29.09.2009
L’aleph – Jorge Luis Borges
L’aleph est un recueil de dix sept nouvelles originellement paru dans les années 50. Uniques, ces nouvelles portent l’empreinte de Jorge Luis Borges. C'est-à-dire, outre le fait qu’elles comportent souvent une dimension fantastique, une atmosphère d’étrangeté, elles suintent l’érudition et sont truffées de références littéraires, historiques, culturelles, directes ou implicites. Ce sont des constructions originales qui ouvrent des pistes de réflexion sur des thèmes classiques : l’immortalité, la vengeance, etc. Parfois, les nouvelles de Jorge Luis Borges ne tiennent que sur un concept, une idée autour de laquelle est brodé avec plus ou moins de réussite le texte. Ce qui peut amener à relativiser la valeur de certaines de ses nouvelles. Mais celles d’aleph dont je rends compte ci-dessous sont en majorité réussies et font montre d’une rare intelligence:
1/ L’immortel : une nouvelle réussie sur l’immortalité et sa quête. Elle a un rythme soutenu avec un enchaînement d’aventures qui mêlent mythologie, histoire et littérature – on y croise Homère…L’idée : le contraire de toute chose existe quelque part.
2/ Le mort : l’histoire d’un argentin qui devient bandit en Uruguay et, très ambitieux, désire grimper dans sa bande jusqu’à être Calife à la place du Calife. Ca ne se passe pas comme prévu. Nouvelle plaisante, avec un dénouement surprenant. Rien de plus.
3/ Les théologiens : nouvelle sur la bataille entre Aurélien et Jean de Pannonie, deux gardiens de l’orthodoxie chrétienne qui démontent les hérésies. Tous les deux finissent sur le bucher. Ironie. Nouvelle aussi sur la jalousie et le talent car c’est Aurélien qui amène la chute de Jean, bien plus brillant. Nouvelle très intéressante et très érudite.
4/ Histoire du Guerrier et de la Captive : réflexion sur l’intégration et l’assimilation qui prend à la fois appui sur l’histoire d’un guerrier longobard au sixième siècle et celle d’une anglaise chez les indiens. Nouvelle intelligente.
5/ Biographie de Tadeo Isidoro Cruz : c’est une nouvelle sur la découverte subite et brutale de sa nature profonde, de sa destinée par un homme. L’illustration par l’histoire de Tadeo Isidoro Cruz vaut surtout pour sa chute.
6/ Emma Zung : Ma nouvelle préférée. La vengeance machiavélique d’une jeune fille. Brillant stratagème.
7/ La demeure d’Astérion : Une nouvelle qui fait référence à la mythologie et à l’un de ses personnages d’un point de vue interne. Original et mystérieux jusqu’à son dénouement.
8/ L'Autre Mort : nouvelle sur les modifications de l’histoire et les paradoxes spatiotemporels qui est péniblement illustrée à travers les doutes et les changements dans la biographie d’un gaucho.
9/ Deutsches Requiem : Une de mes nouvelles préférées du recueil. Le nazisme vu de l’intérieur. Après la défaite, avant son exécution, les pensées d’un bourreau sur ce qu’a été cette idéologie et son application. Glacial.
10/ La Quête d'Averroës : nouvelle un peu ennuyante sur le sens des mots, avec un Averroes qui bute lors de la traduction d’Aristote sur les mots comédie et tragédie.
11/ Le Zahir : ou le thème de l’obsession. Il s’agit ici d’une pièce de monnaie. Bof.
12/ L'Écriture du Dieu : Une nouvelle à l’atmosphère étrange, très prégnante, à l’histoire originale entre la folie, l’obsession et le mystique. Un homme enfermé avec, de l’autre côté des barreaux qui séparent la cellule en deux, un jaguar. Il est à la recherche d’une phrase, d’un mot ultime pour se libérer.
13/ Abenhacan et Bokhari mort dans son labyrinthe : l’histoire d’un homme qui se cache dans un labyrinthe pour échapper à un poursuivant. Une espèce d’histoire policière dont la solution révèle une histoire autre que celle qui est d’abord perçue. Exercice intéressant, pas inoubliable.
14/ Les deux Rois et les deux labyrinthes : Très courte et très brillante. Nouvelle sur la nature polymorphe du labyrinthe qui n’est pas toujours ce qu’on croit. Une histoire de vengeance aussi.
15/ L'attente : peut-être lue comme une histoire sur la destinée. Un homme se cache visiblement par peur de quelque chose qui relève de l’inéluctable. Pas si originale.
16/ L'homme sur le Seuil : une nouvelle plutôt faible sur ce qui est arrivé à un juge impitoyable, délégué par l’administration anglaise en Inde, pour ramener l’ordre dans une province.
17/ L'Aleph : dommage que l’idée originale de cette nouvelle, l’aleph lieu ou objet qui permet de voir tout l’univers d’un coup, soit noyée dans une histoire manquant d’intérêt, mais pas de longueurs...
Ce recueil est à lire.
11:14 Publié dans Littérature Argentine, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : immortalité, destin, vengeance
29.06.2009
Le livre de sable - Jorge Luis Borges
Publié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme et de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.
Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur en termes de littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché ?
1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.
2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.
3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.
4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle dont on ne saura rien. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.
5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.
6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.
7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent brièvement sur le langage.
9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.
10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante.
11/Avelino Arredondo part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.
12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.
13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.
En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.
21:15 Publié dans Littérature Argentine, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, double, utopie
18.06.2009
L’invention de Morel - Adolfo Bioy Casares
L’invention de Morel est un livre qui repose essentiellement sur une idée, une invention, dont il ne faut rien révéler. S’il est dommage que la quatrième de couverture en dise autant, cette invention est en fait assez aisée à deviner. Condamné dans la société dans laquelle il évoluait, le narrateur est un fugitif qui se réfugie sur une île mystérieuse, apparemment maudite, pour échapper à sa peine. Les notes sur sa survie sur cette île et sa rencontre avec ses drôles d’habitants constituent l’ouvrage. Au bout de l’aventure, il y a l’invention de Morel qui ouvre un abîme sous les pieds du lecteur et ouvre la réflexion sur l’immortalité, le sens de l’existence et la responsabilité envers autrui. Tout le livre est tendu vers le dénouement et la découverte de l’invention, il en résulte un intérêt moindre d’une bonne part du livre. La survie du narrateur et le contexte entourant son arrivée sont aussi moins intéressants. Sa découverte des habitants de l’île et le mystère de l’invention sont amenés assez lentement et pas toujours exploités au mieux. Le style et la narration de Bioy Casares ne sont pas à proprement parler à même d’éblouir. Alors, il reste cette idée géniale de l’invention de Morel, belle et cruelle, folle. Il reste le dernier quart du livre qui est son essence. Des pages où la solitude du narrateur fugitif éclate, ou la folie rampante – la sienne et aussi celle de Morel – se révèlent, où l’amour apparaît comme une bouée de sauvetage, mais aussi l’abîme profond du désespoir, et un piège pour ceux qui l’éprouvent. L’intuition d’Adolfo Bioy Casares est pleinement exploitée dans ces dernières pages. La poésie, la profondeur, la mélancolie et le danger que contiennent l’invention de Morel et aussi plus sûrement la solitude, l’amour, le désir d’immortalité. Une très bonne idée qui ne donne pas le chef d’œuvre renversant promis par la préface de José Luis Borges, mais un livre quelconque par moments qui se révèle néanmoins intéressant surtout dans sa dernière partie.
09:44 Publié dans Littérature Argentine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.06.2009
Le tunnel - Ernesto Sabato
C’est l’histoire d’un peintre qui a tué son amante et qui explique comment il en est arrivé là. Une histoire d’amour, de passion, pourrait-on penser, je préciserai, j’ajouterai, de jalousie surtout. Car telle est une partie du propos de ce livre et la moins interessante selon moi. L’auteur est trop rapidement attiré par la conclusion de son roman, il ne prend pas assez de temps pour faire ressentir au lecteur le tourment de la jalousie, du coup la dernière partie du livre s’en ressent, surtout au niveau du rythme et de l’intensité portée très haut au début du livre par la passion du personnage principal pour son amante. Je précise néanmoins la qualité de ce livre que j'ai apprécié, notamment en raison du personnage principal, le peintre. Il a décidé de tout dire honnêtement, ce qui nos vaut un ton direct, franc et des pensées, des réflexions sans concesssions sur l’art, le monde, les comportements, une lucidite amere, effrayante qui va au coeur des choses et des etres. Il y a aussi cette femme mystérieuse, cette amante libre et liée d’étrange façon à son mari et à son cousin. Elle reste un mystère jusqu’au bout. A lire donc pour les personnages et pour ces réflexions pertinentes qui jaillisent comme des éclairs. Un livre avec des vrais phrases d'écrivain dedans, un vrai regard sur l'homme, le monde.
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