la gâchette légère, les sergents tyranniques avec leur imagination sordide sans bornes, les caïds etc. 2 ans, puis rapidement 5, 10, 25 ans, des doigts coupés, des supplices, des tortures, des punitions, etc. c'est ça lé biribi. Les pénitenciers militaires sont la porte ouverte vers un cercle vicieux qui ne semble avoir de fin sauf pour les mourants.

Albert Londres a écouté les histoires de ces malheureux qui y croupissent, il les restitue dans son style, direct, oral, punchy, très ironique et moqueur. Il fait de la drôlerie et aussi de la morale avec ces terribles témoignages qu’il recueille, mais aussi en mettant en scène son périple et en faisant le portrait de tous les stéréotypes qui composent cet univers dantesque. Impossible de ne pas rire en même tant que l’on ressent de l’horreur et de la consternation devant tant d’injustice, de stupidité et de violence. Oui, le biribi a vraiment existé...

Dans le nu de la vie - Jean Hatzfeld

dans le nu de la vie.jpgEn 1994, au Rwanda, l'espace de quelques semaines, Dieu a une fois de plus fermé les yeux, le temps pour la barbarie de régner en maître, pour les Hutus de commettre un génocide contre les Tutsis. Le monde entier aussi a fermé les yeux le temps que se déroule cette horreur. Jean Hatzfeld se propose de les ouvrir avec ce livre, un reportage unique au plus près de la douleur et de ces évènements tragiques. Il est allé dans la région de Nyamata où 50000 Tutsis sur 59000 ont péri sous les assauts, les coups de machette, la haine de ceux qui étaient leurs voisins, leurs frères, leurs amis. Il y a rencontré des rescapés tutsis qui ont accepté de lui raconter l’indicible, les massacres, les fuites, la peur, la douleur, les privations, les journées entières passées cachés dans les marais.

Jean Hatzfeld amène avec beaucoup de savoir-faire chacun de ces témoignages bouleversants. Il raconte sa progression dans le village, les lieux, l'ambiance, les gens, installe une atmosphère, une proximité avant de laisser entendre la voix des rescapés et déployer leurs histoires. Ceux qui ont survécu au mal, qui essayent de reprendre la vie, pas très loin de leurs bourreaux, le souvenir chevillé au corps. C’est bouleversant. Chaque témoignage est brut, sans fioritures, une bombe qui implose et effondre le témoin, l'auteur et le lecteur. L’horreur est là, insupportable, dans les mots, dans l'esprit. La leçon est là, cruelle, à chaque fois, abasourdissante. Il y a de l’inhumain dans l’homme, et cela peut devenir la norme. On ne sait jamais à quel moment tout peut basculer et la folie régner. Les propos sont dignes, sobres et d’autant plus justes, douloureux, difficiles pour le lecteur. Un témoignage unique.

13.05.2009

Chez les fous -Albert Londres

chez les fous.jpgAlbert Londres repart en reportage, en guerre pourrait-on dire, et sa cible est cette fois-ci l’asile de fous. Une fois de plus, le journaliste se met en scène, partant à la découverte des asiles de fous du début du XXème siècle et livre les histoires incroyables auxquelles il a été confronté, qu’il a découvertes. Au-delà de la drôlerie, de la causticité, de la multitude d’anecdotes toutes plus ahurissantes les unes que les autres, Chez les fous est un plaidoyer original pour l’amélioration du système de soins psychiatriques de cette époque. Albert Londres ouvre les yeux de ses contemporains sur les vices de ces asiles de fous en même temps qu’il les instruit sur la diversité de la faune qu’ils contiennent. Fous, folles, persécutés, drogués, etc, l'hétérogénéité des cas exposés sert la prise de conscience de la réalité de la psychiatrie et des asiles de fous au début du siècle. Albert Londres ébranle les certitudes de l’époque sur la folie et les asiles. Sur un ton léger, moqueur, il joue souvent sur les frontières floues de la folie et les vices du système des asiles pour en appeler à une réforme et à une considération plus grande accordée à ce problème. Chez les fous est d’autant plus intéressant et pertinent que les questions posées sont malheureusement toujours d'actualité devant les dérives et la déliquescence du système des asiles en France.